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La benoîte

lundi 26 janvier 2015, par Pivoine

Treize heures venaient de sonner au clocher de l’église quand le visage encore mouillé de pleurs, la tête dans les épaules, d’une main tremblante et molle, Suzanne ouvrit la porte et s’avança à petits pas feutrés dans la chambre aseptisée aux murs peints en blanc.
Son fils Tanguy, absorbé par la lecture d’une vieille bande dessinée « Les pieds nickelés », un sablé au miel du Jura dans la bouche, sursauta en la voyant surgir soudain vêtue d’une robe-tablier en coton d’où émergeaient des emmanchures deux beaux bras blancs flasques.
D’un geste surprenant de rapidité, de sa large main aux ongles rongés, il lui fit signe de s’approcher sans faire de bruit. En même temps, il tourna une tête hirsute à la tignasse rousse vers son père qui reposait telle une pâte à pain, couché sur le dos, émettant par intervalles irréguliers des ronflements sonores. Le visage rubicond tranchait sur la blancheur du drap rapiécé.

Un sentiment de culpabilité ne la quittait plus depuis leur entrée mouvementée à l’hôpital. En les apercevant là, étendus côte à côte dans des lits bien trop étroits pour leur taille, le corps caché par une couverture élimée sous laquelle dépassaient des pieds calleux, elle se fit violence pour ne pas laisser jaillir ses larmes qui perlaient sous les cils humides et donner à son fils obèse le toutché de la grand-mère préparé à son intention.

L’infirmière-chef au visage chevalin, au corps sculptural, nue sous sa blouse, ne lui avait-elle pas dit sur un ton péremptoire mais courtois « Non, non, madame, votre fils ne doit pas manger, il lui faut rester l’estomac en repos. Un peu de diète ne lui fera pas de mal croyez-moi » avait-elle rajouté dans un beau sourire digne d’une fille à Fernandel.

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Tout avait commencé la veille.
Ce soir-là, la nuit était tombée depuis plus d’une heure quand ils allumèrent l’abat-jour de fortune bricolé par les AVG (Amis du voyage gratuit) un club privé qui réunissait chaque lundi bon nombre de retraités cégétistes de la SNCF.

Ils ne s’étaient pas rendus compte de l’obscurité qui régnait à l’intérieur de la camionnette enfumée transformée au fil des ans en « camping car », tant ils étaient occupés à commenter avec force détails et à revivre leur journée riche en événements et en émotions. Seul un timide faisceau de lune dans un ciel tourmenté jetait par intermittence, à travers la vitre tachée, une lumière blafarde sur la table en formica sur laquelle trônaient une bouteille de vin de Charcennes à moitié vide, deux verres pleins auréolés de liquide rouge et une demi-coquille de noix de Saint-Jacques remplie de cigarettes aux trois-quarts consumés.

Le vent s’était levé et gémissait dans la cime des arbres charriant toutes les odeurs de la colline dont on distinguait, le jour, par-delà les prairies jaunies, les formes arrondies et colorées. A l’horizon, le ciel se chargeait de gros nuages noirs menaçants. Un essaim de feuilles telles des ballerines tournoyaient avec grâce au gré des tourbillons capricieux.

Le coin était désert, sauvage, un rien lugubre. Des relents de bêtes en décomposition et diverses essences aromatiques au parfum fugitif embaumaient ou empestaient, par souffle, l’air empreint d’une douceur orageuse. De grands arbres morts desséchés par la canicule dressaient leur imposante carcasse offrant aux ténèbres leurs longs bras tordus.
Une chevêche hulula dans la forêt proche. Une pierre roula et se fracassa en contrebas sur un amoncellement de rochers. Un cri bizarre d’animal apeuré troua le silence et retentit dans le lointain. Un oiseau s’enfuit dans un battement d’ailes. Des pas s’approchèrent étouffés par l’épais tapis de graminées sauvages foulées par des milliers de spectateurs venus en masse, dès potron-minet, assister à une course de côte.

Soudain, le halètement d’un homme semblant en difficulté sur la pente caillouteuse d’un sentier escarpé leur parvint crescendo. Ils cessèrent aussitôt de parler et de concert d’un trait vidèrent leur verre. Des brindilles de bois craquèrent. D’un bond, malgré une arthrite dans la hanche, le ventre proéminent, le nombril saillant sous un marcel trop court, le mégot mouillé en équilibre instable au coin des lèvres humides, le père, inquiet, se leva et d’un geste vif et souple éteignit la lumière. Fronçant ses sourcils épais, retenant sa respiration, réprimant un crachement, une goutte de vin sur le menton, il tendit l’oreille.
Immobile derrière lui, en short et chaussures de randonnée, son fils demeurait la bouche grande ouverte laissant apparaître une dent plombée et deux autres qui méritaient de l’être.

Craintifs, courageux mais point téméraires, ils se regardèrent un court instant conscients tout à coup de leur isolement.

Le nez appuyé contre la fenêtre, les yeux globuleux scrutant l’obscurité, ils discernèrent avec peine en contre-bas une haute silhouette qui se faufilait comme dirait Alain Gerber « dans une forêt vierge de verdures diverses », arpentant à grandes enjambées le carré d’un terrain clôturé d’où montaient des volutes de fumée et un parfum fugace de merguez, vestiges d’un barbecue géant mal éteint. Comme par enchantement, la forme dégingandée disparut à l’orée d’une sylve. Quelques minutes s’écoulèrent, angoissantes, puis estimant tout danger écarté, ils rallumèrent la lampe et se moquèrent gentiment de leur peur. Rassérénés, ils reprirent un verre et continuèrent leur conversation qu’ils truffaient de solides jurons en se racontant des histoires qu’ils jugeaient drôles.

— Tiens p’pa, tu la connais celle-là ? dit le fils les yeux rieurs. Qu’est-ce qui est bleu et qui saute d’arbre en arbre ? Ha ! ha ! ha ! Tu donnes ta langue au chat ? Ben …c’est un écureuil en survêtement, s’esclaffa-t-il en se tapant les mains sur ses cuisses adipeuses. A toi p’pa maintenant … Vingt dieux, c’est long p’pa !
— Hé tout doux fiston ! Qui va piano va Cinzano , répondit le père en se versant derechef une large rasade de vin qu’il but lentement en fermant les yeux de plaisir. Son visage, rougi par le soleil et les fréquentes incursions dans les caves, luisait dans la moiteur de cette chaude soirée de fin d’été contrastant avec une veine bleue gonflée à la base du cou.
Nom de dieu ! Ca m’revient point, bon dieu d’ bon dieu ! j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien… Ah oui, ca y est , c’est une histoire de famille…y’en avait un, ils étaient deux, ils m’ont sauté les trois d’ssus ces quat’ salauds là, même que l’un d’entre eux hurlait comme un putois : « Mors lui l’œil, il n’a pas de chaussettes » »
— C’est normeau disait le corbal. Heu… c’est normal disait le corbeau…..

Et il en fut ainsi pendant plus d’une demi-heure qui, a tout autre humain un tant soit peu sensé, aurait paru une éternité.
De temps à autre, à tour de rôle, ils se levèrent pour aller assouvir au-dehors une envie naturelle ou retourner avec soin le ragoût de lapin que la mère leur avait cuisiné avant de monter se coucher, furibonde, le regard sombre lançant des éclairs telle une pluie de décharges électriques zébrant un ciel d’orage.

Agée d’une cinquantaine d’années, petite, la taille épaisse, les cheveux raides coupés à la garçonne, le visage parsemé de légères cicatrices, cette ancienne femme de ménage en retraite prématurée à cause de lumbagos chroniques, avait préparé en ronchonnant le fameux lapin aux herbes dont elle avait, au prix de moult efforts, extorqué la recette à sa grand mère qui, lucide et prudente, n’avait jamais désiré en livrer le secret. Mais un beau matin, par une triste journée d’un mois de novembre brumeux et mélancolique qui rend les jeunes gens amoureux et transis, sentant sa fin approcher la vieille femme, prise de quintes de toux et de remords, fatiguée de lutter, s’était enfin décidée à révéler à sa petite-fille tous les ingrédients qui entraient dans la composition de cette délicieuse et ancestrale recette.

D’une voix chevrotante à peine audible elle lui avait blésé dans son dernier souffle :« Promets-moi Suzette, de ne zamais la divulguer et d’en respecter
scrupuleuzement les dozes ».

Et notre Suzette, ô combien ravie, sans réfléchir, s’était empressée de jurer sur la tête de sa voisine Jacqueline, que jamais au grand jamais cette recette ne sortirait de sa rutilante cuisine achetée en kit une semaine auparavant. Mais le lendemain, coïncidence troublante, Jacqueline, none infirmière, s’en était allée retrouver son époux, notre Seigneur, dès le chant du fier gallinacé qui la narguait chaque aurore et qu’elle avait si ardemment souhaité voir mijoter dans sa vieille cocotte en fonte avec des lardons, des oignons et des chanterelles ses champignons préférés. Dieu sait pourtant combien âpre avait été son combat durant toute sa sainte vie pour lutter contre les calories et le péché de gourmandise avec lesquels elle vivait, somme toute, en bonne intelligence depuis sa plus tendre enfance !
Mais hélas, en vain !

Plus d’une fois le printemps venu, du haut de son balcon, elle avait lorgné de ses petits yeux gris et sournois le mignon agnelet qui gambadait gaiement, insouciant, dans le vert pâturage qui jouxtait le jardin potager qu’entretenait le pimpant pasteur de la paroisse. Un seul bêlement du paisible animal déclenchait aussitôt chez elle une furieuse envie de manger ou des brochettes ou un méchoui ou un couscous ou un tajine. Il lui suffisait simplement de fermer les yeux pour voir rôtir un magnifique et gras gigot ; pour sentir cette appétissante odeur de viande grillée qui exhalait des senteurs de romarin, d’ail confit, de marjolaine, de thym ; pour saliver devant cette peau luisante et croustillante à souhait qui laissait s’écouler des perles mordorées de jus aromatisé. Ah ! se disait-elle le regard perdu dans la prairie, je l’accompagnerais bien volontiers d’une fricassée de pommes de terre persillées et d’un bon verre de vin du Jura.
Le paradis, Seigneur !
Puis effrayée par ses pensées gourmandes en désaccord avec sa foi profonde, séance tenante, elle partait en courant se confesser en oubliant de fermer la porte à clé.

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— Et pourquoi je ne viendrais pas avec vous ? avait demandé la mère, étonnée, en les voyant préparer leurs sacs à dos qu’ils remplissaient silencieux de nombreuses victuailles et de diverses douceurs sucrées. A cet instant précis, elle pensait avec tendresse à son bel amour de jeunesse, cuisinier la semaine dans une usine et coureur….. automobile le dimanche, qui l’avait initiée aux joies grisantes de la vitesse.
— C’est une virée entre hommes, lui avait répondu son mari avec brusquerie qu’un reste de jalousie rendait injuste, en pliant de ses grosses mains râpeuses une vieille nappe trouée.
— Puisque c’est comme ça, moi, je sors, débrouillez-vous sans moi, avait-elle rétorqué la voix pleine d’amertume. Elle attrapa à la sauvette un gilet tricoté avec des restants de laine qui pendait sans forme à la patère du vestibule, puis fit mine de s’éloigner.
— Bon dieu, tu ne peux pas nous faire ça ma fleur, ma Suzanne aux yeux noirs,* dut-il articuler le souffle coupé par tant d’audace. Le p’tit attend ça depuis un mois.
— Et qui pourrait m’en empêcher ? répliqua-t-elle hargneuse la main sur la poignée de la porte d’entrée.
— Allez m’man chérie, sois cool, fais-nous ton succulent lapin avant, implora le petit dernier, grand gaillard de trente trois ans menuisier de formation, dont le visage laissait deviner qu’il n’avait pas, loin s’en faut, inventé la raboteuse à bois encore moins la scie sauteuse.

Son amour pour ses parents le faisait hésiter à chercher un travail. Il redoutait de les laisser seuls dans leur grande maison à l’écart du village. Il avait conclu hâtivement que ses vieux, comme il se plaisait à dire, s’ennuieraient sans lui à l’heure des repas et pendant les vacances qui les menaient inlassablement chaque été, entre le grand lac et la route nationale, dans l’immense camping des bleuets à peine ombré qu’ils fréquentaient depuis maintenant trente ans.
Et au restaurant ? s’était-il même interrogé un soir d’ébriété avancée suite à une déception amoureuse. Oui au restaurant, hein ? Que feraient-ils en tête-à-tête devant leur assiette de croûte aux morilles, de truite au vin jaune, de gratin de saucisses de Morteau ou de pommes de terre à la cancoillotte ? Sûr qu’ils mangeraient goulûment sans échanger une parole durant tout le repas, regardant les mouches virevolter de-ci de-là ou à la dérobée la table voisine tout en vidant une bouteille de pupillin à la belle couleur ambrée.
Ah c’est qu’il avait un grand cœur le gamin ! Voyez comme il se sacrifiait ! Comme il aimait ses parents !

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A présent, père et fils étaient assis face à face sur la banquette en bois, une serviette à carreaux nouée autour du cou. Lentement le père se redressa, se pencha, et d’une main experte, avec d’infinies précautions, souleva le couvercle de la casserole où le lapin finissait de mitonner. Un arôme à damner un saint s’échappa aussitôt de la marmite et une vapeur chargée d’aromates vint embuer ses lunettes de presbyte, remplir ses larges narines et envahir l’espace confiné.
Il resta quelques secondes au-dessus humant avec délectation le savoureux fumet avant de plonger méticuleusement une longue cuillère en bois dans le délicieux civet.
La mine réjouie, la salive suintant au coin de la bouche, le nez frémissant, les papilles en émoi, sous les yeux brillants de son fils affamé qui reniflait à pleins poumons les effluves odorantes, dans un silence quasi religieux, il déposa avec délicatesse, dans chaque assiette ébréchée, deux morceaux de viande bien cuits qu’il nappa généreusement de sauce. Le liquide brûlant enrichi d’un bon vin de bourgogne, telle la lave d’un volcan, s’écoula langoureusement et s’infiltra dans tous les interstices avant de s’étaler avec nonchalance, dans l’assiette blanche. Trompettes-des-morts, petits oignons grelots, lardons, cuisses charnues, râbles dodus, tout fut recouvert en peu de temps d’une belle sauce brune, onctueuse et parfumée qui fait par bonheur oublier un instant, mais un instant seulement, les vicissitudes de la vie.

A peine le lapin avalé, la bouteille terminée, ils furent pris de violents maux de ventre. Au sein d’une nuit troublée par la pluie, le vent, le tonnerre, sur le chemin cahoteux, affaiblis, en proie à des tiraillements d’intestins qui les obligeaient souvent à s’arrêter, sous un déluge d’éclairs, ils gagnèrent épuisés, vidés, l’hôpital le plus proche où ils furent immédiatement pris en charge par le service des urgences.

Malgré quelques réticences, ma foi fort louables au regard des promesses faites à une mourante, la mère dut révéler au médecin de garde que la benoîte des ruisseaux* au goût de girofle était probablement la cause de leurs ennuis gastriques.
J’ai dû en mettre un peu trop, avoua-t-elle penaude et malheureuse.

Sous l’emprise de la colère, sans le vouloir, elle avait versé la dose fatale de cette herbe que la grand-mère allait cueillir là-haut sur la colline avec un petit bouquet d’églantine, même que guillerette, elle redescendait des alpages en sautillant et en chantant à pleine voix « Zaî zaî zaî zaî », avant de s’étaler de tout son long dans un buisson, empêtrée dans ses jupons.

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Quelques mois plus tard

— Tiens dimanche, j’invite ta mère , elle me réclame mon lapin aux herbes. Ca tombe bien, il reste un fond d’herbes séchées de la grand-mère.
— Heu…répondirent le mari et le fils d’une même voix, et pourquoi pas un poulet grillé ?
— Mais, vous ne risquez rien, répondit-elle un tantinet vexée. D’ailleurs c’est Claude Bernard le célèbre physiologiste français qui a dit « que tout est poison, rien n’est poison. Tout est dans la dose. »
— Oui, mais lui est déjà mort.


P.-S.

*Alain Gerber écrivain, originaire de Belfort,a été chroniqueur de jazz à France Musique.

*Suzanne aux yeux noirs : plante grimpante appelée aussi Thunbergia alata

*Benoîte des ruisseaux : plante médicinale. Le rhizome, qui dégage une odeur de girofle contient de l’huile essentielle légèrement vénéneuse.