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Autour de l’étang

lundi 25 janvier 2016, par Pivoine

Un vent polaire venu de Scandinavie fouette son fin visage oint de deux couches de crème parfumée aux herbes, laissant ainsi derrière elle, à chaque mouvement, des effluves évanescentes de pot- au- feu tel le cube de bouillon de volaille plongé dans une marmite d’eau bouillante.
Un soleil pâle entouré d’un halo brumeux tente en vain de réchauffer l’atmosphère hivernale.

Mais que suis-je donc allée faire dans cette galère ? se dit-elle.

  • Viens marcher pendant que je m’entraîne pour ma prochaine course de vétérans, lui a suggéré plein d’entrain, ce matin, son mari la bouche pleine d’un délicieux petit pain au lait ruisselant de café noir. Je ne veux pas être ridicule le jour venu en me classant dans le bas du classement.
  • Oh ! Arriver le dernier, ce n’est pas infamant. D’ailleurs pour éviter d’avoir honte, je ferai semblant de ne pas te connaître et puis …surtout... j’aurai tout le temps de prendre une photo, lui répondit-elle dans un éclat de rire, en se précipitant hors de la pièce.

Tu cours… Ils courent…Elle marche et bien emmitouflée dans sa douillette doudoune doublée, elle fait front avec courage et détermination face aux violentes bourrasques de vent qui par instant la déséquilibrent.
Tout en grignotant proprement et sans l’émietter un petit sablé comtois à la farine de gaude tenu dans sa main gantée d’une moufle épaisse, elle marche d’un pas alerte sur le chemin qui serpente joyeusement autour d’un immense étang gelé.
De part et d’autre du sentier étroit, sur de petites mares bordées de magnifiques joncs se courbant gracieusement sous un léger voile givrant, d’imprudents palmipèdes aventureux s’élancent sur ces patinoires de fortune, glissent, patinent, dérapent, se reprennent et repartent imperturbables à la recherche d’éventuelle nourriture.
Il ne manque plus que la musique de la danse des canards …pense-t-elle en continuant son chemin, un large sourire aux lèvres qui fait se retourner un promeneur intrigué.

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Provocatrice telle sa petite-fille, enhardie, intrépide, courageuse car bien camouflée sous un bonnet de fourrure et derrière ses lunettes noires, elle sifflote : « Vive le vent, vive le vent... » le nez en l’air en s’éloignant, laissant ledit promeneur quelque peu abasourdi.

De grands tarins des aulnes lourdement inclinés se mirent sur les eaux glacées de l’étang tel Narcisse s’admirant penché au-dessus d’une fontaine. De frêles et élégants roseaux se balancent de tous côtés sous les rafales du vent capricieux.
De minces lambeaux de brouillard s’échappent de la roselière, montent, s’élèvent, flottent de ci de-là et disparaissent lentement dans l’air pur du petit matin laissant un sentiment d’irréalité dans cette ambiance ouatée, glaciale et silencieuse.

Quelques poules d’eau, blotties sous un bosquet argenté, se serrent frileusement les unes contres les autres.
Perturbée par la cuisine dont elle en a fait son métier, le mot poule lui fait penser à cette délicieuse poule au pot mijotant dans une cocotte en fonte noire suspendue à un crochet dans une cheminée un beau dimanche d’hiver enneigé, et qu’elle avait dégustée chez une étonnante grand-mère qui fleurait bon la miche chaude sortie du four. Au fur et à mesure que la cuisson avançait, tous les arômes du bouillon s’étaient peu à peu diffusés dans la cuisine et avaient imprégné l’air de toutes les pièces d’un délicieux fumet odorant.
Et depuis, chaque fois qu’elle dégustait ce fameux plat, elle avait toujours une pensée émue pour ce cher Ravaillac qui avait su attendre que notre bon roi Henri IV ait fait de la publicité pour la poule au pot avant de juger bon pour sa postérité d’occire le vert galant un 14 mai 1610 rue de la Ferronnerie.

Tu cours … Ils courent… Elle marche toujours d’un bon pas sur le sentier damé de sable clair, croisant quelques rares coureurs amateurs du dimanche coiffés de bonnet, de bandeau, vêtus de short ou de collant de couleurs vives. A les entendre respirer péniblement, à les voir s’essouffler, devenir rouges, s’arrêter en titubant pour repartir en piteux état, crachouiller et occuper tout le chemin, les yeux hagards, un grand doute l’envahit sur leur capacité à reconnaître leur mère s’ils venaient à la croiser ou à donner leur nom, si un garde-chasse facétieux avait la malicieuse idée de leur demander.

Le parcours est jalonné de grands panneaux sur lesquels la vie de la flore et de la faune, peuplant le fond de l’étang est racontée avec force images et moult détails.
Les dessins des carpes, des brochets, des écrevisses, des grenouilles se transforment dans son imagination culinaire et gourmande, en friture du Sundgau, en quenelles sauce au vin jaune, en bisque, en fricassée, en feuilletés.
Au bruit d’un morceau de bois sec tombant sur la glace surgit tout à coup, derrière un taillis de branches enchevêtrées, un vol de hérons cendrés dont le bruissement des ailes lui fait lever la tête, ouvrir la bouche et avaler une large bouffée d’air lui bloquant un instant la respiration. Elle tousse, crachote et crache l’unique insecte, bien téméraire, qui a osé braver le froid et profiter de l’ouverture momentanée, pour s’infiltrer et se mettre bien au chaud à l’abri dans son gosier.
L’étang, transformé en une imposante patinoire, miroite sous un soleil qui joue à cache-cache avec les rares nuages perchés haut dans le ciel.

Dissimulée derrière ses énormes lunettes, elle ressemble à une grosse mouche noire prête à foncer sur son pot de marmelade d’oranges destiné à réaliser son succulent pain d’épices de Vercel.

Elle craint de ne pas être à son avantage lorsque, au détour du chemin, à l’approche d’un petit pont de bois verglacé où seules deux personnes peuvent se croiser, elle aperçoit deux beaux jeunes athlètes, faisant fi du froid, papoter d’une voix forte tout en courant l’un à côté de l’autre. Son instinct ne l’a pas trompée, ces deux sportifs qu’elle juge pas aussi beaux que ça tout compte fait, franchissent en petites foulées le pont sans cesser de bavarder, l’obligeant à patienter à l’autre bout sans qu’ils daignent la remercier. Elle peste, elle fulmine contre cette jeunesse insouciante et insolente qu’elle fut.
« Ah bon ? Ah ben zut alors ! M’en souviens plus. ! ».
« Tout dans les jambes, rien dans la tête » marmonne-t-elle, furieuse et surtout vexée.

Mon charme naturel et inné n’opérerait-il plus ? se dit-elle soudain angoissée, prise aussitôt d’une panique incontrôlable, ce qui n’a rien de surprenant, vu l’accoutrement dont s’est affublée redoutant de rester pétrifiée et fossilisée à tout jamais sous la première bourrasque de vent. Elle se console bien vite en mangeant une papillote fourrée noisette datant de Noël dernier restée collée au fond d’une poche de sa parka, et en rêvant au prochain été où elle pourrait se montrer afin que chacun admire, encore une fois ses très beaux restes moulés dans son seyant maillot de bain noir deux-pièces, cuisine , salle de bain… ah non ,pardon je m’égare !

Tu cours… Ils courent ... Elle marche, puis ses yeux, pleurant sous les assauts du vent tourbillonnant qui s’engouffre derrière ses lunettes, sont soudain attirés par des formes immobiles. Ses grosses bottes fourrées en faux poils de phoque foulent sans façon l’emplacement favori du flegme pêcheur escorté de son fidèle fox-terrier qui dès potron-minet, les beaux jours venus, assis au bord de l’eau abrité sous son chapeau, taquine le poisson avant de le regarder griller sur le barbecue, en humant avec délectation, le parfum qui se dégage des herbes fraîches aromatiques, cueillies dans les charmants et pittoresques jardins ouvriers d’alentour.
Entre deux haies de roseaux, elle s’avance avec précaution et reste émerveillée à la vue du spectacle qui s’offre à elle. Une multitude de colverts aux belles couleurs chatoyantes, grâce au soleil de plus en plus présent, ont trouvé refuge au milieu de l’étang sur le seul plan d’eau aux reflets bleutés épargné comme par miracle par le gel. D’innombrable petites vaguelettes, ondulant sur cette étrange mare improvisée, se forment sous l’effet du vent avant de mourir sur la plage de glace et laissent, en se retirant, une écume blanche givrée. Lui revient alors en mémoire cette succulente recette de canard à l’orange, que sa mère aimait cuisiner pour toute la famille avant de voir avec regret mais soulagée, ses enfants s’envoler telle la nuée de corbeaux croassant qui passent au même moment au-dessus d’elle dans un bruit épouvantable, tranchant avec la sérénité du lieu et le bleu pur du ciel débarrassé enfin du reste de brume matinale et des dernières nébulosités.

Au loin, dominant l’étang la tour vestige d’un ancien château apparaît à contre-jour.

La cime argentée des arbres d’un petit bois tout proche scintille sous le soleil éclatant. L’ombre des grandes branches s’étend et se reflète sur cette immense étendue d’eau stagnante prise sous la glace.

Un chien égaré lève la patte au pied d’une pancarte sur laquelle on peut lire : « Tenir les chiens en laisse. » .Quelques papiers trônent au pied d’une poubelle vide.

Qu’importe ! l’endroit est merveilleux ! Elle oublie un instant les incivilités inhérentes aux êtres humains.

Des foulques, des canards, des cygnes cohabitent sans agressivité et se pressent le long de la rive, en quête de morceaux de pain lancés rapidement par quelques passants généreux ou qui ne savent pas comment utiliser le reste de pain dur.
Midi sonnent quand enfin elle arrive au bout du parcours où elle distingue au loin les coureurs de tout acabit, une jambe levée à l’horizontale, appuyée sur une barre fixe en bois, la tête sur le genou, se détendre les muscles pareils aux flamants roses dormant sur une patte, la tête enfouie dans les plumes.

Midi sonne. Et point de mari à l’horizon !

Elle attend toujours. Elle a froid. Elle a surtout faim. Elle patiente mais trouve le temps long . Pour se réchauffer, elle mangerait bien une soupe de tortue pour changer un peu. Paraît-il que c’est fameux. ! Elle a vraiment très faim ! « Allez… dépêche toi…..Tiens, je mangerais bien aussi un civet de lièvre … hum ! Mariné toute une nuit dans un bon vin du Jura avec des nouilles fraîches et des morilles ... Miam miam ! Que c’est bon !

Ah enfin ! Le voilà !

Finalement rien ne sert de courir, il suffit d’arriver.