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Contejean et la zoologie

mardi 18 janvier 2011, par Mitch

Un travail de commande…mais toujours publié

En 1868, Charles Contejean s’intéresse à un domaine qui ne l’avait jamais vraiment passionné jusqu’alors : la zoologie.
Surprenant, en effet, quand on pense que pendant plus de dix ans, au cours de ses excursions dans le Pays de Montbéliard, il n’a jamais évoqué le moindre insecte ou animal qu’il aurait pu rencontrer…et donc étudier.

Or, là, il s’attaque ni plus ni moins à la classification de l’ensemble des mammifères : vaste programme ! En fait, cela correspond à un cours qu’il donne à la faculté de Poitiers, mais, fidèle à lui même, il le publiera dans deux articles successifs en 1868 (« Classification des Mammifères » et « Classification nouvelle des Mammifères »), écrira un troisième sur la méthode (« Des classifications et des méthodes ») en 1869, reviendra sur sa classification en 1872 (« Essai d’une classification des mammifères ») et, suprême hommage, une partie de ses cours seront publiés en 1875 par un de ses anciens étudiants (« Cours de zoologie professé à la Faculté des sciences de Poitiers – Le 1er semestre de l’année scolaire 1873-74 »).

L’Histoire, toujours l’Histoire

Pour ce travail, Ch. Contejean s’est fortement documenté sur le sujet. Ch. Contejean a lu, cite et critique les classifications existantes : Aristote, J. Ray, Linné, Cuvier (1769-1832), Etienne Geoffroy Saint Hilaire (1772-1844), de Blainville (1777-1850), de Jussieu (1748-1836) et Adanson (1727-1806).

A la suite de ces grands noms de la science universelle, il propose à son tour une nouvelle classification des mammifères. Pour cela il utilise tous les critères morphologiques et organiques à sa disposition, mais il innove en utilisant une invention graphique récente, la méthode des séries parallèles.

Les différents grands groupes de mammifères définis à l’époque (Monotrèmes, Marsupiaux, Aquatiques, Homodontes terrestres et Hétérodontes terrestres) ne sont plus positionner du plus « primitif » (les Monotrèmes) au plus « supérieur » (les Hétérodontes terrestres) comme il était classique de le faire, mais parallèlement dans un tableau. Ainsi, les sous-groupe hiérarchisés de chacun des grands groupes de Mammifères, sont en regard. De ce fait, le groupe le plus « supérieur » des Marsupiaux (les marsupiaux insectivores) sont au même niveau que les insectivores Hétérodontes et à un niveau plus élevé que les ongulés hétérodontes, alors même que les Hétérondontes dans leur ensemble sont considérés comme « supérieur » aux Marsupiaux.

Et l’Homme dans tout cela ?

En fait, Ch. Contejean appartient à une génération de chercheurs qui commence à comprendre que la notion de progrès dans l‘échelle des êtres vivants telle que l’avait définit Lamarck en son temps, montre de très nombreux contre-exemples. L’observation et l’étude des animaux vivants, et non plus d’un point de vue uniquement anatomique, ont considérablement bouleversé l’étude de la classification des mammifères. En effet, comment imaginer qu’un carnassier marsupial est plus « primitif » qu’un herbivore hétérodonte, alors que son comportement et ses relations sociales montrent le contraire.

Si aujourd’hui, les idées de supériorité et d’infériorité n’existent plus dans le langage des biologiste, à l’époque de Contejean elles étaient omniprésentes. Cela explique qu’il rencontre des difficultés. En effet, Contejean avoue sa frustration et réalise l’absence de moyens techniques pour exprimer, et écrire, la complexité de la classification des mammifères qui commence à apparaître aux yeux des savants.
« Mais on peut dire de cette méthode [les séries parallèles] qu’elle a les défauts de ses qualités. Sous peine de tomber dans une inextricable confusion, le naturaliste est obligé d’en limiter l’emploi, tant sont nombreux et variés les rapports qui existent entre les êtres. Dans l’impossibilité de tout exprimer, il doit se borner à mettre en relief les traits les plus essentiels, et se résigner à sacrifier les détails à la clarté de l’ensemble. Un tableau qui montrerait l’état réel des choses offrirait aux yeux un véritable chaos de séries croisées et enchevêtrées de mille et mille manières. »

Un exemple des hésitations de Contejean concerne l’affectation d’un curieux petit animal, l’Aye-aye (aujourd’hui Daubentonia madagascarensis) :
« Parmi les Rongeurs, il existe un de ces êtres qui semblent créés pour mettre à l’épreuve la patience et la sagacité des naturalistes : je veux parler de l’Aye-aye de Madagascar, aussi appelé Cheiromys. Ce nom indique un Rat qui aurait des mains. Si en effet, le Cheiromys est un rongeur par sa dentition, il est pédimane comme les Lémuriens. […] Il rappelle encore les Primates par son cerveau considérable. »

Contejean l’affecte donc dans le groupe des Rongeurs. Aujourd’hui il est considéré comme un Primate, mais seul représentant de son groupe car possédant encore des critères ancestraux, c’est-à-dire une griffe osseuse sur un doigt, au lieu d’un ongle en kératine comme chez tous les primates, nous y compris.

Contejean est préoccupé par la place de l’Homme. Nous sommes en 1868 et la tradition religieuse a encore son mot à dire quant au conclusion de la Science. Aussi, craint-il sûrement la réaction du comité de lecture car même s’il nous précise que depuis Linné, l’Homme est intégré au groupe des Primates :
« Les singes sont les premiers des Primates, et l’Homme est le premier des Singes. Je m’empresse de rassurer les personnes que pourrait scandaliser cette assertion présentée d’une manière aussi absolue, et j’ai hâte d’ajouter : l’Homme fait partie du groupe des Singes, mais il n’est pas un Singes […] A l’exemple d’Aristote, beaucoup de naturalistes éloignent maintenant l’Homme des animaux, pour en constituer un troisième règne organique, le règne humain, [mais] au contraire, l’Homme est formé des mêmes matières que les animaux ; il possède les mêmes organes exécutant des fonctions identiques et de la même manière. […] Au point de vue organique, nous différons moins des Singes anthropomorphes que ceux-ci des autres singes. C’est précisément pour cela que l’Homme doit faire partie du même groupe que les Singes et qu’il appartient au règne animal. »

Contejean réaffirme haut et fort que « les êtres organisés ne forment pas une série linéaire unique, [mais] l’ensemble d’un Règne se compose donc, à tous les degrés : 1° de séries et de groupes parallèles, 2° de séries et de groupes isolés, 3° de types isolés. Comment disposer ces types, ces groupes, ces séries, de manière à satisfaire toutes les affinités et à se rapprocher, autant que possible, d’une classification vraiment naturelle et irréprochable ? C’est ici peut-être la partie du problème la plus ardue. »

Contejean et Darwin

Si en 1868, Charles Contejean a peu de chance d’avoir lu l’ouvrage de Charles Darwin sur l’origine des espèces publié en 1859, en 1872, son discours nous montre qu’il a enfin lu cet ouvrage de référence (la première traduction partielle en français date de 1862). Il évoque le transformisme, l’adaptation au milieu et la lutte pour la vie qui sont les notions phares le plus souvent extraites de l’ouvrage du grand savant anglais. Mais, même si cela le séduit, il n’en attend pas moins des preuves qui manquent encore selon lui. Les arguments avancés évoquent tout au plus des transformations au sein d’une même espèce pour donner des races. Cela ne lui convient pas, et l’utilisation de la paléontologie par les évolutionnistes ne l’enthousiasme pas plus. Pourtant, la porte s’est entrouverte et ne se refermera plus ; quelque part, Contejean en a l’intuition mais en bon scientifique qu’il veut être, il ne se fie qu’aux faits.

Conclusion

Contejean ne connaissait ni la génétique ni l’informatique. La paléontologie n’en était qu’à ses débuts et de nombreux mammifères étaient encore mal connus, voir inconnus (le gorille, l’okapi, etc.). Quand on compare son étude, fruits de ses lectures et de ses réflexions, avec l’état actuel de nos connaissances, on ne peut qu’être admiratif de son esprit de synthèse sur ce dossier, qui, ne l’oublions pas, est une « commande » liée à sa profession et non une passion comme à pu l’être la botanique et la paléontologie du Kimméridgien.