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La campagne

dimanche 23 août 2015, par Pivoine

Pour un instant, un instant seulement monsieur, par une chaude journée d’août ensoleillée, Jéromine et son mari empruntent la route des vacances afin de constater toute l’étendue de la « fantaisie humaine » déferlant en direction du sud de la France.

Français, allemands, hollandais, belges, avancent péniblement pare-chocs contre pare-chocs, sous un soleil de plomb, qui des caravanes, qui des camping cars, ou des véhicules surchargés dans lesquels ils imaginent aisément les occupants, rouges, en sueur, certains fatigués, excités, énervés, d’autres en colère ou résignés, mais tous impatients de se faire rôtir le cuir sur les plages bondées où l’on devine le beau et chaud sable fin au « parfum de légionnaire » heu… ça doit être l’inverse ! De braves vacanciers somme toute, avides de soleil, pressés, comme je le disais plus haut, de se faire griller la couenne allongés sur des serviettes neuves colorées prises d’assaut par des corps gras, huileux tel le pot de saindoux oublié sur le coin d’une table éclairée par un timide rai de soleil. Corps blancs, puis rouges, puis bons à peler comme une belle pêche trop mûre dès les vacances terminées.

A bout de quelques kilomètres, lassés de ce spectacle un tantinet navrant, ils bifurquent pour retourner en direction de leur Franche-Comté natale. Le sourire narquois au coin des lèvres Jéromine remonte ce flot de vacanciers stressés, dans l’autre sens, sereine, détendue, les fenêtres grandes ouvertes, les pieds au vent en chantonnant gaiement :

A la campagne
Y’a toujours un truc à faire
Aller aux champignons
Couper du bois, prendre l’air
A la campagne
On se fout des horaires
Comme les maisons du même nom
C’est secondaire *

Quittant la route nationale , Ils suivent une jolie départementale sinueuse ombrée de grands et fins peupliers, avant de traverser de vastes champs de maïs qui lui font immanquablement songer à ces pop corn qu’elle avait laissés sur le feu dans une poêle en fonte , sans couvercle, à l’anniversaire de son petit neveu qui lui en avait voulu parce que…mais c’est une autre histoire et un peu longue.

Au détour d’un chemin caillouteux, d’altières et élégantes roses trémières adossées contre un mur de pierres sèches se balancent gracieusement sous une agréable et légère brise d’été.

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Une pâture clôturée de fils barbelés, où paissent deux splendides chevaux comtois, jouxte une coquette maison basse habillée de vigne dont les petits grains verts, à peine mûrs et dans la bouche, vous font grimacer pareil au contribuable découvrant sa feuille d’impôt. Un troupeau de vaches Montbéliardes couchées, serrées les une contre les autres sur l’herbe fraîche, à l’ombre d’un bosquet touffu, ruminent en les regardant passer, tel ce vieillard édenté de son enfance qui occupait sa journée à chiquer assis sur un banc de bois vermoulu à l’abri sous l’auvent de sa ferme et qui, le soir venu, soupait d’une jatte de lait à peine sorti du pis de la vache dans laquelle il trempait d’une main tremblotante une cuillère pleine de pommes de terre sautées au beurre de baratte qu’il portait à ses lèvres en faisant de grands schloup, car chez ces gens là monsieur mais… je vous raconterai un jour peut-être si j’ai le temps parce que… mais je m’égare, puis ce brave pépé finissait un dernier verre de vin avant d’aller se coucher le dos voûté, le pas traînant.

Dans la basse-cour grillagée d’une authentique ferme comtoise quelque peu délabrée par endroits et dans l’étable attenante, le pâté de canard, le feuilleté de poulet, le rôti de dindonneau, le ragoût d’oie, le civet de lapin, les travers de porc, la blanquette de veau, la côte de bœuf , heu…je veux dire : les canards, les poules, les dindons, les oies, les lapins, les porcs, les vaches cancanent, caquettent, glougloutent, cacardent, couinent , grognent, meuglent à leur approche.

A la sortie de ce paisible lieudit verdoyant, en avisant au loin trois beaux jeunes hommes bronzés, elle s’exclame soudain : mais ce sont les sosies des two be three. En les voyant qui s’interpellent joyeusement d’un bout à l’autre d’un champ, tout en chargeant de leurs bras musclés de lourdes bottes de paille sur une charrette attelée à un tracteur, vite elle se mire dans le miroir de courtoisie et d’une main fébrile elle remet rapidement en ordre sa longue chevelure blonde emmêlée par le vent . Elle aimerait bien leur demander un peu de foin pour réaliser enfin la fameuse recette du gigot au foin donnée par une grand-mère de sa Haute-Saône natale, mais ayant surpris furtivement le regard noir de son mari, elle juge plus sage et plus prudent de s’abstenir et se contente de fantasmer sur les bons petits plats qu’elle va bientôt déguster dans un restaurant étoilé du Jura pour leur septième anniversaire de mariage.

Dès la sortie d’un petit bois de charmilles, ils sont surpris par la luminosité d’un immense parterre de gigantesques tournesols, dignes d’un tableau de Van Gogh, dressant leurs superbes inflorescences vers un ciel bleu azur à peine zébré de filaments blancs.

Après avoir traversé en admirant un pittoresque hameau fleuri de quelques maisons restaurées par des Suisses , ils franchissent un petit pont de bois qui, comme dirait un chanteur, ne tient plus guère que par un grand mystère et de piquets tout droit. Puis ils décident de faire une halte.

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A l’écart, dans un champ fraîchement fauché où au milieu coule un ru, je dis bien un ru et non pas une rivière, assise au pied d’un cerisier sauvage, des odeurs, des images, des bruits d’un moment de son enfance lui reviennent en mémoire : le fumet d’une soupe aux légumes du potager mitonnant sur une cuisinière à bois , les pommes de terre destinées au repas des cochons cuites dans un profond chaudron noir, les gaufres en forme de cœur saupoudrées de sucre, le grésillement du beurre dans la poêle en fonte attendant les rosé-des-prés, le lard cuit bien gras étalé sur de larges tranches de miche recouvertes d’une mince couche de moutarde et d’un soupçon de sel, la tarte aux quetsches du jardin juteuse à point accompagnée d’une crème fouettée, la soupe de gaudes aux morilles, le craquement de la croûte d’un beau pain fariné qui refroidit….

Avec le pépiement des oiseaux, le bourdonnement des insectes, l’odeur de l’herbe coupée, les parfums de fleurs qui flottent dans l’air chaud, le calme environnant, elle sent une douce paix l’envahir.

Pas de doute, se dit-elle in petto, le bonheur est dans le pré.


P.-S.

chanson de Benabar