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Un seul être vous manque...

lundi 23 juillet 2012, par Pivoine

Pieds nus, vêtue d’un string et d’un soutien-gorge à pois verts, le vague à l’âme, Viviane, telle une ballerine, virevolta devant sa psyché, esquissa quelques pas de danse, et chancelante trébucha, se rattrapa de justesse au chambranle de la porte, se cassa un ongle et lâcha un juron pas piqué des hannetons.

L’eau de vie aux griottes, distillée en cachette par un jeune paysan de la région de la Haute-Saône , ingurgitée à grande dose et à jeun quelques instants plus tôt sur le balcon du quatrième étage face au ponant, commençait insidieusement à faire de l’effet. Ses joues rosirent, ses yeux brillèrent, sa tête tournait. Titubante, les cheveux défaits, le regard flou, la bouche pâteuse, elle éructa bruyamment puis ouvrit la fenêtre de la chambre.

Le son puissant des cloches de l’église du quartier, sonnant Dieu sait quoi, la tirèrent brutalement de sa torpeur. Penchée à la fenêtre, elle aspira goulûment un air chaud et pollué et rêva de ses prochaines vacances au bord de l’eau.
Le soleil lentement disparaissait à l’horizon embrasant le ciel.
La chaleur était étouffante, l’air empreint d’humidité. Les rumeurs de la ville montaient des rues animées malgré l’heure avancée. Le tonnerre grondait sourdement par-delà les hautes tours tristes des HLM baptisées « Les Gais Pinsons. »

Au loin, des voitures vrombissaient et un chien hurlait à la mort. Des cyclomoteurs pétaradaient à chaque coin de rue. Une radio voisine crachait sa musique pop. Des rires d’enfants, étouffés par le bruit d’une violente querelle, éclataient en cascade à travers les parois de son appartement.

Elle était seule.

C’est en regardant la télévision un soir d’hiver « Les bronzés font du ski », blottie dans son fauteuil à siroter une Fourche du Diable* bien fraîche et à savourer une pizza à la cancoillotte, qu’elle eut l’envie de s’évader au bord de la mer, espérant ainsi y dénicher enfin l’homme de sa vie et se rassasier par la même occasion de poissons et de fruits de mer dont elle était si friande.

A l’idée de déguster un plat de langoustines-mayonnaise, de se délecter d’un bar grillé aux herbes, de se régaler avec un carpaccio de thon ou de goûter une cassolette de moules à la crème, elle avait les yeux qui pétillaient de gourmandise, les papilles qui salivaient, les narines qui frémissaient et ses pensées qui vagabondaient.

« La femme est le potage de l’homme » a dit Molière. Viviane se contenterait bien d’être son dessert, sa friandise. Aaaah, et que ne donnerait-elle point pour s’entendre appeler ou mon chou, ou ma crotte en chocolat, ou mon sucre d’orge, ou ma pomme d’amour, et pourquoi pas mon péché mignon !

Elle ne connaissait pas la Bretagne mais avait souvent entendu une certaine Pivoine, qui lui paraissait au demeurant fort sympathique, pleine de vie, et surtout l’air très intelligent (!), en parler avec faconde et enthousiasme quand elle avait le bonheur de la rencontrer sur le marché animé du dimanche matin devant l’étal de son primeur favori, tenant à la main un panier regorgeant de fruits et de légumes.
Son amie Myriam originaire de Pouldreuzic, dotée d’un léger défaut de prononciation dû à ses trente deux dents et deux dehors, tout en mâchonnant un vieux caramel mou au beurre salé retrouvé collé au fond de la poche de son caban, lui avait aussi véhémentement recommandé d’aller parcourir le Finistère et d’en profiter pour rendre visite à l’Albert Benoît et à l’Albert Wrac’h* des copains à elle, enfin… c’est ce qu’elle avait cru comprendre.

Mis à part un embonpoint naissant, une dent cassée pour s’être acharnée sur une vieille noisette, des cheveux raides malgré l’emploi de l’Aréol parce qu’elle le vaut bien et une coquetterie congénitale dans le regard — et quand j’ai trop bu, aimait-elle à rajouter l’œil malicieux pour couper court aux sarcasmes inévitables et lassants — Viviane avait un je-ne-sais-quoi d’enfantin qui ne manquait pas d’un certain charme. Mais le soir venant, avec ses bas tombant sur ses chaussons, son vieux peignoir en éponge et ses bigoudis fluorescents, elle se laissait aller et la nuit, quand les chouettes hululent au fond des bois, qu’un éclat de lune scintille dans le firmament, enfouie dans son lit bateau elle se berçait de douces illusions et s’endormait en fredonnant avec mélancolie : « Je suis seule ce soir avec mes rêves … »

Elle était seule.

Se haussant sur la pointe des pieds, elle tendit ses bras potelés et saisit avec difficulté et maladresse la valise trônant au-dessus de l’armoire en contreplaqué imitation chêne, puis la posa sur le lit soulevant un vaporeux nuage de poussière maculant le couvre-lit au crochet hérité d’une arrière-grand-tante morte d’une insolation en pleine fenaison dans un beau village du Jura. Sous l’effort, deux seins blancs, volumineux mais fermes, s’échappèrent sans peine de leur écrin douillet pointant fièrement leur mamelon foncé.

Son regard allait de la glace à la vanille heu…non, de la glace à la valise en passant par l’armoire entrebâillée. « Je n’ai plus rien à me mettre », gémit-elle en fronçant le nez, dépitée en dépit de sa garde-robe fournie qu’elle complétait chaque année au moment des soldes.

Au fil des années son corps s’était alourdi, ce qui n’était somme toute pas très étonnant avec tout ce qu’elle avalait à longueur de journée au bureau et à la maison pour cacher son mal-être : des pets de nonne, des biscuits de Montbozon, des sablés bretons, des craquelins à la confiture, sans parler des bons petits plats de son enfance qu’elle prenait plaisir à se mitonner pour oublier l’espace d’un instant sa désolante solitude. Ainsi le poulet au comté, la tarte au Morbier, le clafoutis aux griottes, la truite au vin jaune, la saucisse de Morteau à la cancoillotte, la croûte aux morilles, le toutché, la tarte au goumeau, n’avaient plus de secret pour elle. Elle n’oubliait pas d’accompagner tous ces bons petits plats de sa belle Franche-Comté natale d’un, ou deux, ou trois, ou plutôt quatre verres de Savagnin, son vin préféré.

D’ailleurs, au mépris de la touffeur de cette belle soirée d’été, n’allait-elle pas pour son dîner savourer une gibelotte de lapin au Côtes du Jura dont elle reniflait à présent la fragrance des petits lardons et des champignons qui envahissait et aromatisait son étroit deux-pièces !

Elle adorait cuisiner et n’hésitait pas à inventer, créer, imaginer maintes compositions qu’elle dégustait, le regard chagrin, dans un état proche de l’Ohio et le moral à zéro, assise face au mur clair de la cuisine en compagnie de son chat noir Coukize et de son poisson rouge Crakeursse.

Elle avait un joli coup de fourchette qui en avait troublé et affolé plus d’un. Pas plus tard que la semaine dernière, dans une pittoresque winstub ornée à l’entrée d’un magnifique poêle en faïence, elle avait englouti un presskopf, une choucroute royale, une part de munster au cumin et deux parts de vacherin aux fruits confits, le tout arrosé d’un pichet de Tokay pinot gris sous les yeux effarés d’une touriste bon chic, bon genre qui finissait avec force gestes affectés son kouglof glacé. Cela ne l’avait pas empêché, une fois rentrée chez elle, de finir avec avidité et gloutonnerie le gâteau de ménage et un reste de crème au kirsch de la Marsotte de Mouthier-Haute-Pierre.

Elle était seule.

« Ah ! Si j’étais riche… didadidadidada… je me ravalerais bien la façade », se dit-elle en s’examinant devant son miroir qu’elle questionnait chaque matin avec un brin d’ironie, une pointe d’humour et un voile de tristesse dans la voix :
— « Miroir, miroir, gentil miroir, dis-moi quelle est la plus belle ? » Et le miroir, impitoyable, lui renvoyait l’image d’une jeune femme, certes gracieuse, mais un tantinet grassouillette, au visage légèrement empâté parsemé de-ci de-là de minuscules points noirs, sans joliesse, sans attrait, quoique… samedi dernier…

Ce jour-là, par une chaude journée de fin d’été, au buffet organisé en plein air pour le mariage de sa collègue de bureau, où de nombreux et appétissants mets antillais égayaient les tables savamment dressées au milieu d’un superbe cadre de verdure, d’ombre et de lumière, quelle ne fut pas sa douloureuse surprise quand la couture de son pantalon azurin légèrement serré avait tout à coup cédé alors qu’elle se penchait pour nouer le discret ruban de ses escarpins bleu marine.

Ah ! Comme elle s’était alors félicitée d’avoir revêtu en catastrophe, après moult essais, juste avant de se rendre à la cérémonie, joliment maquillée, une longue et élégante marinière à rayures blanches et bleues, qui lui dissimulait ses hanches généreuses et sa fesse charnue soudain mise à nu. Elle avait aussitôt ressenti la caresse fugace d’un doux zéphyr lui effleurer la peau, avait fermé les yeux et soupiré d’aise : « Hum ! Que c’est bon ! »

― Que se passe-il Viviane ? lui avait incontinent demandé sa voisine. Qu’as-tu mangé de si délicieux ?

― Heu… rien… si si, c’est le fameux gâteau des îles à l’ananas, articula-t-elle d’une voix étranglée, rouge de confusion, honteuse de ses fantasmes.

Elle avait très vite repris son sang froid mais découragée, démoralisée, délaissant les acras de morue, le colombo de porc, les matoutous de crabe, le rougail de saucisses, les bananes caraïbes, les tourments d’amour…elle s’était dirigée, le visage renfrogné, l’allure décidée, le port altier, vers le bar obombré par un majestueux chêne feuillu et s’était emparée d’un geste nerveux un verre empli de ti’punch.
Elle raffolait de cet apéritif fait à base de rhum blanc et de sucre de canne, qui lui rappelait ses merveilleuses vacances passées avec ses parents à la Martinique et sa silhouette efflanquée de jeune fille pubère.

Isolée au milieu de la foule bruyante et colorée, perdue dans ses sombres pensées, elle enfonçait et écrasait machinalement d’un index rageur la tranche de citron vert au fond de son troisième verre qu’elle finissait d’absorber, plongée dans une sensation grandissante de bien-être euphorisant, nageant peu à peu dans une douce félicité, pour planer finalement dans une béatitude parfaite, quand soudain, elle entendit comme venue d’ailleurs une séduisante et suave voix masculine lui susurrer dans le creux de l’oreille sur un ton badin, tandis qu’un parfum capiteux fleurant bon l’après-rasage aux senteurs d’herbes de la pampa lui chatouillait délicieusement les narines :

— Eh bien ! Je n’aimerais pas monter à vélo tout ce que vous avez descendu.

Elle s’étrangla, cracha, toussa, se retourna et regarda éplapourdie, outrée de tant d’impertinence, mais fascinée, éblouie, en nage, l’homme au goût sauvage qui sans ambages osait venir troubler son breuvage. Elle le toisa, l’examina, le jaugea et l’apprécia.
Un mélange de Vincent Perez et d’Hugh Grant.
« Ma foi, se dit-elle in petto, voilà un gaillard bien troussé. »

Le visage cramoisi, confuse, elle finit par lui dédier son plus gracieux sourire et faisant fi de sa pudeur, oubliant sa fierté, mettant de côté sa bonne éducation, sous l’effet des vapeurs de l’alcool, se mit à chantonner :

— Aujourd’hui j’ai rencontré l’homme de ma vie. Oh oh oh oh aujourd’hui, au grand soleil, en plein midi.

Dix années s’écoulèrent. Elle n’était plus seule.

—  Maman, tu as repassé mon t-shirt ?

—  Maman, dis à Martin de me rendre ma playstation.

—  Aie ! Maman… Manon m’a mordu le doigt.

— Maman... Mathilde m’a piqué mon pull rose.

—  Maman, j’ai faim. Quand est-ce qu’on mange ?

—  Maman, tu peux m’emmener chez ma copine Jeanne ?

—  Chérie, tu n’aurais pas vu mon caleçon rayé et mes chaussettes assorties ?

Maman bien souvent se prenait la tête, regrettant parfois le temps où elle était seule.

Notes de l’auteur

  • L’aber Benoit et l’ aber Wrac’h sont des fleuves côtiers dans le Finistère.
  • Fourche du Diable : nom donné à une bière de Franche-Comté.