Accueil > Re.créations > Racontotes > Un mariage en Franche-Comté

Un mariage en Franche-Comté

jeudi 29 décembre 2011, par Pivoine

Une voiture noire sortie tout droit du court métrage « histoire sans paroles », musique de Jean Wiener, décors de Roger Arte, heu… je m’égare. Je disais donc, une voiture sombre garnie de rubans blancs à chaque portière vient, en soulevant une gerbe d’eau, se garer sur les chapeaux de roues devant la vétuste et unique épicerie du village vide de tous chalands, en ce maussade, nuageux et froid samedi de décembre, tel Lucky Luke chevauchant son Jolly Jumper freinant soudain des quatre sabots dans un nuage de poussière devant la porte battante du saloon.

— « Dépêche- toi ! Nous allons arriver en retard, nous avons déjà manqué la mairie, supplie Marie , marrie, en marronnant et en pressant le pas. Ah, bonne mère ! C’est la fin, j’entends les cloches.
— Mais non, voyons ! c’est le carillon qui sonne quinze heures. Ne t’affole pas ! Nous serons à l’heure pour l’apéritif. C’est ce qui compte, non ? En plus à la mairie maintenant, il paraît qu’ils font aussi la quête.
— Ah zut ! j’aurais pu caser la pièce de dix francs retrouvée dans le filtre du lave-linge avec des lambeaux de ceinture de ma robe de chambre, confesse Marie dépitée, en se souvenant ce jour-là avoir manqué un épisode palpitant et crucial des feux de l’amour pour éponger le linoléum inondé de la cuisine ».

Marie et Paul Hochon, colleurs d’affiches assidus pendant les périodes d’élection, fidèles à leurs habitudes, franchissent les derniers le parvis de la petite église romane d’un beau village de Franche-Comté, poussent doucement la lourde porte en bois dont les gonds se mettent à grincer crescendo. D’une seule tête, toute l’assemblée réunie en cet instant pour le mariage d’un jeune député fraîchement élu - alors que personne ne s’y attendait et surtout pas lui - se retourne, faisant venir le rouge aux joues de Marie et rentrer la grosse tête barbue dans les épaules de son mari, ce qui n’est somme toute pas très difficile, vu qu’il est naturellement dépourvu de cou à force de pratiquer en tant que pilier, tous les samedis depuis des années, son sport favori, le rugby.

La charmante église rénovée du XII siècle, rescapée de toutes les guerres, est humide, fraîche, peu éclairée, mais bondée en ce jour joyeux qui voit la naissance d’une malheureuse de plus, comme dirait ma coquine voisine Justine taquine, demeurée frustrée jusqu’à ….jusqu’à cette chaude nuit d’été étoilée où son mari dormant paisiblement dans la tenue d’Adam, eut la bonne idée de la quitter pour aller vivre dans l’au-delà, le foie imbibé de vin d’ici.

De voir enfin sa maison remplie, Dieu, de satisfaction, doit sourire aux anges et à ce bon Lucifer aussi bien sûr, car en vérité je vous le dis, en ces moments d’intense communion, rangeons fourches, sabres et goupillons, oublions querelles de clocher, rancunes et autres vilains ressentiments qui perturbent dramatiquement la vie du monde entier depuis des siècles et des siècles, Aaaaaamen !
C’est ce que le fils caché de Satan, le bon petit diable, clamait haut et fort à la mère Mac Miche sur le point de le rosser dans les belles histoires pour enfants anormalement sages de la comtesse de Ségur.

Quant au jovial et original prêtre-ouvrier à la tignasse rousse ébouriffée qui officie, après une semaine de labeur dans une usine belfortaine et dont le visage tanné semble, comme dirait Marcel Aymé, cacher une ruse dans chaque ride... ce brave curé smicard donc, se frotte les mains de plaisir et entend déjà le doux tintement des pièces tomber dans son escarcelle, ce qui lui permettra ainsi d’acheter la bonne bouteille de vin jaune repérée dans la boutique d’un caviste à Arbois, qu’il escompte boire avec le poulet à la cancoillotte cuisiné amoureusement par une plantureuse et généreuse paroissienne qui a, heureusement pour lui, tant de choses à se faire pardonner.

— Ce n’est qu’une toute petite fricassée, Seigneur », prononcera-t-il la bouche pleine, les yeux pétillant de malice et un verre de vin à la main,
— Et un moment de honte est si vite passé, pensera-t-il avant de se mettre à table dans la salle à manger où trônent, juste sous le crucifix en bois d’olivier sculpté acheté au vide grenier de son village, deux chandeliers en étain qui auraient fait le bonheur d’un misérable.

Maintes fois, hélas en vain, il avait invité, pour partager son frugal déjeuner, un de ses collègues d’atelier dont la famille réside par-delà la méditerranée, dans un joli petit village au bord de la mer tout de blanc et de bleu vêtu, dont les rues pavées embaument les fleurs d’oranger, le jasmin, les épices, le thé à la menthe, les petits gâteaux au miel…
Paradis pris d’assaut chaque année par une horde de touristes en mal d’exotisme.

Mais son ami Salah Maleck déclinait à chaque fois son invitation prétextant une rage de dents. Ne lui répétait-il pas depuis le début du mois « Raaaaaaah ma dent ! »

— Que du beau linge ! murmure Marie éblouie et intimidée, en jetant un rapide coup d’œil sur le public et en refermant avec précaution, mais très rapidement, la porte derrière elle.
— Ouais, ben, ne mélangeons pas les torchons et les serviettes, restons au fond, répond sagement Paul en se faufilant discrètement dans l’avant -dernière rangée, et en enlevant prestement l’étiquette restée accrochée en bas de son pantalon de velours côtelé.

Après avoir bousculé un homme dont les yeux vairons semblent se dire bonjour, et basculé le missel qu’une vieille dame tremblotante et ratatinée tient entre ses mains gantées, Marie, plus rouge qu’une pivoine, se confondant en excuses, s’assit promptement non sans écraser au passage dans sa précipitation un pied bot qui la fait trébucher.

Enfin assise, elle admire, ravie, les vitraux représentant des scènes de la vie de Jésus et de sa sainte mère. Comme elle l’envie la Marie ! Elle aurait tant désiré elle aussi se retrouver enceinte, mais en passant bien sûr par la case départ, sans évidemment sauter la case « plaisirs d’amour ». A 38 ans passés, elle n’avait, comme disait le père Peinard* « Toujours pas de polichinelle dans le tiroir », car la grâce hélas n’était pas encore descendue sur elle malgré Pierre, Paul, et demain Jacques ou Joseph, se jura-t-elle en esquissant un si malicieux sourire qu’en le voyant le génial Léonard de Vinci, s’il avait été encore de ce monde, se serait précipité ventre à terre sur son pinceau et au Louvre pour retoucher incognito celui niais de la Joconde.

Au son d’un poussif harmonium et sous la direction d’une mademoiselle Le Lombec* revue et corrigée 2011, une brochette de grasses mémères permanentées, partitions à la main, chaussées de lunettes, entonnent soudain le chant de joie des chrétiens : « Qu’il est formidable d’aimer ! » reprit en écho par un tapis de papys décrépits et par les amis de Cathy et Dany qui, comme le petit poisson et le petit oiseau, s’aimaient d’amour tendre.

Enfin, les mariés, timides, empruntés, prononcent d’une voix incertaine et émue le oui fatidique, tandis que les mamans cachent l’une, sous une large cape, et l’autre, sous un ridicule bibi beige (qu’ aurait jalousé la reine d’Angleterre) leurs yeux humides d’émotion. Puis tout à coup, les voix se taisent, les oreilles se tendent, les peaux frissonnent, les poils se dressent, les larmes coulent quand l’hymne à l’amour chanté par Edith Piaf s’élève, retentit et résonne sous la coupole.

Au même instant, Eve, une gentille adolescente, machinalement, se ronge rageusement le bout d’un ongle en apercevant sur le banc voisin, son petit ami prendre visiblement plaisir à converser avec une adorable jeune fille blonde, dont le cerveau pourrait, aux dires des méchantes langues, rivaliser sans complexe avec un pois chiche. Plus loin, un grand jeune homme, à l’allure dégingandée, étonnante réplique d’un frère Dalton, se croyant seul derrière une colonne de pierre, cherche consciencieusement à l’aide de son index droit velu dans une narine le poil qui le fait éternuer. Un bambin, gêné par une épaisse couche de couches, court maladroitement dans l’allée centrale, sous les yeux admiratifs et le sourire béat de ses parents pensant naturellement avoir mis au monde le deuxième Einstein. Tout est si relatif ! Le photographe de l’Est Républicain aux tempes argentées ressemblant à George Clooney, que Marie troublée observe de ses beaux yeux langoureux, immortalise à jamais ces instants de bonheur. Tandis que son confrère, un concentré de Louis de Funès et de Nicolas Sarkozy pour le visage, et d’un mélange de Guy Carlier et de Denis Roussos pour le corps, caméra au poing, balaye lentement les travées, s’attarde longuement sur une élégante et ravissante jeune femme brune tout de mauve habillée, puis fait volte face et repart d’un pas lourd et claudicant ignorant superbement les deux derniers rangs.

Marie, vexée, ronchonne : « Et voilà ! comme d’hab, j’suis de la revue !
Je ne serai pas sur la photo. La prochaine fois, je m’habille au troc de la ville » grogne-t-elle agacée, en regrettant amèrement d’avoir dépensé autant chez Auchan pour un tailleur en laine jaune canari made in Morocco, dont la minuscule étiquette en nylon lui gratte méchamment le cou.

Jésus prit du pain et le rompit…. commence à réciter le père Vairty sur un ton gourmand.

Tel le curé des trois messes basses, l’excentrique et sympathique ecclésiastique se délecte à l’avance de la bonne sauce qu’il espère trouver en abondance dans son poulet que Marie–Madeleine, sa fidèle servante, dimanche, ne va pas manquer de lui mitonner avant de partir réchauffer le bouillon de légumes dégraissé, amoureusement préparé pour son mari alité, souffrant d’une goutte au pied et de quelques verres de trop dans l’estomac.

A feu très doux, lui a-t-il expressément recommandé, craignant de voir sa sauce préférée s’évaporer au fil de la cuisson.

— S’il y a de la sauce au vin jaune avec le pain, moi, je communie, s’esclaffe un jeune mécréant derrière Marie qui bien qu’indignée ne peut s’empêcher de rire.
— Oui, surtout si un sauté de porc comtois accompagne la sauce, ce que je demande à voir, rajoute Thomas son frère, hilare.
— Seigneur ! pardonnez-leur, car ils ne savent plus ce qu’ils disent, chuchote Marie en joignant ses belles mains fines aux ongles peints, en signe de prière, qu’elle porte soudain précipitamment à son visage pour cacher bien malgré elle le fou rire qui l’étreint.

Après le repas, Jésus prit la coupe … continue le prêtre bon vivant, qui se souvient avec ravissement et nostalgie, du dernier Château-Chalon bu à la communion de sa nièce et qui, une fois son dernier verre avalé, s’exclama euphorique devant la famille consternée : « Il semble que le petit Jésus me descend dans le gosier en culotte de velours » .

Quand le moment vient pour Baudouin, le bedonnant bedeau, de tendre un panier d’osier pour recueillir l’obole, Marie et Paul, sans une parole se lèvent et s’éclipsent prudemment pour se retrouver sur le parvis, soudain, comme par miracle, inondé d’un pâle soleil de fin d’automne, pendant qu’à l’intérieur, l’assistance chante dans la joie et l’allégresse :

O happy day, O happy day… O happy day…

Une heure plus tard, après moult poignées de mains, d’embrassades, de félicitations, d’effusions en tout genre, sous un ciel blafard où perce à travers un fin nuage un blême croissant de lune, ce gentil petit monde endimanché se dirige rondement à pied vers la nouvelle salle des fêtes décorée d’une multitude de fleurs fraîches, ornée de ballons et de rubans multicolores, aux longues tables garnies de différentes et appétissantes victuailles en l’honneur des jeunes mariés qui se sont jurés de suivre cette citation de Harold Nicholson : « Le grand secret du mariage réussi, c’est de traiter les catastrophes comme des incidents et jamais les incidents comme des catastrophes. »

Tandis qu’un invité quatre fois marié, blasé, murmure : « bof, le mariage, ce n’est pas la mer à boire, mais la belle-mère à avaler ! »


P.-S.

* Le Père Peinard : journal révolutionnaire créé par Emile Pouget (1860-1931)

* Personnage d’un sketch de Fernand Raynaud

Toute ressemblance avec des personnages existants n’est que pure coïncidence… enfin presque.