Accueil > Re.créations > Racontotes > Le repas des anciens de la commune

Le repas des anciens de la commune

mardi 25 janvier 2011, par Pivoine

Vlan ! …aie… patratas...la porte claqua et la nature morte glissa le long du mur pour s’écraser sur le sol carrelé de la cuisine. Dépitée, outrée, furieuse, elle se laissa tomber sur la chaise en paille et grimaça de douleur en se massant le pied. Oubliant qu’elle préparait une brioche elle macula de farine et de pâte sa babouche à pompon et son bas noir de contention.

Elle passa sa colère sur la pâte qu’elle pétrit, malaxa, étira, tapota, tourna, retourna d’une main ferme et nerveuse.
Il était assez étonnant de voir une telle vitalité émanée d’une si fragile petite bonne femme âgée.

Tout en marmonnant, elle enfonçait rageusement ses doigts osseux et décharnés dans la pâte molle. En la retournant une dernière fois un peu vivement sur le plan de travail fariné, elle souleva un vaporeux nuage de farine blanche et crépit son pull marron assorti à ses dents légèrement jaunies. Elle éternua violemment et la page du livre de cuisine reposant sur le lutrin se déplaça. « Zut, flûte et crotte ! jura-t-elle tout haut ».

Elle ajouta un filet de miel du Jura, une pincée de muscade dans les griottines qui macéraient dans le kirsch, remua, égoutta et enfouit le tout consciencieusement dans la pâte. Elle façonna et disposa délicatement deux pâtons dans deux moules cannelés, puis les recouvrit d’un joli torchon terni par une discrète tache due aux myrtilles quand elle préparait il y a fort longtemps sa divine tarte aux brimbelles. Cette épaisse et savoureuse tarte saupoudrée de sucre glace servie tiède accompagnée d’une boule de glace à la vanille, comme elle l’avait dégustée un dimanche après-midi à Belfahy, avait enchanté les papilles de ses invités qui, sans vergogne et manquant du savoir-vivre le plus élémentaire, n’avaient pas hésité à réclamer une seconde part. Elle, qui pensait avoir son dessert pour le lendemain, avait caché sa déception en grimaçant un sourire laissant apparaître un morceau de feuille de salade coincé entre deux incisives légèrement teintées par les baies bleues.

Tout en croquant un croustillant biscuit à la farine de gaude, elle se prépara une tasse de thé dans laquelle elle versa un nuage de lait et regarda, rêveuse, le voile blanchâtre s’étaler avec nonchalance sur la surface du liquide. Lentement sa colère se dissipait, mais … quinze minutes plus tôt.

  • 0-0-0-0-

— Tiens mamy, on vient d’apporter ton invitation pour le repas des vioques du village, dit Greta jolie jeune fille d’origine allemande du côté de sa maman et française du côté d’un copain à son papa, en vacances chez sa grand-mère dans un pittoresque village du Doubs. Tout en soufflant dans une énorme bulle de chewing-gum qui vint s’écraser sur son ravissant petit nez en trompette, elle tendit une enveloppe bleue à la vieille dame.

— Greta !!! gronda grand-mère d’une voix chevrotante, de grâce, un peu de respect s’il te plaît.

— Ben quoi ? C’est vrai ! Ils font vieux, sentent la bique, font toujours la gueule, se plaignent constamment, et mes os par-ci et mes intestins par-là , et c’était mieux de mon temps, et ces jeunes blancs-becs qui veulent en savoir plus que les anciens, regardez-les, ils ont l’air malin avec leur piercing, leur pantalon troué, leur casque sur les oreilles et patati et patata...

— Bonne mère, heureusement que ton grand-père n’est plus là pour entendre ça !

— Bon d’accord mamy, pour te faire plaisir, répondit la petite peste, les yeux malicieux, je vais dire que monsieur le maire a l’immense joie et le grand bonheur d’inviter le nid de retraités dans la salle polyvalente chauffée pour l’occasion aux frais des gentils contribuables, et ne doute pas un seul instant que grâce à ces joyeux fossiles et ces charmantes antiquités, l’ambiance sera chaude et chaleureuse. Il est vivement recommandé d’apporter des disques de Line Renaud, d’André Verchuren ainsi que la marche des canards, sans oublier les dentiers de rechange au cas où…
— C’est plus correct comme ça ? minauda la lolita qui, sans attendre la réponse, virevolta perchée sur ses talons épais et sortit rapidement de la pièce laissant la porte grande ouverte et la mémé furibonde qui referma du pied la porte brutalement en maudissant la jeunesse d’aujourd’hui.

  • 0-0-0-0

Léa, vieille dame de soixante-dix-huit printemps, ratatinée, percluse de rhumatismes, au visage fripé et parfumé telle une reinette à chair odorante, était revenue vivre en Franche-Comté dans la maison de ses parents à la mort de son mari Roger, survenue il y a maintenant trois ans, victime d’un coup de chaleur dans un charmant village du sud de la France.

Combien de fois lui avait-elle répété de se couvrir le crâne quand il sortait disputer d’interminables parties de pétanque sur la place très animée les jours de marché ! Il n’en faisait qu’à sa tête, et celle-ci, dépourvue sur le haut de tout poil, restait de longues heures sous le soleil ardent. Il aurait bien aimé ressortir de la malle son vieux béret noir comme seuls savaient le porter jadis les autochtones de son village natal près de Lure, mais sa femme honteuse de le voir tout le long de l’année enfoncer son galurin sans forme jusqu’aux yeux, lui avait dit un soir d’hiver bien droite dans ses chaussons fourrés, une méchante lueur dans son regard sombre, à la lumière vacillante d’une bougie suite à une panne de courant :

— « Mon p’tit bonhomme, ou tu quittes ton béret ou tu fais ta valise ».

Ca fait réfléchir un homme à la retraite non ? Surtout lui, qui, marié sous le régime de la séparation de biens ne possédait, à part ses médailles militaires, sa boîte à outils, sa collection de capsules de bouteilles de bière et sa maigre retraite d’ancien commerçant ambulant, aucune fortune personnelle, contrairement à sa femme qui avait hérité d’un riche parent éloigné décédé aux Seychelles dix ans auparavant d’une trop forte consommation de cigarettes, whisky et p’tites pépées.

Il n’eut par conséquent aucune difficulté à obtempérer, ce qu’il fit sans rechigner. Il opta très vite ensuite pour la casquette qu’il abandonna quelques mois plus tard aidé par des conducteurs irascibles, belliqueux, moqueurs et sans aucune éducation qui l’insultaient copieusement chaque fois qu’il prenait sa voiture.

— Hé pépé, tu vas sucrer les fraises ? Ya pas le feu chez toi, j’espère ?
— Mais avance donc ! Sûr, quand je mourrai, j’t’enverrai chercher ma mort.
— Et le clignotant ? Je parie qu’il est tout neuf hahahaha !
— Hé ! la moumoute papy, c’est sur la tête qu’il faut la mettre, pas sur le volant.
— Tous les mêmes ces pépés en casquette, ils devraient être interdits de conduite ou repasser leur permis.
— Je prends mon temps, j’ai tout mon temps …lui avait même un jour fredonné à cheval sur sa mobylette, un jeune homme boutonneux qui portait des culottes, des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos et qui, aux dires de la boulangère, semait la panique dans toute la région.

Ces propos narquois, un brin méchant, le mettaient dans une rage folle, alors qu’il s’était fait remarquer autrefois en gagnant dans sa Franche-Comté natale quelques rallyes régionaux. De nombreuses coupes poussiéreuses reléguées sur une étagère cachée derrière la porte du garage l’attestaient.

La journée, ce matin-là, avait pourtant débuté sous les meilleurs auspices, sa femme ne l’avait pas gourmandé. Depuis qu’il avait cessé de fumer, il avalait chaque matin après avoir flâné un long moment au lit, un copieux petit déjeuner composé de toutché, de confiture de myrtilles ramassées au Ballon d’Alsace, de crêpes aux gaudes, de restant de tarte de goumeau ou parfois de fougasse à la cancoillotte. Il aimait croquer des tomates cerises gorgées de soleil, finir un reste de saucisse de Morteau que son cousin demeuré à Belfort lui apportait régulièrement, ou tremper dans son café au lait le délicieux cake au griottines ou encore terminer les succulentes visitandines aux griottes dont elle avait vu la recette sur le site de « cancoillotte.net ».

Il était parti serein en sifflotant joyeusement : « Un petit cabanon pas plus grand qu’un mouchoir de poche… » tout en grignotant un canelou de Provence fait maison.

Pas un nuage ne ternissait le ciel bleu. Un soleil éclatant chauffait les pierres où s’étendaient paresseusement les lézards. Le mistral ébouriffait les permanentes, faisait claquer le linge aux fenêtres et les voiles des bateaux dans le petit port, et soulevait la fine poussière ocre et les jupes courtes des demoiselles ce qui rendait égrillards les brochettes de pépés oisifs, en chemisette et sandalettes qui se prélassaient en fumant une cigarette sur les bancs de bois blanc.
L’air embaumait le jasmin, la lavande, l’ail, l’ oignon, la crème solaire et la marée.

Il traversa plein d’allant, les mains dans les poches, le marché où sur les étals regorgeaient d’alléchants légumes : des poivrons, des courgettes, des tomates, des piments, des salades ; d’appétissants fruits : des abricots, des pêches, des melons, ainsi que d’engageants poissons frais : des sardines, des rascasses, des rougets, des loups qui n’attendaient que la ménagère pour finir qui dans la ratatouille, qui dans la bouillabaisse, qui dans la salade de fruits.
Il regrettait cependant la truite qu’il pêchait jadis dans la Loue après le travail ou le week end et qui finissait dans l’assiette en dégageant un appétissant fumet au vin jaune ; regretté aussi le gratin de saucisses de Montbéliard aux pommes de terre qu’il raffolait accompagné de plusieurs verres de Savagnin son vin préféré.

Il avait lancé sa dernière boule qu’il suivait à présent sans la quitter des yeux avant d’aller, comme à l’accoutumée, à l’ombre de la tonnelle habillée d’une superbe passiflore du café « Chez Josette », boire avec les copains le pastis tout en vantant les vertus médicinales de sa bonne absinthe de Pontarlier.
La boule prenant son temps, roula lentement dans la bonne direction sous les regards ébaubis et le babil incessant des retraités dont le bagou avé l’accent attirait les touristes friands de terroir. Soudain , sans un mot, il s’affala doucement sur le cochonnet perturbant à tout jamais la partie.
« Râ aurait-il eu raison du rougeaud Roger ? » s’était interrogé avec tristesse le radin râblé Raoul son meilleur ami.

  • 0-0-0-0-

Une fois son thé avalé, elle retrouva sa sérénité. Elle s’essuya les mains, chaussa ses lunettes à monture dorée, décacheta d’une main tremblotante l’enveloppe et lu le menu pour la soirée des anciens du village : velouté de crevettes, mousse de foie gras, feuilleté de poulet confit et son duo de purées de légumes, fondant au chocolat et son coulis de framboises. « Mais, c’est un menu pour édentés », murmura-t-elle en esquissant un pâle sourire. « Bon…le 30 janvier … voyons…. », elle sortit du tiroir le calendrier des postes, celui où d’un côté, de mignons chatons tigrés dormaient paisiblement dans un panier d’osier, et de l’autre, s’étendait à perte de vue, la presqu’île de Crozon.
« Bien, j’irai, ce sera toujours un repas de gagné », se dit-elle un tantinet rapiate.

  • 0-0-0-0

Toute la nuit, la neige était tombée drue tapissant les rues du village d’un beau manteau blanc immaculé. Par mesure d’économies, dès l’aube, seule la rue principale avait été dégagée. Ses grosses bottes de fourrure s’enfonçaient et crissaient dans la neige poudreuse. Elle releva le col de son manteau en faux poils d’astrakan, tira son bonnet sur ses oreilles décollées et les mains gantées dans les poches elle se dirigea avec précaution vers la mairie, tenant bien serré son sac à main sous le bras.
Pas le moindre souffle de vent, pas le moindre bruit. Le beau clocher comtois à bulbe vernissé se découpait au loin, dans la nuit sans lune. Elle avançait sereinement, bien emmitouflée, engloutie dans un abîme de pensées, sous un ciel cotonneux et sur le chemin étroit et désert à peine éclairé par le halo blafard d’un réverbère.

Quand elle pénétra dans la salle surchauffée, ils étaient déjà tous là. Elle n’aperçut qu’une flopée de têtes blanches, de sourires édentés, de dos courbés ; elle n’entendit que des raclements de gorges, des toussotements, des éternuements, des reniflements, tandis que s’élevait d’un vieux tourne disque la voix de Lucienne Delyle chantant : « c’est la valse brune , les chevaliers de la lune chacun avec sa chacune la danse le soir ….. »

A ce moment précis, les paroles de Greta lui revinrent en mémoire comme un boomerang. Elle s’avança, fit un signe gracieux de la tête, puis sans prononcer une parole, tourna les talons et sortit.

Vingt heures sonnèrent à la petite chapelle au bout de la rue.
Immobile derrière la porte, elle respira un long moment l’air froid, et mélancolique, pensa à la phrase de Louis Aragon « Un beau soir, l’avenir s’appelle le passé, c’est alors qu’on se retourne et qu’on voit sa jeunesse »

Puis elle murmura en souriant avec tristesse, faisant sienne une phrase d’une grande actrice « Dire qu’à vingt ans j’avais la peau lisse et une robe plissée, et qu’ à présent j’ai une robe lisse et la peau plissée »