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Le poilu de Mancenans.

jeudi 27 août 2009, par le riolu

Poil, pierre et plumes.

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statue du poilu

Le poilu de Mancenans.

Je connaissais un peu le village, pour l’avoir traversé plusieurs fois. Et je l’avais remarqué, lui, et sa jambe manquante. Cela me faisait sourire. Un représentant des « poilus » estropié, c’était plutôt rare.
Quelques années plus tard, je vins habiter dans ce village. Il était toujours là, se dressant fièrement, sur sa jambe, et son fusil, toujours amputé au niveau du genou. Je demandai à plusieurs personnes la raison de cela, mais personne ne le savait, ne se souvenait. Un soir, je rencontrai une vieille dame, elle devait avoir plus de quatre-vingt dix ans. Elle était singulière, cette bonne femme, vu qu’elle parlait à ce soldat. Au cours de l’année, je la vis recommencer plusieurs fois. Alors, un soir, j’allais la voir, pour lui parler… Elle me dit qu’elle le connaissait bien, ce soldat. Il s’agissait de son Jean, mort à Verdun. « Un sacré gaillard, mon Jean », me disait-elle. Je lui demandais si elle savait pourquoi il manquait une jambe à cette statue. Elle me raconta alors cette histoire :
« Mais ce n’est pas une statue, c’est mon Jean. Déjà, avant de partir, il avait toujours faim….Toujours en train de casser une petite croute. Et lorsqu’il est revenu, là, dans cet état, personne pour lui donner à manger. Pour sûr. Il devait se débrouiller seul. Ce n’est pas avec les quelques fleurs qu’on lui apportait de temps à autre qu’il pouvait se nourrir. Alors, à la nuit tombée, il partait à la chasse. Faut dire qu’avant de partir, c’était une bonne gâchette, mon Jean. Mais par une nuit sans lune, dans la forêt, il se prit les pieds dans une crevasse, et Crac, il se cassa net la jambe. Sous le choc, il perdit un peu connaissance. Et lorsqu’il se réveilla, il vit quelques animaux qui entrainaient au loin sa jambe. Et comme le soleil allait bientôt se lever, il dû rentrer, en rampant, en se soutenant avec son fusil. Il arriva juste à temps, juste avant que les premiers habitants ne se lèvent. Ce fut la stupeur, certes. On chercha bien aux alentours, sans rien trouver. Puis on n’y pensa plus. Et c’est pour cela qu’il est ainsi, mon Jean…. »
Pour plaisanter, je lui dis que depuis le temps, il devait avoir bien faim. « Mais non, tout les soirs, je lui apporte du pain, et du saucisson, quand je peux lui en acheter…. C’est pour cela que je viens le soir, comme cela, il peut vite manger un petit bout…. »

Je lui souhaitai le bonsoir. Je croisais un autre villageois, qui m’avait vu parler avec elle. Il me dit qu’il ne fallait pas la croire, que c’était la folle du village, mais pas méchante pour un sou. Il me dit qu’elle croyait vraiment à ce qu’elle racontait, pensant que c’était bien la statue qui mangeait. Alors que pour lui, il devait s’agir des chats, des chiens, voir même des renards….. Mais si cela pouvait lui faire plaisir de croire cela…

La petite vieille est morte peu de temps après notre entrevue. Elle ne put donc voir l’effort consenti par la Mairie pour rendre une nouvelle jambe, au soldat.
Hier, revenant tard dans la nuit, il me sembla que la statue n’était pas dans sa position habituelle. Sûrement une illusion d’optique. Et ce matin, au pied de la statue, il y avait quelques plumes…...

Moblot.