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Veille de Pâques en Haute-Saône

mercredi 31 mars 2010, par Pivoine

Albeeeert… cria Ginette en ouvrant d’une moue dégoûtée la porte tachée d’empreintes de doigts et en jetant, découragée, un coup d’œil dans l’escalier en colimaçon qui conduisait au sous-sol de la maison.
« Je parie qu’il est encore dans la cave » grinça-t-elle exaspérée, en essuyant sur son tablier en coton maculé ses larges mains farinées telles deux tranches de cabillaud panées.

― ALBEEEERT… s’époumona-t-elle derechef, en élevant si fort sa voix de crécelle qu’elle fit tressaillir Bouffi, le gros chat teigneux tigré, pelé, roulé en boule dans son panier, qui dormait paisiblement après une nuit agitée à guetter en vain la chatte du voisin sur le toit de la remise recouvert d’un mince tapis de mousse humide.

― Oui ? Quoi ? Qu’est-ce qui ya ? J’suis pas sourd, lui répondit-il l’air naturellement ahuri planté à deux pas derrière elle les deux mains aux ongles fendillés et noirs de cambouis enfouies au fond des poches.

Elle sursauta, lui fit volte-face et le regarda en souriant d’un air goguenard. Petit, gringalet, le dessus du crâne chauve, les jambes arquées comme s’il avait passé les premières années de sa vie à califourchon sur un tonneau, il était vêtu d’une vieille salopette délavée et rapiécée de toutes parts qui avait dû être bleue quand elle trônait neuve sur un cintre dans l’étroite boutique de Lure au charme désuet, aujourd’hui disparue.

Pareil à un harpagon, il avait choisi une taille au-dessus en pensant qu’avec l’âge elle lui siérait à merveille et surtout qu’il pourrait la garder longtemps. Mais hélas, malgré les copieux petits plats bien gras mijotés à longueur d’années par sa femme, comme le gras double au vin du Jura, les pommes de terre rissolées aux lardons et à la cancoillotte, le poulet au comté, la friture de carpe accompagnée de frites , la croûte aux morilles, le porc en ragoût ou le toutché, il n’avait pas pris un gramme. Son corps blanc et grêle disparaissait dans le vêtement en toile trop large, maintenant usé.

― Une seule chiquenaude suffirait à te faire vaciller, lui disait-elle méchamment au plus fort de leur dispute, jalouse de son corps resté mince en dépit des années écoulées.

Par un beau matin de printemps ensoleillé et froid, elle l’avait surpris devant la glace de la salle de bain, le torse nu, bombant ses pectoraux et gonflant ses bras fluets légèrement poilus sous les aisselles, imitant Louis de Funès dans le Corniaud. Et lui, naïf, ayant crû confusément déceler une fugace étincelle de tendresse dans ses yeux noirs, lui avait alors avoué dans un moment de faiblesse, vite regretté, qu’il aurait bien aimé ressembler à Raoul son beau-frère, débardeur dans un grand port breton, qui lui avait fait aimer les moules à la ciboule un soir de grande houle avant que son bateau ne coule aux larges des côtes d’Irlande.

― Je voudrais que tu m’emmènes faire les commissions, grogna-t-elle en repoussant trop brutalement d’un pied chaussé de charentaise trouée la porte entrebâillée de la cave qui, avec l’aide d’un courant d’air passager, claqua comme un fouet.

― Tout de suite ? Mais… on y est allés hier… et le chariot était plein et la moitié de ma retraite y est passée, maugréa-t-il de mauvaise foi d’une voix éraillée par l’abus de cigarettes et puis soudain, pris d’une quinte de toux grasse, expectora dans un grand mouchoir à carreaux douteux.

― Ouais, plein de bouteilles de vin, lui rétorqua-t-elle furibonde d’un ton hargneux en fronçant ses épais sourcils qu’elle avait cessé d’épiler depuis que son médecin de famille avait diagnostiqué, quelques années plus tôt, un début d’arthrose dans ses doigts noueux tels des pieds de vigne.

― Je n’ai plus de farine et j’ai invité Robert qui me réclame à cor et à cri les bugnes au macvin que fait si bien le R’né son copain de Raddon-et-Chapendu. En plus j’ai oublié d’acheter ma grille du loto, marmonna-t-elle en baissant subitement la voix de peur d’être entendue par son mari qui lui reprochait de ne jamais gagner.

Après avoir troqué son bleu de travail contre une tenue plus décente, Albert sortit sa vieille Peugeot rutilante qu’il bichonnait avec amour depuis que son patron, un des dirigeants de l’usine Alsthom de Belfort, lui avait gentiment signifié qu’il était temps de prendre sa retraite au grand dam de Ginette qui avait tant redouté ce jour.

Au même instant, Ginette gaupée comme la poupée du loup d’un pantalon chamarré et d’une parka bariolée, sortit de la maison un cabas en plastique sous le bras et le surprit en train d’essuyer à la dérobée, du revers de son veston élimé, le dessus du capot de la voiture étincelante sous le pâle soleil de cette fin d’hiver.

« On voit que c’est pas toi qui lave » siffla-t-elle d’une voix où perçaient la lassitude et l’abattement, en s’asseyant lourdement dans la voiture imprégnée d’une nauséabonde odeur de tabac froid qui la fit grimacer de dégoût.

Faisant fi de ses remarques acerbes, dédaignant son regard courroucé, méprisant son geste excédé, Albert impassible fit le tour de la voiture, sans un mot, en faisant crisser ses baskets blanches sur le gravier gris de la cour bordée de buis verts.

Le mégot mouillé et éteint au bord de ses lèvres sèches et gercées, il esquissa un sourire, l’air satisfait, avant de s’installer confortablement sur l’épais coussin tricoté au crochet de couleurs criardes gagné à la kermesse de la paroisse voisine qu’organisent chaque année Maryvonne, la vieille fille du village, et le timide abbé imberbe et boutonneux sorti à peine du séminaire.

Une demi-heure plus tard sur le parking d’une grande surface, ils croisèrent deux automobilistes qui pour une place, poussés, agacés, excités par leurs femmes, s’injuriaient avec force gesticulations devant les passants hilares et leurs enfants ébahis et honteux.

Amusé, Albert, les yeux plissés derrière ses lunettes de myopes, ricana :
― J’comprends pas, pourquoi ils se disputent. Y’a pourtant de la place plus loin, tout en faisant plusieurs fois le tour du parking avant de se garer cinq minutes plus tard près de l’entrée du magasin.
Ginette, rongeant machinalement ses ongles au vernis rouge écaillé, commençait à s’impatienter mais s’abstint de lui répondre préférant ne pas envenimer la situation.

« Evidemment son mari lui avait encore donné un chariot défectueux » râla-t-elle en apercevant soudain consternée le monde qui s’engouffrait dans l’hypermarché. Bon sang mais c’est bien sûr, c’est samedi de Pâques !
Imperturbable, décidée, laissant son mari dans le coin bricolage, elle partit à l’assaut des rayons en effectuant un gymkhana digne de Sandrine Aubert malgré ses jambes lourdes gainées d’épais bas à varices.

― « Capri c’est fini… » hurlait Hervé Vilard, dont la voix se perdait dans le brouhaha du magasin.

― Pour moi, ça n’a jamais commencé, ronchonna-t-elle en regardant avec envie un homme tenir une jeune et jolie femme par la taille.

― Puisque c’est la semaine franc-comtoise je vais en profiter pour faire une tarte à la cancoillotte et au chorizo, soulagée d’avoir trouvé son repas du soir.

Elle en était là dans ses réflexions culinaires, quand tout à coup, un cri de douleur la fit sursauter.

― Oh pardon… je pensais à mon menu… et… je ne vous ai pas vue, dit-elle, penaude, à une jeune femme pâle qui se tenait le talon, le visage grimaçant et visiblement contrariée. Ah ben tiens ! vous me faites penser qu’il faut que je prenne un talon de jambon pour mon feuilleté, puis elle s’éloigna rapidement dans la cohue en étouffant discrètement un rire.

Un peu plus tard au rayon légumes elle glissa sur une feuille de laitue, jura et se rattrapa in extremis en agrippant le burnous d’un vieil homme qui, voulant l’aider, lâcha malencontreusement son sachet de mandarines lesquelles roulèrent sur le sol sale, sous le regard des clients indifférents.

Au bout de l’allée centrale, elle aperçut son mari qui, au même instant, l’interpella d’une voix forte :
― « MAMAN… N’OUBLIE PAS LE COMTE ! »

Rouge de confusion elle détourna d’emblée sa tête fraîchement permanentée puis tendit la main pour prendre sur l’étal du thym de la garrigue, un peu de safran et un kilo de figues sèches avant de disparaître promptement, furieuse, dans le rayon produits frais laissant son mari soulever sa casquette et, tel Stan Laurel, se gratter le haut du crâne d’un air embarrassé au milieu du magasin bondé.

« Combien de fois lui avait-elle répété qu’elle n’était pas sa mère et de ne pas hurler dans le magasin. Je m’appelle Ginette grommela-t-elle contrariée, le front plissé, le visage renfrogné, la mine triste et les joues blêmes…
Les yeux brillant de gourmandise, elle décida de faire un repas franc-comtois pour son petit dernier qui à quarante ans, à son grand regret, n’avait toujours pas trouvé chaussure à son pied.
« Pourtant, en chaussant du quarante huit, on ne pouvait trouver garçon plus stable » disait son frère aîné Aymé aimant le taquiner.

Devant le stand de charcuterie elle acheta du brési, du jambon de Luxeuil, des saucisses de Montbéliard et un Jésu de Morteau. En bousculant sa voisine par inadvertance, elle s’empara prestement du dernier pot de cancoillotte. Se dressant sur la pointe des pieds elle attrapa avec difficulté une bouteille d’huile, puis enfin à sa hauteur, elle prit un paquet de farine de gaude.

Après avoir attendu patiemment son tour au rayon fromagerie en jetant autour d’elle des regards curieux pour faire passer le temps, elle acheta un paquet de metton, du morbier, du comté pour les sablés et les bouchées aux noix et au savagnin.

« Ah… j’ai oublié le vin » dit-elle, machinalement à haute voix.

― Non, non, j’ai ce qu’il faut, s’écria son mari en arrivant essoufflé les bras chargés de bouteilles de Côtes du Jura, d’un Crémant du Jura et d’une bouteille de coteaux de Champlitte qu’il déposa avec moult précautions dans le chariot bien rempli.

― Bon… il faudrait songer à rentrer maintenant, conseilla-t-il timidement en remettant sa casquette à rayures bien en place sur son crâne reluisant, tout en poussant avec difficulté le chariot dont la roue crissait sous le poids des victuailles. Il craignait que la pluie annoncée depuis deux jours ne vienne salir sa voiture qu’il avait astiquée avec tant de soin le matin même pendant près d’une heure.

― Mais… je vous ai déjà vus hier ! dit l’impertinente hôtesse de caisse en les regardant s’approcher. Vous faites des provisions ?… Mais l’hiver est fini, et c’est le printemps, dit-elle souriante, un brin ironique en les regardant déballer un chariot prêt à déborder.

― Bah !… répondirent-ils en chœur, abondance de biens ne nuit pas.