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Le hussard sous la neige

mardi 13 mai 2014, par Jean-Louis

Il neigeait. Il neigeait encore. Il neigeait toujours. Depuis quatre jours, la neige n’avait pas cessé de tomber, tissant devant les yeux des cavaliers comme un voile de tulle qui les séparait de leurs proches voisins. Il neigeait sans répit, ni repos. De temps en temps, le cheval s’ébrouait pour secouer la neige qui recouvrait sa croupe. Le maréchal des logis-chef Mayeul Comtois, sous-officier au 5e régiment de Hussards, stoïque et immobile, scrutait l’horizon, au-delà, des bosquets de bouleaux, observant les troupes qui repartaient vers l’ouest.

La Grande Armée se repliait en bon ordre malgré les harcèlements incessants des cosaques. Le 5e Hussards faisait partie de la Réserve de Cavalerie placée sous les ordres du Prince Murat et avait été engagé dans une dizaine de batailles au cours des trois mois de campagne contre les troupes russes. Sa réputation de corps d’élite lui avait valu, lors de la bataille de la Moskowa, l’honneur d’affronter victorieusement le 1er Corps de Cavalerie de la Garde Impériale commandée par le général Ouvarov. Comment ne pas se souvenir d’avoir été au sein de la 2e division de cavalerie légère les premiers à rentrer, le 19 septembre 1812, dans Moscou où l’accueil fut loin d’être hostile. Mais la victoire a toujours un goût amer et celui-ci le fut particulièrement quand on fit le décompte des tués, blessés ou prisonniers. Sur les 750 hussards qu’il y avait au départ, ils étaient moins de 400 en état de combattre et seulement 250 avaient encore un cheval !

ll n’était plus question d’aller se battre en première ligne. Le 5e Hussards avait dorénavant la tâche ingrate de protéger l’arrière-garde des incursions ennemies. Et chaque jour ou presque, des cosaques, souvent très jeunes, attaquaient par vagues successives au mépris du danger. Mayeul savait comment s’y prendre avec eux. Il dissimulait la quinzaine d’hommes de son peloton en bordure de forêt ou sous la neige, laissait les cosaques lancer leur assaut et surgissait derrière eux. C’était efficace, au début surtout quand il ne neigeait pas. Mais il neigeait et les cosaques étaient de plus en plus nombreux et les hussards perdaient homme ou cheval à chaque attaque. Il fallait maintenant se contenter de faire le guet et de sonner l’alarme, si c’était encore faisable. A la nuit tombante, quand Mayeul prit son tour de garde, il trouva le hussard qu’il devait remplacer, couché dans la neige, mort de froid, de faim ou du typhus ou peut-être des trois maux à la fois. Quant au cheval, il gisait attaché à un arbre, égorgé et à moitié dévoré par les loups.

Il neigeait. Il neigeait sans le moindre fléchissement qui laisserait espérer une fin. Mayeul resta sur son cheval à côté du cadavre du hussard pour le protéger de l’avidité des loups. La nuit était tombée, uniformément grise. Il ne voyait pas à plus de vingt mètres et les bouleaux formaient une masse informe. Un loup s’approcha mais n’insista pas quand il vit Mayeul tirer son sabre du fourreau. Les heures passèrent si lentement à scruter l’horizon dans l’espoir de la lueur de l’aube. Un pâle éclat mauve apparut au nord et sembla se diriger dans sa direction. Il fit faire un quart de tour à gauche à son cheval qui broncha et recula de trois pas. La silhouette qui approchait lentement, semblait vêtue de voiles luminescents qui flottaient dans le vent. Mayeul mit la main sur le pommeau de son arme, se tenant prêt à charger. Mais le spectre (que pouvait-il être d’autre ?) s’immobilisa. Une voix douce et féminine s’éleva : « Mayeul, Mayeul ! Pourquoi es-tu parti ? » Mayeul, troublé, chercha à distinguer à travers les voiles le visage qui avait parlé mais tout était flou. Le canon tonna loin vers l’ouest et Mayeul s’aperçut que l’apparition n’était plus là. La voix lui avait semblé familière mais il se rassura en se disant qu’il avait du somnoler et faire un mauvais rêve. Il neigeait. Dans l’aube naissante, il vit arriver la garde montante avec un certain soulagement vite dissipé quand on lui apprit que deux groupes de cosaques étaient signalés près de la rivière gelée.

Il neigeait. Il neigeait de plus en plus. Mayeul retrouva son peloton dissimulé à l’orée de la forêt, observant la manœuvre des troupes ennemies. Le deuxième escadron de hussards passa au grand galop entre eux et les troupes cosaques qui se ruèrent à sa poursuite. Le deuxième groupe de cosaques obliqua avec retard et une quarantaine de cavaliers russes se trouvèrent séparés du gros de la troupe quand ils passèrent le long de la forêt. L’occasion était trop belle, Mayeul et ses dix-huit hussards surgirent du bois sur le flanc des cosaques dont les chevaux glissaient dans la neige fraîche. Le choc fut effroyable et la bataille tourna au massacre. Seuls trois cosaques en réchappèrent, les douze prisonniers furent dépouillés et laissés sur place sans armes et sans vêtements, autant dire condamnés à mourir de froid. Quand au principal groupe de cosaques, il hésita entre continuer la poursuite ou porter secours à l’arrière garde mais devant la volte face du deuxième escadron, les russes choisirent la fuite en abandonnant une dizaine d’hommes sur le terrain. Les hussards n’avaient perdu qu’un homme dans l’affrontement ce qui amena une certaine retenue dans les félicitations que le colonel Meuziau adressa à ses subordonnés. Certes la victoire était nette mais avec la sentinelle morte de froid cette nuit et un blessé dont l’état avait brusquement empiré, le régiment avait perdu encore trois combattants et à ce rythme, ne tarderait pas à être inopérant. Sous la neige qui tombait sans cesse, les Hussards de Lauzun, nom originel du 5e Hussards, écoutèrent en silence leur colonel, cet homme simple qui vivait avec eux et qui refusait tout traitement de faveur que son grade lui aurait autorisé.

Au combat, le baron d’Empire Charles-Claude Meuziau se faisait un honneur de charger à la tête de ses hommes. Il avait été blessé d’un éclat d’obus au pied gauche pendant la bataille de la Moskowa, et le 18 octobre dernier, pendant le combat pour la prise de Winkowo, un méchant coup de lance l’avait blessé à l’épaule gauche. Mayeul était intervenu en tuant l’ennemi et en ramenant l’officier vers l’arrière. Mais à peine soigné, le colonel était reparti à l’assaut avec Mayeul en protection qui ne l’avait pas quitté. Les deux hommes se connaissaient depuis la prise de commandement du colonel Meuziau plus de trois ans auparavant. Mayeul Comtois était au 5e Hussards depuis mi février de 1806 quand il avait convoyé depuis Maiche une centaine de chevaux comtois destinés au régiment. Comme il n’avait pas son pareil pour débourrer les chevaux, il fut embauché comme palefrenier. Ce grand gaillard était un cavalier hors pair. Pour devenir un hussard, il lui avait suffit d’apprendre le maniement du sabre ce qui fut fait en peu de temps et le hussard Comtois ne tarda pas à s’illustrer sur les champs de bataille.

Il neigeait. La couche de neige fraîche dépassait le mètre. Le régiment s’était déplacé d’une vingtaine de lieues et tenait le sommet d’une colline qui dominait la Bérézina. Ce passage qui avait donna lieu à une bataille acharnée à l’aller, s’avérait pire au retour. Sous la neige, les pontonniers du général Eblé faisaient des miracles pour maintenir le passage par des ponts que l’artillerie russe pilonnait inlassablement. Un court moment la neige sembla s’arrêter. Du haut de la colline, le Baron colonel Meuziau observa la disposition des troupes que les feux de bivouac ou les tirs de canon révélaient. Mayeul et les officiers du régiment attendaient à une dizaine de pas. Soudain Mayeul eut la sensation d’être observé. Il se retourna et vit à une cinquantaine de pas, la même silhouette luminescente qu’à l’aube. Prenant le bras du médecin major qui était à côté de lui, il lui demanda s’il voyait quelque chose mais le médecin ne remarqua rien, Mayeul non plus d’ailleurs. « La faim provoque parfois ce genre d’hallucinations » conclut le toubib alors que le colonel s’approchait. « Les russes n’attaqueront pas cette nuit : ils installent une batterie sur une colline en face pour prendre en enfilade toute la vallée. Il nous faudra la neutraliser car elle causerait d’énormes dégâts aux deux groupes d’artillerie qui doivent franchir la Bérézina demain. Mais nous avons une bonne nouvelle : le général Pajol nous envoie en renfort un escadron du 10e Hussards polonais et une trentaine de chasseurs à cheval provenant d’unités disparues. Ces deux groupes seront réunis sous les ordres du capitaine Crozet qui sera remplacé à la tête de l’escadron de commandement, par l’adjudant Comtois, nouvellement promu dans son grade ». Les officiers applaudirent et vinrent tour à tour serrer la main de Mayeul qui était le plus ancien et le plus admiré des gradés du régiment. On déboucha une bouteille de vodka en son honneur et on lui demanda une fois encore de raconter ses exploits. Il neigeait à nouveau. On tendit des toiles autour d’un brasero et les officiers s’assirent sur des caisses de munition.

Mayeul évoqua le retentissement qu’avait eu la victoire d’Austerlitz et le prestige qu’en avaient retiré les régiments qui s’étaient illustrés dans cette bataille. Le 5e Hussards était de ceux-là. Six mois après son arrivée dans le régiment, le général Lassalle constituait une brigade de cavalerie légère avec 5e et 7e Hussards : cette brigade prit rapidement le nom de ’’Brigade infernale ‘’tant elle ravagea durant deux ans les territoires prussiens. Le souvenir le plus marquant pour Mayeul fut la prise de Leipzig par deux pelotons, un du 5e, le sien, et un du 7e soit 50 hussards en tout qui fit prisonnière la garnison sans tirer un seul coup de feu. La brigade récidiva avec la place forte de Stettin où les cinq mille hommes de la garnison se rendirent aux 600 hussards de la Brigade Lasalle. L’Empereur écrivit non sans humour à Murat que si les hussards en venaient à prendre des villes fortifiées, il allait devoir supprimer les dépenses du génie et fondre les canons ! Napoléon en personne vînt les rencontrer à Berlin. Mayeul avoua que sa première année de hussard avait été glorieuse et facile. Mais, le 7 février 1807, un an jour pour jour après son recrutement, débuta la bataille d’Eylau et ce fut une toute autre histoire. Durant deux jours, la bataille fut brouillonne, indécise et sanglante. Le régiment eut plus de pertes en ces journées qu’il en eut toute l’année précédente. Lui-même eut deux chevaux tués sous lui et reçut une longue estafilade au bras droit. Mais il lui restait un extraordinaire souvenir, celui d’avoir participé à la plus importante charge de cavalerie de l’histoire : douze mille cavaliers chargeant de front dans un fracas à peine assourdi par la neige, submergèrent en les sabrant, des milliers de fantassins russes qui venaient d’enfoncer le centre du dispositif français. Terrible. En évoquant ce souvenir, Mayeul en frissonna d’horreur. Il ne pouvait oublier ces milliers de morts jonchant le sol, il entendait encore ces dizaines de milliers de blessés geindre et pleurer, il revoyait ces centaines d’hommes qui, comme lui, erraient à la recherche d’un hypothétique survivant.

Il neigeait. Il neigeait depuis bientôt… Mayeul ne savait plus. Comment compter les jours quand on se bat tous les jours, à n’importe quelle heure, sans distinguer le jour de la nuit. Deux heures avant l’aube, tous les hussards étaient prêts. Les renforts arrivés dans la nuit étaient au repos, à côté de l’escadron de commandement, avec pour mission de défendre les vivres et le matériel. Les attaquants s’étaient allégés au maximum pour mieux se déplacer dans la neige. La batterie russe était toujours en cours d’installation et les travaux s’étaient arrêtés une heure auparavant. Il neigeait abondamment quand le colonel Meuziau donna l’ordre du départ. Debout sous un arbre, Mayeul écoutait. Il neigeait mais il ne percevait aucun signe du spectre, pourtant il avait la désagréable sensation d’être épié. Au loin on entendit des bruits de bataille qui ne durèrent que peu de temps. Cette satanée neige n’arrêtait pas de tomber et les troupes revinrent sans que le spectre se soit manifesté ? Mayeul en fut presque déçu. La victoire avait été totale : l’attaque simultanée du camp de cosaques et de la batterie avait surpris les artilleurs et les cavaliers en plein sommeil. Il était temps : la batterie était prête à fonctionner. Les canons et les munitions gisaient maintenant au fond d’un ravin et les servants avaient tous été massacrés. Quant aux cosaques, ils erraient dans les bois à la recherche de leurs chevaux volés ou disparus. Les hussards qui n’avaient eu qu’un blessé, en avaient récupéré une cinquantaine. Comme toujours, le colonel chargea Mayeul de faire le tri. Les bêtes, blessées, malades ou simplement épuisées furent abattues et les meilleurs morceaux de viande récupérés. Douze chevaux furent convertis en bêtes de trait et dix-neuf montures purent être affectées à des hussards réduits jusque là au rôle de chasseur à pied.

Les canons de la Grande Armée passèrent la Bérézina sans trop de difficultés grâce à cette tempête de neige qui gênait grandement les artilleurs russes. Le 5e Hussards ne traverserait que le surlendemain. Les hussards s’installèrent pour deux nuits en sécurisant tous les points de passage possibles. Les cosaques semblaient réserver leurs attaques aux troupes qui longeaient la rivière, proies d’autant plus faciles qu’elles étaient épuisées et désorganisées. Il neigeait et les soldats n’imaginaient plus qu’il puisse faire un autre temps. Mayeul avait assuré son tour de garde sans avoir revu le spectre. Dans la journée, il y eut deux incursions de patrouilles russes vite annihilées. Leurs troupes semblaient s’être regroupées en aval du passage toujours bombardé épisodiquement. Un contingent important de la Garde Impériale passerait le lendemain et le 5e Hussards aurait la mission de lui ouvrir la route. Mayeul prit le quart 22h - 4h avec un hussard polonais à une demi-lieue du camp.

Il neigeait comme toujours, une neige cotonneuse dans laquelle on aurait aimé dormir. Le vent était tombé ce qui donnait l’impression qu’il faisait moins froid. La conversation avec le hussard polonais étant des plus limitée, Mayeul revoyait en pensée les moments les plus étonnants de sa vie, les souvenirs qu’il raconterait si un jour il revenait à Ornans. Bientôt, sept ans qu’il était parti. Il revoyait la scène avec sa mère en larmes, entourée par une tante et une jeune voisine. Sa sœur Marion, 11 ans, espiègle et taquine, le harcelait de questions du genre « Verrait-il l’Empereur ? » ou « Aurait-il la Légion d’honneur ? » et surtout « Le présenterait-on à l’Impératrice ? », cette Joséphine, si belle, dont elle avait le portrait sur une boîte à fard. « Tu n’embrasses pas ton amoureuse avant de partir ? » lançât-elle faisant rougir jusqu’aux oreilles Adèle, la jeune voisine qui soutenait sa mère. Ah bon ? Lui n’avait rien vu, ni rien deviné. C’est vrai qu’en y repensant, elle était jolie cette Adèle de trois ans sa cadette qu’il connaissait de toujours. L’heure n’était pas aux embrassades et son père, tonnelier de son état, lui donna l’accolade et lui dit en glissant un objet enveloppé de papier dans la poche « Ça te protégera ». Mayeul sursauta à cet instant : la silhouette bleutée, diaphane, était là à dix pas devant lui. Il neigeait et le polonais dormait sur son cheval.

Mayeul, la main sur le pommeau de son sabre, hésitait à charger quand a même voix se fit entendre : « Mayeul, Mayeul, quand reviendras-tu ? ». Il se pencha en avant pour essayer de voir ce visage qui parlait, mais il ne percevait rien derrière les voiles pourtant transparents. « Mayeul, Mayeul, qu’attends-tu pour revenir ? » Il crût reconnaître la voix, elle lui évoquait sa mère et malgré lui, il murmura « Maman ? » « Elle t’attends ! Je lui ressemble donc tant ? » et le spectre disparut dans un éclat de rire reconnaissable entre tous, c’était celui de Marion ! Mayeul n’avait plus devant lui que la neige qui tombait.

Le régiment leva le camp et se mit en ordre de bataille. Avant l’aube, il devait traverser la Bérézina pour contenir d’éventuels assauts qui viendraient de l’ouest. Les deux premiers escadrons passèrent sans encombre mais le troisième fut pris dans un déluge de feu, heureusement pas très précis. La seule victime fut le chirurgien major qui, désarçonné, se noya dans les eaux glacées de la Bérézina. Il neigeait et peu de gens s’en aperçurent. Les premiers éléments de la Garde arrivèrent au pont au moment où déboula une attaque de deux cents cosaques venant du sud. Les Hussards du 1er et 2e escadron encaissèrent le choc tandis que l’escadron de commandement emmené par Mayeul profita de la neige qui tombait dru, pour contourner un relief boisé et surgir dans le dos des cosaques. Ceux-ci, malgré leur supériorité numérique, étaient pris en tenaille et eurent toutes les peines du monde à se dégager. Le bilan de l’affrontement était sans appel : une cinquantaine de russes mis hors de combat contre huit hussards seulement. Pendant ce temps, les dragons de la Garde avaient éliminé les trois batteries qui bombardaient le passage sur la Bérézina. Trop tard sans doute car il ne restait derrière la garde que des croupions de régiments, des groupes inorganisés, des cohortes de soldats à l’abandon. Et suivait une interminable colonne de blessés, d’épuisés, de découragés qui attendaient le coup de sabre fatal comme une délivrance. La neige tombait et recouvrait d’un linceul blanc ceux qui tombaient.

Le 5e régiment de Hussards abandonnait chaque jour une dizaine des siens le long de ce chemin de calvaire. Chaque jour révélait de nouveaux malades, chaque jour apportait son lot de pieds gelés, chaque jour se transformait en cauchemar. Chaque nuit, Mayeul vivait le sien. Chaque nuit, Mayeul attendait le spectre. Chaque nuit, il s’approchait plus près. Presqu’à chaque fois, le spectre parlait avec la voix de Marion, deux phrases tout au plus. Il comprit que le spectre n’utilisait que la voix ou l’apparence de personnes mortes. Entendre la voix de Marion le réjouissait, mais la savoir morte si jeune le désolait. Cette nuit là, il neigeait plus encore qu’à l’ordinaire et Mayeul, bien qu’aux aguets, fut surpris d’entendre le spectre derrière lui. Il fit faire volte face à son cheval et se trouva à quelques mètres face à l’apparition. L’un des voiles intérieurs prenait parfois, fugitivement, la forme d’un visage jeune. « Mayeul, Mayeul ! Il faut rendre ce que tu as pris ! » Mayeul osa une question : « Marion, souffres-tu ? » Une voix désespérée susurra « Oui, à cause de toi ». « Qui te torture ? ». La voix de Marion s’étouffa dans un ricanement « Lavou… Hi, hi, hi, hi… » Il neigeait et le spectre avait éclaté dans une gerbe d’étincelles.

Les deux nuits suivantes, il ne se passa rien, sauf les chutes de neige, et les jours furent occupés par des combats sporadiques et meurtriers. Le capitaine Crozet eut les jambes broyées par un boulet. On ne pouvait l’amputer de ses jambes et il mourut dans les bras de Mayeul en racontant comment le 22 septembre dernier, aux environs de Moscou dans un combat acharné, lui, le capitaine Crozet et le maréchal des logis-chef avaient, à eux deux, fait prisonnier un général austro-russe Ferdinand von Wintzingerode et son aide de camp. Cet exploit serait à raconter aux siens s’il revenait un jour dans son pays natal. Mais Marion ne serait plus là pour l’entendre et il ne pourrait non plus lui parler de l’Impératrice, non pas de Joséphine, mais de l’autre, Marie Louise, l’autrichienne. En juillet 1809, le 5e Hussards participa brillamment aux combats d’Aspern, Essling et Wagram qui contraignirent l’Autriche à demander la paix. Cette paix devait être scellée par le mariage de Napoléon avec une fille de l’Empereur François II d’Autriche. Ce fut la jeune archiduchesse Marie Louise qui fut choisie et le 5e régiment de Hussards fut chargé le 16 mars 1810 de l’escorte de la future impératrice jusqu’à Augsbourg. Un honneur inattendu pour le régiment et pour Mayeul qui, parlant l’allemand, fut chargé de veiller aux commodités de la jeune femme. Tâche oh combien ingrate qui demande délicatesse et discrétion, qualités peu courantes chez les hussards. Mayeul remplit son rôle à la perfection si bien qu’ayant conquis la confiance de la jeune Marie Louise, celle-ci se mit à le questionner sur la vie en France et les usages de ses futurs compatriotes. Pour le remercier, elle lui avait donné un camée à son effigie. Mayeul se rappela qu’il l’avait fait insérer dans la poignée du sabre court, arme mieux adaptée au corps à corps que le grand sabre utilisé dans les charges de cavalerie. C’était d’ailleurs le moment de reprendre cette arme car les charges faisaient dorénavant partie des souvenirs glorieux.

Au bivouac, Mayeul trouva dans sa malle ce sabre qu’il avait baptisé « Marie Louise » et auquel il tenait tant mais qu’il utilisait peu. La lame brillait comme neuve et était tranchante comme un rasoir. Du beau travail exécuté de main de maître par Don Enrique de Tolède. Celui-ci avait gravé sur la lame « Comtois, rends-toi » côté droit et « Nenni, ma foi ! » côté gauche, hommage rendu à sa province natale dont Mayeul Comtois portait le nom ! Pour faire la poignée, l’armurier avait utilisé la pierre rouge que Mayeul avait reçue de son père quand il était parti pour s’engager. Ce cristal inconnu de forme oblongue était conservé dans de l’huile de noix à qui disait-on elle transmettait des effets bénéfiques. Mais que ne disait-on pas à propos de cette pierre porte-bonheur. La tradition familiale assurait qu’elle avait été trouvée par Jean-Baptiste Comtois, l’arrière grand-père de Mayeul, sur les bords de la Loue un soir de violent orage. On disait qu’elle avait été arrachée des entrailles de la terre et taillée par Kragg le Sévère, le nain légendaire connu comme le plus âgé. connu. Bien qu’aveugle, Kraag s’aperçut qu’un audacieux garçon lui avait dérobé cette pierre et noya l’imprudent en lâchant les eaux souterraines qui jaillirent de la falaise, donnant naissance à la Loue. D’autres enfin, parlaient de la vouivre, ce serpent ailé qui prenait la forme d’une femme nue quand elle se baignait et séduisait les hommes qu’elle rendait fous comme ce Jean-Baptiste qui s’était jeté du haut d’une falaise avec cette pierre rouge à la main. Les vieilles femmes du pays affirmaient que cette pierre de couleur rouge-sang était en fait l’escarboucle, pierre de feu, qui servait d’œil unique à la vouivre et qu’elle déposait soigneusement dans l’herbe quand elle se baignait. Le Jean-Baptiste aurait profité d’un moment d’inattention de la belle pour lui piquer son trésor. Mayeul, pétri de l’esprit des Lumières, ne prêtait aucune attention à ces histoires de bonnes femmes, pas plus qu’il n’accordait de crédibilité à la religion. Quant au spectre, fruit de son imagination, il semblait avoir disparu : voilà cinq nuits qu’il ne s’était plus manifesté, au contraire de la neige qui, elle, n’arrêtait pas de tomber !

La journée avait été épuisante. Le passage par Smolensk avait certes permis de se ravitailler et de reconstituer des régiments plus structurés mais peu cohérents. Le 5e Hussards avait récupéré des uhlans polonais, des chevau-légers de Westphalie, des chasseurs à cheval et quelques dragons du 2e corps d’armée mais le manque de munitions interdisait d’en faire une unité d’attaque. Koutousov avait disposé d’importantes forces russes à une trentaine de lieues à l’ouest, interdisant la route de Minsk à la Grande Armée ou tout au moins ce qu’il en restait. Il avait fallu se résigner à remonter vers le nord et subir le harcèlement épuisant des cosaques. Les hussards bien regroupés firent front vaillamment sans trop de casse. La « Marie Louise » avait fait merveille et Mayeul la contempla un instant. Il eut une hésitation avant de la remettre au fourreau. La poignée lui sembla plus rouge que d’habitude, peut-être était-ce le fait de l’avoir tenu en main toute la journée. Il la garda pendant qu’il somnolait près du feu de camp. Subitement les chevaux hennirent et s’agitèrent en tous sens. Mayeul se leva d’un bond, harnacha son cheval et partit comme une flèche vers le nord-est où brillait au loin une lueur violette. Mayeul n’en pouvait plus et voulait se débarrasser de ce fantôme qui l’obsédait et lui brouillait l’esprit. Le cheval avait du mal à avancer dans la neige fraîche et la lueur semblait s’éloigner au fur et à mesure qu’il avançait. Le cheval s’arrêta et se coucha dans la neige, épuisé. Mayeul s’aperçut qu’il s’était beaucoup trop éloigné du camp pour espérer revenir à temps s’il n’avait plus de cheval. Il s’assit contre le ventre de la bête et attendit.

La neige s’arrêta brusquement de tomber. La lueur revenait à toute vitesse, en zigzagant entre les bouleaux. A vingt pas, elle s’immobilisa. Mayeul sauta sur le cheval qui s’était relevé. La forme du spectre n’avait pas changé, en plus grand semblait-il et les voiles étaient devenues mauves. Il lança : « Qui es-tu, fantôme de pacotille ? » Le spectre gronda et une voix caverneuse qui rappelait celle de son père, répondit « On ne me nomme pas ». « Arrête de faire parler les morts ! Approche si tu oses… » dit-il en poussant un cri de surprise plus que de douleur en voulant dégainer son sabre ! La poignée rougeoyait et brûlait sa main malgré le gant de cuir. Un violent coup de vent faillit lui arracher l’arme qu’il serrait malgré la douleur. Il entendit des voix, celles de ses proches qui le suppliaient : « Ne la nomme pas ! » « Donne-lui la pierre ! » « Fuis le tentateur et reviens vite ! » Mayeul eut une subite inspiration : sa mère parlait toujours du serpent tentateur et il ne put s’empêcher de crier « La Vouivre ! ». Aussitôt, le spectre éclata, laissant la place à un monstrueux serpent ailé, rouge sombre, à la tête menaçante où béait sur le front une cavité vidée de son œil. Mayeul sentit le sabre lui échapper et un souffle glacial l’envahir. Il ne pouvait plus bouger, ses pieds puis ses mains devinrent insensibles, puis ce fut très vite les cuisses, les épaules et le dos. Quand le froid gagna la tête, Mayeul sut que c’était fini. Le cœur battit quelques coups et tout s’arrrêta.

***

Trois mois plus tard, un moujik qui ramassait du bois, découvrit un hussard et son cheval transformés en statue de glace. Avec un bâton ferré, il essaya de casser l’enveloppe de glace. En vain. Il revint le lendemain, mieux équipé. Mais son premier coup de pic fit voler en milliers d’éclats, cheval et cavalier, comme s’ils avaient été en verre. Il n’y avait rien à récupérer si ce n’était un médaillon ovale, avec un profil d’une jolie femme, que le moujik arbora fièrement sur sa chapka.