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Les Secrets du Haut-Doubs

Le Fort Mahler

mercredi 4 juin 2008, par Demyn

Situé à plus de 1000 mètres d’altitude, le fort Mahler, bien qu’ayant été militarisé pendant un petit siècle seulement, a connu bien des péripéties dans son histoire.

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Le Fort Mahler

Le Fort, à l’origine appelé Fort du Larmont Inférieur, fut édifié dans la période dite de la Monarchie de Juillet, c’est-à-dire dans les années 1840. La roche fut dynamitée à coup de bâtons d’explosifs afin de pouvoir asseoir confortablement et solidement les bâtiments. On peut d’ailleurs toujours voir les traces des bâtons d’explosifs que l’on insérait dans la roche grâce à une entaille faite à la pioche.

Pourquoi construire un fort en face de Joux ?

Les travaux ont duré de 1843 à 1851 et il connut sa première militarisation au tout début de l’an 1852, au moment où la France connaissait un changement de système politique avec l’arrivée au pouvoir de Napoléon III. Le fort d’alors connaissait des bâtiments qui ont disparu depuis, notamment un grand casernement de 4 étages qui pouvaient accueillir moins d’une centaine d’hommes, le but de ce fort étant de soutenir le fort de Joux qui lui fait face en cas d’attaque ennemie.

En effet, en 1814, les Autrichiens arrivèrent par le canton de Neuchâtel (Suisse) afin de profiter du flottement politique et militaire que connaissait la France qui oscillait alors entre fin d’Empire (premier exil de Napoléon Ier) et restauration (retour sur le trône de Louis XVIII). Ces Autrichiens prirent position sur la position du Larmont qui fait face et qui surplombe Joux et bombardèrent le fort, les tirs faisant mouche puisque la position étant en surplomb, l’avantage de la vue et de la puissance de feu était certain. Joux se rendit rapidement et les Autrichiens pillèrent le fort en emportant armes, munitions et nourriture.

De retour d’exil, Napoléon Ier, pendant les fameux cent jours, réorganisa l’armée française et réarma au mieux les forts frontaliers. Mais la nouvelle défaite cinglante de Waterloo poussèrent à nouveau les étrangers à visiter ces places frontalières, et ce furent cette fois-ci les Suisses qui, en 1815, optèrent pour la même stratégie d’attaque que celle des Autrichiens et pillèrent à leur tour le fort tout juste réaménagé.

Afin d’éviter une troisième attaque de ce genre, il fut alors décidé qu’un fort d’appui serait construit sur ce promontoire rocheux face à Joux. Mais contrairement aux rumeurs, jamais les deux ouvrages militaires n’ont été reliés par quelque passage ou escalier souterrain que ce soit.

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Le Fort de Joux depuis la cour intérieure du Fort Mahler

La vie au fort

La garnison militaire restait légère (environ 60 hommes en temps paix, 90 en temps de guerre), car le gros de la troupe stationnait à Joux (de 400 hommes en temps de paix à 700 en temps de guerre). Les conditions étaient très rudes, notamment en raison du climat difficile du Haut-Doubs et par l’hygrométrie (taux d’humidité) qui pouvait avoisiner les 95% par endroits, ce qui explique que plusieurs hommes y sont morts de pneumonie. Afin de tenter de combattre ce fléau, le dortoir principal n’était pas édifié au contact-même de la roche. Ses parois en brique étaient séparées d’un léger espace par rapport à la roche naturelle afin d’éviter au maximum les infiltrations. De plus, des bouches d’aération reliées à l’air libre tentaient de renouveler l’air en permanence. Mais malgré cela, le climat humide montagnard parvenait à l’emporter le plus souvent.

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Espace entre la roche taillée (gauche) et la paroi du dortoir (droite)

L’approvisionnement en nourriture était effectué par des livraisons effectuées par des aubergistes et boulangers locaux qui étaient ainsi rémunérés contre des victuailles. L’eau était, elle, collectée par des citernes. L’eau de pluie était récupérée et acheminée dans des réservoirs enfouis sous les casernements. En revanche, les rats et autres douceurs se mélangeaient souvent à cette eau du ciel, mais il s’agissait de l’unique source d’eau qui abreuvait les soldats.

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Une des deux citernes du fort

Pour les besoins naturels, les hommes avaient deux destinations selon leur grade : les latrines classiques pour les premières et deuxièmes classes, dont l’orifice s’ouvrait au-dessus de 100 mètres de vide (côté actuel de la route nationale), et les latrines surélevées pour les sous-officiers et officiers, surélevées car un grand seau récupérait le tout et un soldat de première classe, qui était de corvée de latrines, devait vider les seaux et les nettoyer avant de les remettre en place sur les rails que l’on peut voir sur la photo ci-dessous. Charmant, non ?

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Latrines des sous-officiers et officiers
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Latrines de première et seconde classes

Enfin, un dernier point qui concerne l’armement du fort Mahler. Comme déjà précisé plus haut, les principales pièces de tir se situaient à Joux, mais Mahler, en tant que fort d’appui, se devait malgré tout de posséder quelques pièces lourdes (canons) et des pièces légères (fusils). Les stocks de munition étaient regroupés au sein du magasin à poudre, ou poudrière, dont les parois étaient également en brique pour une raison très simple : si explosion il y avait, les briques s’éclatent en tout petits morceaux, ce qui permet de sauvegarder les parois environnantes, au contraire de la grosse pierre taillée qui peut éventrer les murs alentours et tuer des hommes.

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Entrée de la poudrière du fort

Mais à ceux qui pensent, parfois à juste titre, que construire des forts le long des frontières fut le bien souvent totalement inutile, je risque de les surprendre, car Joux et Mahler ont connu deux épisodes de feu importants, bien que méconnus.

Les épisodes de guerre (1) : du 1er au 8 Février 1871

En effet, deux épisodes principaux sont à noter :

Fin janvier 1871, l’armée française « Bourbaki », ou Armée de l’Est, est en déroute et veut gagner la Suisse. Un spectateur posté au fort de Joux décrit l’affreuse débandade à laquelle il assiste au moment où une aube terne se lève sur ce triste 1er février :

« Aussi loin que la vue pouvait s’étendre nous apercevons sur la blancheur de la neige le long ruban noirâtre des voitures enchevêtrées les unes dans les autres. Elles s’avançaient avec une lenteur extrême, tant à cause des mauvais chemins que de l’état d’épuisement des attelages et des obstructions que causaient les chevaux abattus et les nombreux fourgons abandonnés ... »

Les Bourbakis revenaient de la trouée de Belfort et cherchaient désespérément un moyen de gagner une zone neutre afin de ne pas se faire rattraper et tuer par les troupes prussiennes. Mais les Prussiens avaient été plus rapides, car ils avaient réussi à contourner les Français et les attendaient sur la route de Lyon. Des éclaireurs ayant rapporté ce message, l’Armée de l’Est bifurqua au dernier moment et se rabattit sur la petite route menant à la Suisse par Pontarlier, le tout à pied par -15°C et dans 80cm de neige.

Lorsqu’ils arrivèrent en vue du fort de Joux et du fort Mahler, ces deux-ci les laissèrent passer et deux colonnes se formèrent : une prit la direction du canton de Neuchâtel, une autre, moins importante, partit en direction de Vallorbe (canton de Vaud). Afin de les protéger, les deux forts ouvrirent alors le feu sur les premiers Prussiens qui arrivaient peu de temps après le passage des derniers Bourbakis. Les combats durèrent trois jours et on dénombra 1.200 victimes, principalement prussiennes. Les deux forts avaient résisté et les Bourbakis étaient passés en Suisse. Un monument a été par la suite élevé sur le bord de la RN57, à l’emplacement exact du combat, en mémoire de ceux qui tombèrent. Des chevaux et quelques hommes furent ensevelis sous la stèle du monument. Ce combat fut d’ailleurs le dernier que l’on ait compté sur tous les fronts de la guerre de 1870.

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Monument à la mémoire de la bataille de 1871

Les épisodes de guerre (2) : du 11 au 17 Juin 1940

Suite à la guerre de 1870, de nouveaux systèmes architecturaux des forts militaires furent créés afin de mieux protéger des impacts d’obus de canons. On avait alors décidé d’enfouir sous le béton et la terre des bâtiments. C’est alors que Mahler fut totalement modifié, perdant ainsi sa grande caserne à 4 étages. L’entrée fut également modifiée, car elle fut ramenée à l’arrière de la place, et non plus sur le flanc, côté devenu trop facile à atteindre avec les progrès dans l’artillerie.

Et ces changements s’avérèrent utiles lorsqu’en Juin 1940, une colonne allemande arriva par la route de Besançon et traversa Pontarlier. En arrivant eu vue des deux forts, un char et un side-car allemand se présentèrent à l’entrée du village de la Cluse-et-Mijoux. Un obus de canon tiré depuis Joux anéantit les deux véhicules. S’en suivirent alors sept jours de combat intenses pendant lesquels les Allemands perdaient plus d’hommes, les Français étant bien retranchés derrière leurs murs. Pendant cette semaine-ci, les consignes reçus par les deux forts étaient de résister assez longtemps afin de permettre à un maximum de personnes d’aller traverser la ligne de démarcation afin de passer en zone libre.

Les combats cessèrent le 17 Juin 1940, jour de l’armistice signée par Pétain avec le Reich, et les deux forts signèrent donc une reddition, et les militaires furent faits prisonniers.

Le fort aujourd’hui

Le Fort Mahler est de nos jours totalement abandonné. La dernière présence militaire remonte à 1947, tout comme le fort de Joux. Cependant, il est resté propriété de l’Armée jusqu’en 1958, date à laquelle il fut acheté par le Syndicat d’Initiative de Pontarlier, regroupant la ville de Pontarlier et la commune de la Cluse-et-Mijoux, à des fins touristiques. L’Armée avait en effet décidé de se séparer des deux ouvrages en même temps. Le Syndicat d’Initiative fut donc bien obligé d’acheter les deux s’il voulait acquérir Joux.

Malheureusement, Joux est pour l’instant le seul à avoir reçu des travaux de restauration dignes de ce nom. le Fort Mahler n’a, lui, connu que quelques travaux d’urgence afin de le maintenir encore debout. Il est malgré tout très délabré, la faute au temps, mais aussi au fait qu’il est resté ouvert sans surveillance ni protection pendant de nombreuses années. Les nombreux visiteurs ne se souciaient pas du danger, alors que trous dans le sol et autres menaces de chutes de pierres guettaient à chaque détour de couloir.

Les communes, aujourd’hui regroupées en Communauté de Communes (la C.C.L.) prirent conscience des dangers il y a une bonne quinzaine d’années en arrière, et firent souder les portes d’entrée et condamner toute autre issue. Les visites ne sont donc pas autorisées (elles ne l’ont jamais été du reste). J’ai personnellement eu la chance de le visiter lors de récents travaux, mais avec casque et une certaine connaissance de la fortification militaire.

Il faut cependant préciser que le point-de-vue depuis le haut de ce promontoire rocheux est absolument splendide. Pour pouvoir l’apprécier, il vous faudra le mériter, car un sentier y mène depuis la RN57 (possibilité de laisser votre voiture sur un tout petit parking en bordure de route), mais ce sentier de seulement 500 mètres vous fera gravir 230 marches et 150 mètres de dénivelé. C’est d’ailleurs un sentier très prisé par les judokas pontissaliens pour les entraînements.

Mais il est devenu impossible d’entrer et de visiter le fort aujourd’hui. Il est en effet impératif de sauvegarder ces ouvrages que l’histoire militaire nous a laissé. Et c’est pourquoi moins il y aura de passage inopportun et irrespectueux de la vieille pierre, plus longtemps le fort pourra survivre.

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