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Contejean philologue

mardi 18 janvier 2011, par Mitch

Un patrimoine à sauver

A partir des années 1870, Charles Contejean s’intéresse de près au patois parlé à Montbéliard. Il devait sûrement le pratiquer comme bon nombre des habitants, mais le déclin de ce dialecte, au même titre que de nombreuses langues locales, dans le dernier quart du XIXe siècle, l’incite à en réunir les dernières traces.

« Les hommes de ma génération entendent encore le patois, mais ne le parlent plus dans les villes ou ne le parlent que difficilement ; cette langue est devenue complètement inintelligible à nos enfants, et dans un avenir assez prochain le français règnera sans partage.[…] Il m’a donc semblé que le moment était venu de recueillir les épaves d’un des dialectes les plus remarquables de l’Est de la France. […] J’ai donc la conviction d’entreprendre une œuvre utile : puissé-je la rendre intéressante à un égal degré ! » D’autant qu’il existe très peu de travaux antérieurs sur ce sujet.

Il publie donc en 1872 six fables en patois montbéliardais, librement inspirées de fables de Monsieur de La Fontaine, pour les Actes de la société jurassienne d’Emulation de Porrentruy.
On y apprend que « dans le pays de Montbéliard, on dîne à midi. », que tourne-petit coin est « le morceau de pain largement pourvu de croûte qu’on coupe au bord des miches en faisant décrire un demi-cercle au couteau. », que les vignobles de Bart et de Frémuge (à Mandeure) étaient célèbres dans le Pays de Montbéliard et Groubot était un chiffonnier bien connu à Montbéliard…

Phèdre adaptée à la mode Trissus et Teufions

Dans une fable manuscrite non publiée, Charles Contejean adapte un extrait de Phèdre de Racine. Celle-ci met en scène les relations tumultueuses entre les habitants d’Héricourt ou Teufions (les punaises) et les habitants de Montbéliard ou Trissus (qui a la diarrhée). En effet, dès 1789, il existait un contentieux entre la commune d’Héricourt française et révolutionnaire et la Ville de Montbéliard des Ducs de Würtemberg. Plusieurs rixes eurent lieu durant ces années là et cela se termina devant les juges. Il n’y a certes pas un grain de malice dans toute ma pièce, et je me suis efforcé de tenir la balance égale entre les teufions et les trissus ; mais on trouve quelquefois des gens si susceptibles !

Le Glossaire : véritable dictionnaire du Patois

Enfin le 2 octobre 1874 Charles Contejean adresse le manuscrit complet de son Essai sur le patois de Montbéliard. Celui-ci sera remanié avant publication et des 48 fables que Contejean a écrites, 16 seront publiées.
En 1875, la Société d’Emulation de Montbéliard publie le Glossaire du Patois de Montbéliard qui occupe au final 279 pages des mémoires de la SEM. 

« M. Charles Contejean, qui s’est fait un nom dans le monde savant par ses publications, a conservé, malgré l’éloignement où il se trouve un amour profond pour son pays natal. Après en avoir recomposé l’histoire au point de vue géologique et minéralogique, il vient d’achever sur son Patois une étude qui sera publiée prochainement dans nos mémoires ; ce travail sera lu, sans contredit, avec plaisir par les habitants de la contrée, et avec fruit par tous ceux qui s’occupent de linguistique ».

Contejean définit géographiquement le patois de Montbéliard comme le langage rustique de l’ancienne principauté dont les frontières seraient Champey et Chagey au nord, Nommay, Dambenois, Allejoie et Badevel au nord-est, Mandeure au sud et Beutal à l’ouest. Il s’agit donc d’une région centrée sur Montbéliard, de quelques kilomètres de rayon et seulement en pays protestant.
Pour lui « tous les patois du Nord-Est forment, au contraire, un seul et même idiome. […] Le patois de Montbéliard ne constitue donc pas un langage particulier : […il] est un dialecte de l’ancienne langue d’Oïl. » mais il rajoute, non sans fierté, « C’est lui, à coup sûr, qui a le plus fidèlement conservé le vocabulaire du vieux français. »
L’origine du patois montbéliardais proviendrait, selon lui, d’un mélange entre les langages des gaulois Rauraques et Séquanes, du latin et de l’allemand.

Son ouvrage se découpe en trois parties :

  • L’énoncé des règles d’orthographe et de grammaire.
  • Le Glossaire comprenant plus de 4000 mots ou expressions en patois.
  • Les Textes et fables en patois.

La Fontaine en Patois de Montbéliard

Cette troisième partie regroupe des anciens textes et ses propres fables adaptées très librement des fables de Monsieur de La Fontaine. Nous y trouvons :

  • Lou raimaissie et lai serpent (Le faiseur de balaie et le serpent)
  • Lou borouquie et lai mõ (Le malheureux et la mort)
  • Lou courbé et lou renai (Le corbeau et le renard)
  • Lou pouché, lai cobe et lou belin (Le bourceau, la chèvre et le bélier)
  • Lou loup et lou tchin (Le loup et le chien)
  • Lou loup et lai cigoigne (Le loup et la cigogne)
  • Lou poutot de tèrre et lou poutot de fè (Le pot de terre et le pot de fer)
  • Lou rena et lès raisins (Le renard et les raisins)
  • L’aille, lai true, et lai tchaitte (L’aigle, la truie et la chatte)
  • Lai cigale et lou fremi (La cigale et la fourmi)
  • L’aine et sès chires (L’âne et ses maîtres)
  • Lou sendge et lou dauphin (Le singe et le dauphin)
  • L’aivantaidge di saivoi (L’avantage du savoir)
  • Lai laiceliere et lou poutot de laicé (La laitière et le pot de lait)
  • L’aine et lou petet tchin (L’âne et le petit chien) Lou loup et lou bordgie (Le loup et le berger)
  • Lou rena et lai cigoigne (Le renard et la cigogne)
  • Lou loup veni bordgie (Le loup devenu berger).

En 1898, Charles Contejean ajoute un supplément à son Glossaire publié dans les Mémoires de la SEM, XXVIe vol. pp. 239 à 336.

En 1982, la Société d’Emulation de Montbéliard a la riche idée de ré-édité dans son intégralité le Glossaire de Contejean en intégrant le Supplément de 1899.

Depuis le Glossaire de Charles Contejean, seuls quelques illustres « promoteurs » de ce patois ont publié sur ce sujet : citons parmi eux le mycologue et député Georges Becker (1905-1994) ou Jean-Marc Debard (né en 1932) ancien président de la SEM. Très modestement, le muséum Cuvier entretient des notions de ce dialecte en indiquant la plupart du temps le nom en patois des animaux qui sont présentés dans les dioramas du musée.