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Un repas franc-comtois

mercredi 15 avril 2009, par Pivoine

« Vite ! Vite ! » me crie mon mari d’une voix impatiente, tout calme olympien qui le caractérise envolé.

― Y’a pas le feu au lac... J’ai mal dormi, et surtout je n’ai pas encore petit-déjeuné, que je réponds avec humeur, pieds nus dans mes babouches vieux-rose assorties à ma nuisette mauve en descendant l’escalier recouvert d’une douillette moquette orangée.

― Pas le temps ! Le train part dans trente minutes. La pile du réveil a rendu l’âme cette nuit.

― Quoi ! ? Non mais c’est impensable ! Partir sans manger la brioche de taty Tatiana tartinée de la délicieuse confiture de bananes au chocolat de ma mémé, et tellement savoureuse trempée dans mon café noir cent pour cent arabica ?
Est-ce bien raisonnable ? Ne fais-je pas une regrettable erreur que je risque de me reprocher quand je serai devenue vieille, édentée, chauve, percluse de rhumatismes, arthrosée de partout et...

― Cesse de bavarder et...

― Bon, bon, je viens, j’arrive !

Mon ventre crie famine. En passant rapidement devant une boulangerie où je devine et sens les croissants chauds, les petits pains dorés, les escargots fourrés crème pâtissière et raisins secs, les ficelles à la croûte farinée et croustillante, mes yeux brillent tel le toutou échappé du chenil « Au Chien Chic » faisant le beau dressé sur ses pattes arrière, en regardant la belle charcutière emballer un chapelet de saucisses destinées à la bonne du curé.

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« Le train à destination de Paris va partir. Attention à la fermeture des portes ! Éloignez-vous de la bordure du quai… »

Ouf ! Confortablement assis, nous reprenons notre souffle, mon mari soulagé, et moi affamée. J’ouvre un livre que je n’oublie jamais d’emporter lors de nos déplacements en train.

Au bout d’un moment, la lecture, le bavardage assourdi et incessant des voyageurs, le bruit continu des roues sur les rails, la chaleur, la faim, me confinent dans une douce atmosphère ouatée.
Soudain, une odeur puissante de charcuterie me chatouille agréablement les narines. Je relève discrètement une paupière, puis deux, et là, mes beaux yeux de belle de Cadix tchi catchi catchi aie aie aie n’en reviennent pas. Je crois rêver !
Un couple face à nous, auquel je n’avais pas prêté attention en arrivant, sans façon, déploie une nappe en tissu vichy rouge et blanc sortie d’un panier en osier usé, et l’étale sur la table qui nous sépare avant d’y vider le contenu devant mes yeux effarés.

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La femme, la cinquantaine bien amortie, rondouillarde, aux bras flasques, au visage couperosé, aux doigts boudinés, sans plus attendre, entame à l’aide d’un grand couteau cranté une énorme boule de pain bien calée contre son opulente poitrine qui déborde de son corsage fleuri et dont les boutons nacrés représentant une marguerite sont prêts à sauter au premier soupir.
Pendant ce temps, son mari beaucoup plus âgé, la peau tannée, tachetée par une vie en plein air, revêtu d’un large pantalon de velours fatigué retenu par une cordelette, coiffé d’une casquette un tantinet râpée à la visière qu’il soulève de temps à autre pour éponger son crâne dégarni, coupe de ses mains épaisses et calleuses aux ongles cassés et fendillés, de solides tranches dans un énorme jambon de Luxeuil, dignes d’un repas de Gargantua.

Mon estomac se rétrécit, pleure. Puis vint le tour de la saucisse et du Jésus de Morteau, puis celle de Montbéliard, puis le brési, succulent morceau de bœuf longuement séché dans l’âtre détaillé en fines tranches puis le lard fumé du Haut-Doubs.

Je salive !

Non, non c’est pas possible, c’est de la confiture aux cochons me dis-je, déçue de ne pas en profiter.
Ciel ! Ils mangent même des gaudes froides alors que ces galettes à base de farine de maïs grillé sont si délicieuses chaudes.

Oh ! Les gougnafiers ! J’enrage !

Mais ce n’est pas fini. Voici la terrine jurassienne au chou, l’omelette froide aux morilles et au comté, le poulet au vin jaune, la truite à l’anis de Pontarlier.

J’hallucine ! Je délire ! J’angoisse !

Ma raison me jouerait-elle des tours ? Serais-je encore capable de fréquenter la rubrique « gastronomie » du site cancoillotte.net sans susciter les moqueries ?
C’est la faim, me dis-je, pour me tranquilliser, me rassurer, en voyant toutes les spécialités de Franche-Comté me passer sous les yeux et le nez.

Et mon mari qui semble ne rien remarquer ! Les yeux rivés sur la vitre sale, il regarde défiler dans le brouillard matinal le paysage triste et monotone d’un automne qui se meurt.

J’ai soif lorsqu’il débouche une bouteille de Poulsard, un côte du Jura, puis un coteau de Champlitte, et même un vin de paille. Je pense que ce repas monstrueux va enfin prendre fin, du moins je le désire, je l’espère, je le souhaite.
Mais non ! Il y a encore le Morbier, le comté fruité, le Mont d’Or et la cancoillotte si bonne chaude et liquide que l’homme mange devant moi sans vergogne en portant à la bouche graisseuse la lame de son couteau, effilée à force d’être aiguisée.

Ça suinte, ça coule, ça dégouline entre les doigts, sur les lèvres, le menton et sur la serviette à carreaux nouée derrière un cou puissant de travailleur des champs, avant qu’il songe à s’essuyer d’un revers de la manche de son costume rapiécé.

J’étouffe ! Je suffoque ! J’explose ! J’éclate !

― Ben , ma p’tite dame, vous vous sentez pas bien ? Vous avez p’t’ête une p’tite faim ! Cré vain dieux faut manger ! Gardez la ligne pour aller à la pêche. J’avions un p’tit en-cas, vous en voulez p’tête ben un peu ?
Tiens la Marie, sers-lui un peu de terrine et une lichette de vin dit-il en me tendant un gobelet d’au moins 30 centilitres.

― Oooh ! Ou …ui, ou….ui, je bredouille sans aucune retenue, mon orgueil dans la poche et le mouchoir par-dessus.

Et je me mets à manger, à boire, et à boire et à manger. J’engloutis le reste de clafoutis aux griottines de Fougerolles, le dernier morceau de galette au goumeau et je finis une portion de Belflore quand, en me levant pour reprendre au bout de la table une gaufre comtoise voilée d’une couche de sucre glace qui me fait éternuer, je crois faire tomber un couteau...

Mais en réalité, c’est mon livre « La France et ses paysans » de Pierre Miquel qui en tombant de mes genoux me réveille en sursaut.

En arrivant à destination, mon mari me propose d’aller au restaurant. Je décline son offre d’une moue dégoûtée, écœurée en lui disant, « Non merci, je n’ai plus faim, j’ai trop mangé » le laissant quelques secondes sur le quai quelque peu éberlué.