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Conte de Noël

la magie du rêve…

dimanche 22 décembre 2013, par Pivoine

A travers les arbres dénudés du jardin Pierre contemplait rêveur le sommet enneigé du crêt Pela. Le soleil s’estompait lentement en laissant quelques traînées roses dans un ciel purifié par un fort aquilon.
Son désir profond de devenir un jour un grand chef de cuisine l’obsédait, et en admirant la neige blanche étincelante sous le soleil couchant il voyait une crème chantilly nappant le dôme d’un gâteau au chocolat.

— Il n ’y aura pas encore de neige en plaine pour Noël, se disait-il avec mélancolie debout derrière la baie vitrée d’une imposante ferme jurassienne restaurée, tout en grignotant avec amertume les restes de petits gâteaux secs ramollissant au fond d’une boîte en fer-blanc, désolé de constater que le ciel restait désespérément limpide.
Dans l’âtre noirci de la cheminée en pierre une grosse bûche finissait de se consumer doucement. Il remit un morceau de bois sur les braises incandescentes, se blottit dans le fauteuil son livre de magie « A l’école des sorciers » à la main et regarda fasciné les flammes orangées lécher le pourtour du rondin de bois avant de l’écouter crépiter dans l’atmosphère feutrée de la pièce.

Le jour s’en allait doucement.

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Un vague à l’âme inhabituel l’envahissait. Une profonde tristesse l’accablait peu à peu. Cela faisait maintenant dix ans que tous les Noël se succédaient et se ressemblaient. Oh, il ne se plaignait pas ! Il avait toujours été gâté, beaucoup de legos, encore des legos, toujours des legos, mais il aurait tellement souhaité que ce Noël soit différent. Il aimait la fantaisie, le changement, l’improvisation, la diversité, le surprenant, l’insolite et ce n’était chaque année que tradition, habitude, routine « Nous devons respecter les us et coutumes de notre beau pays. » aimait à répéter son père natif de Haute Saône qui effectuait chaque 15 août un pèlerinage à la chapelle de Ronchamp.
Sa gentille maman infirmière dans une maison de retraite dans le Jura, toujours occupée, n’aimait pas cuisiner et faisait les préparatifs au dernier moment.
Une larme perla au coin de son œil d’ordinaire malicieux qu’il essuya bien vite du revers de la main honteux de sa faiblesse et de son égoïsme.

Il scrutait toujours le ciel avec attention, guettant avec espoir le moindre nuage annonciateur de cette neige tant attendue, quand soudain :

HARRY POTTER ! ! ! s’écria –t-il d’une voix stridente à briser définitivement les tympans d’un malentendant et qui faillit faire chavirer de son fauteuil à bascule l’aïeul, un beau vieillard centenaire ratatiné, assoupi paisiblement la bouche ouverte, mais l’arrière grand-père engourdi par la douce chaleur du foyer et le poids des années, se rendormit aussitôt en laissant échapper de sa bouche édentée un chuintement telle la bouilloire oubliée sur une cuisinière à bois.
En entendant prononcer son nom, l’apprenti sorcier bigleux au chapeau pointu, à califourchon sur son balai, sa baguette magique cachée sous son ample robe noire, freina brusquement debout sur son balai et, amorçant un virage digne d’un grand pilote de rallye abordant le mythique col du Turini, se dirigea vers Pierre maudissant les moldus de laisser la maison dans l’obscurité un soir de fête.

Une heure plus tard....

C’est entre chien et loup que Pierre ravi aperçut tout à coup de sombres et gros nuages obscurcir l’horizon et envahir le ciel étoilé, puis une multitude de flocons de neige brillant comme des diamants sous la lumière blafarde d’un réverbère, virevoltèrent de-ci de-là, avant de draper la campagne environnante d’un douillet manteau blanc immaculé. De petits cristaux chatoyants semblables à des étoiles vinrent orner les fenêtres de la maison illuminée comme par enchantement, tandis qu’une appétissante odeur de biscuits à la farine de gaudes emplit et embauma la pièce en exhalant un parfum de cannelle, de fleur d’oranger, de gentiane et de muscade. Un suave mélange d’odeurs inconnues toutes plus enivrantes les unes que les autres se répandit peu à peu dans la maison au grand bonheur de Pierre. Au même instant, lui parvint venue de nulle part une étrange et douce mélodie de Noël qu’il écouta religieusement tant il craignait d’entendre la voix de Tino Rossi jaillir du vieux tourne-disque familial.

Et quand vint enfin l’heure du réveillon, il put admirer, émerveillé, la table de la salle à manger revêtue d’une nappe blanche immaculée tissée et bordée d’un galon de fils d’or sur laquelle les assiettes décorées en porcelaine de Sèvres, les verres en cristal de roche, les couverts en argent massif se côtoyaient avec bonheur et raffinement.

Un magnifique candélabre à sept branches trônait majestueusement au milieu de la table entre deux bouquets de fleurs fraîchement cueillies. De toutes petites roses parfumées égayaient les serviettes posées avec goût sur chaque assiette. Un décor or et argent embellissait la salle du sol au plafond. L’éclairage soigneusement tamisé, la flamme vacillante des bougies, le feu rougeoyant dans la cheminée, le scintillement des guirlandes sur le sapin contribuaient à donner cette impression de rêve, de féerie, de fantastique qui enchantait et éblouissait Pierre.

Un assortiment incroyable de chocolats, bonbons multicolores, nougats, caramels et autres confiseries insolites, une pyramide de petits fours de différentes formes et couleurs et un monceau d’exquises mignardises savamment empilés dans de ravissantes coupelles, agrémentaient une desserte au centre de laquelle un splendide vase en opaline rempli d’odorantes roses blanches reposait sur un fin napperon brodé.
Une élégante coupe en porcelaine de Chine à deux étages posée sur un petit guéridon d’angle regorgeait de beaux fruits exotiques.

Et comme il l’avait tant désiré et souhaité si ardemment depuis des années, point de tranches de saumon d’élevage ; point de gros escargots frétillant dans un trop-plein de beurre persillé, mais de rafraîchissantes salades au cou d’oie farci, d’alléchantes croustades dorées farcies au foie gras , de délectables plateaux de fruits de mers où se côtoyaient crabe, langouste, homard, araignée... de divins foies gras aux figues, aux truffes, au marc du Jura cuisinés dans de jolies terrines vernissées, de succulents pâtés de colvert aux griottines...

Et point de la traditionnelle, la sempiternelle, la navrante dinde flanquée de ses tristes marrons noyés dans une banale sauce grasse, mais une exquise oie rôtie épicée et laquée à souhait garnie de divers fruits rissolés, une belle et grasse poularde au vin jaune, un feuilleté de jambonneau au velouté de morilles, un faisan rôti au Macvin... le tout disposé harmonieusement sur de somptueux plats en argent.

Et aussi, point de fromages achetés en grande surface mais un vaste et appétissant plateau de goûteux produits affinés avec soin par un fromager jurassien accompagnés de délicieux petits pains croustillants, aux raisins, aux noix, au sésame, au pavot, au cumin qui faisaient frémir d’impatience les papilles exacerbées par tant d’arômes subtils et de saveurs nouvelles.

Et surtout … point de la traditionnelle, la sempiternelle, la navrante,
l’ écœurante bûche au beurre aromatisée chocolat, café ou marron sur laquelle le sapin, le lutin, la scie, et les champignons en plastique se disputent la place ; mais ô ! suprêmes délices, un succulent dessert glacé à la mandarine, un savoureux biscuit chocolat fourré à la ganache, une tarte aux oranges confites flambée au marc du Jura, une charlotte au nougat glacé au miel de sapin, un gâteau au caramel d’agrumes, une compote de figues aux épices et vin de paille …

Tous les êtres, tous les objets, tous les plats paraissaient fabuleux, irréels, extraordinaires dans cette ambiance chaleureuse et surnaturelle.

Le crémant du Jura pétillait dans les verres et la joie dans les yeux de Pierre .

Le lendemain matin en ouvrant les volets, Il fut surpris et ébloui par la neige blanche éclatante miroitant sous un radieux soleil qui recouvrait la nature silencieuse. En penchant légèrement la tête, ses yeux encore embués de sommeil furent attirés par des empreintes toutes fraîches sous la fenêtre.
Tiens, tiens… bizarre … on dirait des traces de balai, murmura t-il intrigué en se grattant le dessus de la tête d’un geste machinal.

Pierre vécut heureux dans son restaurant étoilé et eut beaucoup de clients.