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La croix de Bourgogne ou de Saint André

emblème des patriotes comtois

jeudi 20 janvier 2005, par Nicolas

La « croix bourgougnotte de sainct André » fut autrefois un symbole cher au cœur des Comtois : affectant la forme d’un X, elle est ainsi dénommée car elle aurait servi à la crucifixion de l’apôtre. Nous vous proposons de découvrir l’histoire de sa présence en Franche-Comté

Emblème des Ducs de Bourgogne

De couleur rouge, elle fait partie de l’emblématique des ducs de Bourgogne depuis Jean Sans Peur (1371-1419), qui en fait le signe de ralliement de ses partisans face à la croix blanche droite que portent les hommes du comte d’Armagnac. Son fils Philippe le Bon, en plaçant en 1429 son Ordre de la Toison d’Or sous l’invocation de saint André, fera un usage abondant de cette croix qui ne quittera plus l’emblématique des ducs de Bourgogne et de leurs successeurs : de l’embouchure du Rhin à la vallée de la Saône, les possessions ducales vont se couvrir de croix de saint André, généralement représentées sous la forme de deux bâtons écotés rouges passés en sautoir. Lorsque Charles le Téméraire trouve la mort devant Nancy en 1477, la croix de saint André devient « le signe de ralliement de ceux qui demeurèrent fidèles à l’orpheline », sa fille Marie de Bourgogne.

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Un drapeau à la Croix de Saint-André

© Mathieu Bourgeois-Dahen

Dans l’héritage des Habsbourg

La mariage de Marie avec l’empereur Maximilien fait passer la croix dans le domaine des Habsbourg, en même temps que le comté de Bourgogne lui-même. L’empereur hérite avec cette croix des deux signification symboliques qu’elle a acquise en tant qu’emblème d’opposition à la France d’une part et en tant que rappel de l’héritage bourguignon d’autre part. La croix de Bourgogne suivra les destinées de l’empire de Charles Quint : après son abdication en 1556, elle sera l’emblème à la fois des empereurs germaniques et des rois d’Espagne.
Avant 1477, la croix de Bourgogne était commune aux deux rives de la Saône : à la mort du Téméraire, Louis XI met fin à cette situation en intégrant définitivement le duché de Bourgogne à la France. Tandis que la croix de saint André flotte en Comté comme dans toutes les autres possessions des Habsbourg, celle-ci paraît disparaître du duché de Bourgogne : aucune des 75 plaques de cheminée que conserve le Musée de Semur-en-Auxois n’en est orné, alors qu’elles sont extrêmement nombreuses en Franche-Comté. Intégrée progressivement à la France, la Bourgogne ne pouvait guère continuer à arborer un emblème massivement utilisé par ses ennemis Comtois et, au-delà, habsbourgeois.

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Croix de Saint-André sur un monument funéraire

Des Comtois fiers de leur croix

Les habitants du comté de Bourgogne considèrent quant à aux cet emblème glorieux comme la preuve tangible que l’Empereur se rattache à la lignée de leurs comtes. L’historien comtois Jean Girardot de Nozeroy se fait le héraut de la fierté de ses compatriotes, qui ont transmis la croix de saint André au souverain le plus prestigieux d’Europe : « les princes de la maison d’Austriche, empereurs et monarques, ont fait tant d’honneur à la maison de Bourgougne qu’ils ont pris et retenu son ordre de la Toison d’Or, ses livrées et ses estendarts, qui se voyent aujourd’hui arborez par eux sur tout le rond de la terre ». Face aux bannières françaises, elle est utilisée massivement dans les régiments d’infanterie comtois et flamands.
Dans la Comté, l’antique signe de ralliement est abondamment utilisé. Placée aux frontières du pays, gravée dans la pierre des linteaux, la croix figure également sur les fers de reliure du Parlement de Dole, sur le sceau des Minimes de la province du comté de Bourgogne et des villes de Bletterans et Moirans. On le retrouve dans les armes de Jussey et de Jonvelle dès la fin XVIe siècle, et il n’est guère de porte de ville qui n’en soit frappée. En Franche-Comté, la croix de saint André est devenue un véritable emblème patriotique, et les tensions croissantes avec la France ne vont faire qu’intensifier son usage.

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Les armoiries du parlement comtois au XVIIe siècle, avec le lion entre deux croix de saint André (dessin de Jules Gauthier)

Certes, les Comtois ne sont pas les seuls à faire usage de cette croix : les étendards des troupes flamandes puis espagnoles en sont frappées, et sur toute l’orbe terrestre, des sujets des Habsbourg tiennent à exprimer leur loyauté dynastique par l’apposition de cette croix en des supports variés. Pourtant, parmi les marques d’attachement à cette croix, on rapporte que « les régiments levés dans notre province ne voulurent pas laisser aux terces espagnols le privilège de les déployer [les étendards aux croix de Bourgogne] en marchant au combat ». Cette anecdote est à notre sens révélatrice du double signifié exprimé par la croix de saint André : pour les Comtois, arborer la croix de saint André est certes une marque de fidélité aux Habsbourg - et en cela, ils ne se distinguent guère de leurs autres sujets - mais c’est aussi pour eux le moyen de rappeler qu’ils sont Bourguignons, à une époque où leurs voisins d’outre-Saône ne sont plus « que » Français. Cette dimension identitaire, que l’on peut qualifier, avec tous les guillemets de rigueur, de « nationale » ou d’« ethnique » est fondamentale, et distingue précisément les Comtois des Flamands ou des Espagnols. Si les Comtois utilisent cet emblème, c’est parce qu’ils le regardent comme le leur.

Tentative d’appropriation par Louis XIV

Curieusement, c’est précisément sous le règne de Louis XIV que la croix de saint André va réapparaître discrètement en duché de Bourgogne, d’abord sur un jeton de 1651, puis timidement dans les années 1660. C’est en effet l’époque où Louis XIV commence à afficher ses prétentions sur la couronne espagnole, mettant en avant le fait que sa mère et son épouse sont filles aînées des rois d’Espagne. Sans attendre une quelconque légitimation de ses arguties, il décide à partir de 1667 de se lancer dans la conquête des territoires qui relevaient de l’ancien Etat bourguignon.
Considérant la croix de saint André comme partie intégrante de son héritage, il accepte qu’elle soit placée, couverte de lys, sur l’étendard du Régiment de Bourgogne qu’il forme en 1668 afin d’enrôler les Comtois favorables à la cause française. Cette composition inspire à l’historien comtois Jules Chifflet (1615-1676) les propos suivants : « Ils [les officiers du régiment] prirent pour drapeaux une croix de Bourgogne semée de fleurs de lys, dont si j’avois entrepris de décrire l’offense, il sembleroit que je voulusse l’aggraver [...]. Nos anciens princes qui sont en l’autre vie, à la vue de cet étendard, auroient peine de croire un tel oubli de notre nation, sinon jugeant, comme tous les hommes sages firent, que Dieu fit entreprendre cette témérité pour nous humilier d’autant plus par le reproche qui en sera fait à jamais à ceux qui s’enrôlèrent sous une telle enseigne ». Ce témoignage atteste de la force des liens unissant les Comtois à leur croix bourguignonne.
Du reste, les tentatives d’appropriation de la croix de Saint André par Louis XIV font long feu : on la retrouve, certes, comme emblème de la compagnie de Gendarmes bourguignons établi en 1674, ainsi que sur le drapeau du régiment Royal Comtois créé après la ratification du traité de Nimègue en 1678. Deux régiments comtois (Salins et Vesoul) et deux bourguignons (Dijon et Autun) placent également une croix de saint André rouge sur leur drapeau, dans un dessin toutefois légèrement différent de la croix de Bourgogne proprement dite. Toutefois, sur les champs de batailles européens, la croix de Saint André frappe bien plus fréquemment les étendards des armées ennemies que ceux des troupes du roi de France...

Un signe de ralliement des opposants au roi de France

La croix de saint André est également utilisée par les Comtois pour marquer leur opposition à la conquête française : on rencontre ainsi, dans l’Armorial général de 1696, un impôt sur les armoiries créées par Louis XIV, plusieurs armoiries de bourgeois comtois qui s’exécutent en payant cette taxe, mais protestent symboliquement en déclarant des armoiries ornées de croix de saint André...

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Les armoiries de Pierre Ravier, curé de Vercel en 1701. Sur cet écu, les deux croix de Saint André marquent l’hostilité du prêtre face à la présence française (dessin de Laurent Granier)

De même, et ce jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, on coulera des plaques de cheminée ornées de croix de saint André. Elles seront progressivement remplacées par des fleurs de lys qui témoignent ainsi de l’intégration, lente mais irrévocable, des Francs-Comtois au royaume de France. Le Musée Comtois, à la Citadelle de Besançon, conserve de nombreuses plaques témoignant de l’attachement des Comtois au comté de Bourgogne et aux Habsbourg qu’ils ont longtemps considéré comme leurs seuls souverains légitimes.

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Sur cette taque conservée au Musée Comtois, la croix de Saint André est formée de deux bâtons écotés, entrelacés avec un briquet couronné auquel est suspendu la Toison d’Or. Cet ensemble à la gloire des rois d’Espagne, héritiers des ducs de Bourgogne, est soutenu par deux lions comtois (dessin Bernard Guillaume).

De l’oubli à la renaissance

La Croix de saint André fut pendant plusieurs siècles l’emblème du pays et du peuple comtois. Aujourd’hui encore, il est possible de noter leur présence, notamment sur les linteaux de certaines maisons anciennes ou sur les plaques de cheminée. Elément central et pourtant méconnu de notre patrimoine emblématique, elle mérite d’être remise à l’honneur. Même s’il ne s’agit plus aujourd’hui de l’opposer à la France, elle témoigne de l’originalité de notre histoire. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter, par exemple, à l’intégrer aux armoiries communales du pays nouvellement créées. Elles offrent une alternative aussi élégante qu’expressive à notre bon vieux lion comtois.

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Armoiries adoptées par la commune de Villers-Buzon (Doubs) en 2004. Créées par l’auteur de ces lignes, elles incluent la croix de Saint André, dont plusieurs spécimens anciens se rencontrent dans le village (dessin Nicolas Vernot).

Nicolas VERNOT

Pour en savoir plus, il est possible de se reporter à mon article
« sentiment d’appartenance et loyautés dynastiques dans la Franche-Comté de Louis XIV : le témoignage emblématique des plaques de cheminée et de l’Armorial général »,
paru dans les Mémoires de la Société d’Emulation du Doubs, n° 44, 2002, p. 13-71.


P.-S.

SONDAGE : Saviez-vous que la Croix de Saint-André était un symbole comtois ? Nous avons posé la question sur le Forum. Merci pour votre participation.