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Le temps des vaches maigres

dimanche 16 mars 2014, par Pivoine

Assise sur un vieux banc de bois écaillé, dans une atmosphère gorgée de senteurs campagnardes et de malheurs du monde, Félicie semblait somnoler à l’abri du soleil sous l’auvent de la ferme délabrée située dans un coin perdu de la Haute Saône. Dans la cour mitoyenne, la silhouette d’un arbre squelettique aux longs bras s’étendait jusque sur le bord du chemin désert jonché de feuilles sèches.

La tête penchée, les genoux serrés, les mains croisées sur son ventre creux, Félicie laissait échapper de sa bouche mince un léger chuintement et une haleine fétide due à la tranche de pain aillée imbibée d’huile d’olive mangée avec gourmandise au repas de midi. Un papillon moucheté aux ailes opalescentes vint flirter avec le bout de sa galoche usagée, hésita à faire une halte, folâtrant de-ci de-là, puis disparut derrière un arbuste épineux. Un impressionnant bourdon frôla ses cheveux poivre et sel à peine clairsemés au sommet du crâne, et resta quelques instants dans l’air avant de s’introduire dans l’unique fleur d’un vieil hibiscus flétri, rabougri, d’où il ressortit couvert de pollen.

Des milliers de fourmis mutantes colonisaient les abords de plusieurs maisons abandonnées et leur prolifération ne manquait pas d’inquiéter le monde scientifique et d’affoler la population de ce village jadis florissant. Au fur et à mesure que le climat se modifiait différents insectes poilus aux longues mandibules, plus effrayants qu’une nuée de criquets géants, apparaissaient dans diverses contrées. Dès la nuit tombée, ces orthoptères sauteurs et carnivores ravageaient tout sur leur passage, s’attaquant même aux humains dont quelques uns, inconscients ou téméraires, n’hésitaient pas à braver le danger pour se promener au clair de lune ou assouvir une envie pressante derrière la resserre.

Et c’est la tête encore baignée de cauchemars que dès le lever du jour, sortant un à un de leur logis, les habitants restaient figés de stupeur sur le pas de la porte, les yeux emplis d’effroi et d’horreur devant la laideur de la vue qui s’offrait à eux, tandis que retentissaient au loin les clameurs et les sirènes des pompiers.

Un silence lourd, oppressant, enveloppait le village.

Sous la caresse d’une brise chaude et au chant monocorde d’un grillon égaré dans l’herbe jaunie par le soleil, Félicie aurait dû sortir doucement de sa torpeur, mais c’est au son déplaisant d’un violent éternuement provenant de l’énorme voisin d’à-côté qu’elle ouvrit les yeux en tressautant. Les sourcils froncés, elle maugréa, agacée du peu de bienséance émanant de ce descendant de l’homme de Neandertal. Elle retira ses lunettes embuées qu’elle essuya avec un pan de son large tablier rapiécé. D’une main tremblotante et ridée, elle se frotta les yeux chassieux en raison d’une conjonctivite mal soignée puis curieuse, rechaussa aussitôt ses lunettes rayées pour mieux observer deux jeunes gens qui, sac au dos, réfugiés sous le auvent d’une grange, s’embrassaient goulûment vivant avec passion le moment présent. Elle les regarda disparaître main dans la main sur le sentier balisé et poussiéreux le cœur inondé de tristesse.

Au crépuscule de sa vie une avalanche de souvenirs lointains et heureux se bousculaient dans sa tête.

Nostalgique, elle fit un bond de plusieurs années en arrière et revit en pensée tous ces « petits rigolos pleins de poils », ces gentils godelureaux qui avaient jalonné et égayé sa vie et su la charmer en lui chantant sans craindre le ridicule, dans la jolie tenue d’Adam et la pénombre de la chambre : « Viens poupoule, viens poupoule viens… » . Même que le beau ténébreux Georges tout de muscles vêtu, s’était blessé en retombant à cheval sur le montant du lit en voulant esquisser un entrechat.

Mais quand seize heures sonnaient au coucou suisse accroché dans le vestibule, et que ces hommes d’ombre et de plaisir percevaient au loin le crissement d’une voiture sur le gravier, alors prudemment, ils s‘ éclipsaient par l’arrière de la maison en oubliant parfois la chaussette trouée sur le plancher ciré. L’un deux n’avait-il pas du reste, par un bel après-midi d’automne ensoleillé, failli mettre le feu à la maison à colombage en négligeant dans sa précipitation d’éteindre son mégot, les sens encore, sens dessus dessous, après avoir réalisé moult figures acrobatiques que le libertin marquis de Sade n’aurait pas osé décrire sans rougir, bien que les « 120 journées de Sodome » valent sans conteste leur pesant de débauches.

Le mari alsacien, bon œil et pompier bénévole les jours fériés, reniflant soudain une odeur de fumée, s’était précipité dans la chambre et avait, en un tournemain, étouffé un début d’incendie en croyant naïvement que sa « p’tite reine » s’était remise à fumer en faisant sa sieste quotidienne. Ce brave homme aurait même ajouté sur un doux ton de reproche en lâchant son juron alsacien favori : « (…censuré) pour un peu avec tes conneries, mes brochets auraient été des truites » (traduction sans accent : pour un peu mes projets auraient été détruits).

Au fil des saisons, le poids des années et des soucis avaient insidieusement accompli leur œuvre de destruction. Il y avait beau temps que Félicie refusait de contempler son corps qui se reflétait dans le miroir suspendu au bas de l’escalier en pin verni. Elle voulait ignorer ce corps décharné, ce corps flasque, ce corps plissé comme un mille-feuilles, ce corps grignoté peu à peu par l’usure inéluctable des jours qui s’écoulent inexorablement, ce corps délaissé par le temps qui s’était enfui avec sa jeunesse et sa beauté en ne lui laissant que les os atteints d’ostéoporose ; ce corps qui, naguère plein de vie, avait fait fantasmé tant d’amants ! Un long et profond soupir lui fit soulever ce qui lui restait de poitrine.

Les jambes maigres écartées sous la robe céladon en taffetas, elle se baissa dans un craquement de branches mortes, et saisit dans le panier d’osier une poignée de petits pois jaunis qu’elle laissa tomber dans le creux de son tablier. Tout en écossant les légumes d’un geste inhabile et saccadé, elle jetait les épluchures sur le sol, et à la dérobée, un œil morne sur son mari courbé sur son sarcloir au fond du jardinet. Grand, voûté, flottant dans un pantalon en toile bleue maintenant trop grand, affublé d’un large marcel gris, les cheveux en brosse, le visage émacié tel le chevalier à la triste figure, cet ancien ouvrier des usines Alsthom aujourd’hui disparues, dès la pointe du jour, binait, serfouait, bêchait, ratissait. Par tous les temps, Il s’échinait laborieusement dans le potager jouxtant la maison sur laquelle les branches malingres d’une vigne sans feuilles s’ accrochaient désespérément le long d’un mur fissuré. De temps à autre il se relevait, soulevait sa casquette élimée et tachée qu’il replaçait aussitôt après s’être essuyé le front du revers d’un poignet velu, se raclait la gorge, se penchait sur le côté et, pareil à un serveur dans l’antique brasserie Mollard rue Saint-Lazare à Paris, il déposait une huître grasse sur la terre sèche, se redressait en grimaçant, crachait dans ses mains rugueuses, et enfin, sans un mot, le regard vide, le visage impassible mouillé de sueur, il saisissait son outil et reprenait le monotone geste du paysan consciencieux qui escompte bien récolter à l’automne les fruits de son labeur.

Voilà plusieurs décennies, qu’ une épouvantable et meurtrière sécheresse due au réchauffement de la terre sévissait sur la planète bleue. La pollution et l’apathie des divers gouvernements tuaient à présent des milliers de gens de par le monde.

En France, l’eau était distribuée avec parcimonie à heures fixes et sur présentation de tickets. Les fréquentes et interminables coupures d’électricité perturbaient gravement la vie quotidienne. Les rares artisans se plaignaient, les grincheux ronchonnaient, les fonctionnaires somnolaient, les enfants grandissaient. Le chômage croissait. Les impôts augmentaient. La misère avançait. La révolte couvait.

Ils attendaient sans grand espoir, guettant avec anxiété le moindre nuage annonciateur de cette céleste manne aqueuse et le retour bien improbable d’éventuelles « trente glorieuses ». Pour un peu Félicie aurait poussé l’audace de prier, elle qui avait rejeté toute forme de religion depuis qu’une dame patronnesse l’avait obligée, enfant, à se confesser : « Mon père je m’accuse d’avoir trempé mon doigt sale dans la cancoillotte liquide, d’avoir épié le va- et-vient des adultes par le trou trop petit de la serrure, d’avoir mis des gratte-cul dans le lit du pépé, d’avoir joué au docteur avec le petit Nicolas, d’avoir bousculé à la récréation Alceste qui mangeait sa tartine de confiture, d’avoir….meuh non … c’est pour de rire », avait-elle très vite corrigé en voyant soudain l’austère ecclésiastique se raidir à travers les croisillons du sombre confessionnal. C’est avec un plaisir dissimulé que le père Hiscope ancien marin reconverti, friand de mousses … au chocolat parfumé au Macvin, lui avait infligé comme pénitence dix Ave Maria et cinq pater à réciter sur le champ.
« C’est c’là oui » , avait murmuré la petite effrontée, les yeux brillant de malice, un sourire espiègle au coin des lèvres, en se dirigeant vers la sortie tout en sautillant le long de la nef, les couettes insolentes au vent.

L’air accablé, Félicie regardait le jardin : les haricots tentaient péniblement d’escalader les rames tordues, les poireaux demeuraient bien rachitiques, les salades arboraient de petites fleurs jaunes ; même les deux lapins faméliques, clonés, semblaient faire la fine bouche devant les fanes défraîchies des carottes, détournant la tête dès que Félicie ouvrait le clapier de ses mains osseuses parsemées d’innombrables fleurs de cimetière.

« Ce n’est pas encore cette année que je pourrai récolter mes herbes aromatiques. » gémit-elle à voix basse, démoralisée, s’abandonnant mollement sur le banc. Elle aurait tant aimé cuisiner son fameux lapin à la cancoillotte qu’elle se serait empressée il y a quelques années de donner la recette sur le forum de www.cancoillotte.net.

Tous les matins avant que ce monde en perdition ne devienne ivre de folie , et que la sécheresse et le désespoir ne s’abattent sur la région tels jadis ses petits-enfants sur la tarte aux brimbelles, elle prenait un réel plaisir à flâner dans le jardin, à guetter la levée des carottes pour son savoureux bœuf mode, à chasser les pucerons squattant le haut des groseilliers pour sa délicate gelée, à débusquer la limace couchée alanguie sous les feuilles de laitues pour ses succulentes salades, à dénicher la chenille à l’abri sous la feuille de rhubarbe pour sa délicieuse tarte meringuée. Elle en était là dans ses réflexions tout empreintes de mélancolie, de colère et de frustrations quand, entendant sonner l’angélus et percevant au loin l’appel du muezzin admis par une majorité de oui au dernier référendum, elle songea, le cœur lourd et rempli d’amertume, à préparer la soupe du soir.

Elle avait conservé précieusement sur un cahier d’écolier corné, taché de graisse, la recette de la soupe épaisse de Léa son arrière-grand-mère. Différents légumes drapés de rosée matinale cueillis dès potron-minet au chant de l’alouette mijotaient dans une marmite en fonte dans laquelle, à mi-cuisson, son aïeule plongeait dans le bouillon parfumé un morceau de lard frais. De retour des champs et une fois les travaux de la ferme terminés, rompus de fatigue, le visage buriné, les traits tirés, les yeux éteints, d’un pas lent et traînant les hommes s’asseyaient autour de la grande table en bois et attendaient, silencieux, les coudes sur la table, que la mère les serve. Affamés, ils humaient avec délectation les effluves de la soupe qu’un épais voile de crème rendait onctueuse , puis de grands « slurp » résonnaient en cadence dans la cuisine où seuls le cliquetis des couverts, le ronflement du feu dans la cuisinière à bois, le tic-tac de l’horloge comtoise et le meuglement des vaches dans l’étable attenante, troublaient le silence quasi religieux, car chez ces gens-là on savait se taire, on travaillait, c’est tout.

Révolu aussi le temps où l’on pouvait encore s’ extasier devant un cochon bien gras gambadant joyeusement dans cette merveilleuse île de beauté , avant qu’elle ne sombre dans le chaos et l’anarchie une fois l’indépendance obtenue dans les larmes et le sang. Les années s’étaient écoulées, et elle n’évoquait jamais sans ressentir un certain émoi, le souvenir de cet exquis cochon de lait rôti et farci accompagné d’une délicieuse purée aux châtaignes qu’ils avaient dégustés dans une charmante auberge fleurie tapie sous les tamaris, en écoutant une douce mélodie pendant que le patron bouffi, les mains remplies, se prenait les pieds dans le tapis. Ah ! comme son mari avait ri. Et Félicie… au…ssi. Ils fêtaient leurs noces de rubis dans les environs de Calvi.

La vie avait pour la douleur de tous bien changé depuis.
Les paysans avaient disparu depuis fort longtemps. Les unes après les autres, dans l’indifférence les usines avaient fermé leur porte. L’Europe entière à présent s’abîmait dans un terrible marasme économique et dans un gouffre de calamités, de malheurs, d’infortunes et de drames.

L’appât du gain, la mondialisation, les délocalisations, la sécheresse, l’égoïsme, la bêtise, avaient eu raison de tous les produits du terroir et du savoir-faire des hommes.

Fini le poulet de Bresse, le bœuf de l’Aubrac, le mouton du Limousin. Fini la saucisse de Morteau, les tartes au morbier, le piment d’Espelette. Fini les moules du bouchot, le bar grillé, les sardines à l’huile...

La pêche avait été interdite depuis la découverte d’une algue toxique qui avait fait des centaines de morts en méditerranée et en Bretagne et qui, hélas , continuait à proliférer à une vitesse inquiétante. Les mers et les océans pollués, sous l’effet de la houle, charriaient de longues nappes de pétrole qui venaient lamentablement s’échouer sur les plages constellées de détritus. Toutes les rivières de sa belle Franche-Comté, contaminées. Les villes se vidaient de leurs habitants fuyant l’air devenu irrespirable, malsain et mortel pour les jeunes enfants et les vieillards.

Mais qui suis-je, ou vais-je , dans quel état j’erre ? Se lamentait tous les jours Félicie.

Félicie et son mari avaient pris leur retraite à soixante dix ans l’âge légal. Leur dernier voyage avant que les transports en commun ne deviennent obligatoires, avait été de gravir, à bord de leur poussive Peugeot, la route étroite qui menait au sommet du col d’Allos, un jambon à l’os dans la glacière, avant d’aller deux jours plus tard savourer l’alose grillée entre deux feuilles de laurier dans une coquette taverne sur les bords de la Garonne. Ah oui ! elle s’en souviendra de ce jour-là quand, pour faire descendre une des nombreuses arêtes du poisson restée coincée dans la gorge, prise de panique, elle avait failli s’étouffer en ingurgitant toute la mie d’une miche sous le regard moqueur de deux jeunes convives aussi bêtes que méchants :

  • Eh ! regarde ! la mémé s’étrangle avec du pain
  • Normal , c’est une planche à pain
  • C’est à cause d’une arête
  • Normal, elle est plate comme une limande.
  • Ah ! c’est malin
  • Normal je suis intelligent.

Ah ! certes, elle s’en souvenait.

Une larme coula sur sa joue desséchée. Résignée, elle se leva enfin, tapota légèrement sa robe, et le dos courbé, la tête dans les épaules, le panier sous le bras, le pas pesant, entra dans la maison et referma doucement la porte.

Lentement Evelyne referma le livre de science fiction publié aux éditions « Rivière noire » et resta un instant immobile à méditer, mal à l’aise, troublée. Et si c’était vrai ! murmura-t-elle.