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L’aventure Japy

samedi 10 juillet 2010, par Mitch

Frédéric Japy a fondé son premier atelier à Beaucourt en 1777. Ce sera la naissance de l’un des empires industriels français les plus puissants du XIXe siècle.
Petit retour sur cette grande épopée qui aura contribué à façonner le paysage et les mentalités du Pays de Montbéliard.

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Ce buste a été fondu par les ouvriers de Beaucourt.

Frédéric Japy, l’entrepreneur

Frédéric Japy est né le 22 mai 1749.
A l’âge de 19 ans, il fait son apprentissage au Locle (Suisse), chez l’horloger réputé Perrelet. 2 ans plus tard, il est ouvrier chez Jean-Jacques Jeanneret-Gris, inventeur de machines-outils servant à la fabrication mécanique de pièces de montres.
Pendant cette période d’apprentissage, Frédéric Japy découvre tout le potentiel des machines-outils.

Revenu à Beaucourt, il travaille d’abord dans l’atelier familial, puis ouvre en 1777 son propre atelier d’horlogerie. Ceci marque le début d’une formidable aventure humaine et industrielle : les Etablissements Japy emploieront jusqu’à 5500 ouvriers un siècle plus tard !
Frédéric Japy transmettra son patrimoine et son entreprise à ses 3 fils ainés en 1806, et s’éteindra le 4 janvier 1812.

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Potence à compter les réglages avec coffret.

La dynastie Japy

Les fils Japy et leurs descendants développeront l’entreprise sans jamais s’éloigner des grands principes fondateurs de Frédéric :

  • l’utilisation de la machine-outil, qui permet des rendements remarquables pour l’époque tout en employant du personnel peu nombreux et sans qualification. C’est aussi le début de la production en série.
  • un parternalisme prononcé, issu de la culture protestante de Frédéric et de ses traditions corporatistes, qui assure des conditions de vie décentes aux ouvriers et permet à l’entreprise d’éviter les conflits sociaux et de fidéliser son personnel.
  • le souci de démocratiser leurs produits, fabriquant ainsi des produits que l’on dirait aujourd’hui « grand public », en particulier dans l’horlogerie.
Procurer un logement sain et commode à l’ouvrier est une nécessité morale et physique : il faut qu’en rentrant chez lui il s’y plaise et qu’il n’arrive pas dans un bouge infecte et puant qui lui fasse préférer le cabaret et abandonner sa famille. Il faut qu’il ait une attraction pour son habitation qu’il rejoigne bien vite au sortir de son labeur et où il puisse s’occuper de son jardin pendant ses heures d’oisiveté. Il faut surtout qu’il puisse attacher sa famille au toit paternel et qu’il empêche ses enfants de l’abandonner … Il faut en outre qu’il puisse considérer son habitation dès le jour où il rentre comme sa propriété et que tous ses efforts tendent à l’entretenir, l’améliorer au besoin, tout en soldant régulièrement ses paiements mensuels.

Japy Frères et Cie.

La petite entreprise d’horlogerie fondée par Frédéric Japy va devenir en un demi-siècle une puissante entreprise. Elle enrichit constamment sa gamme de produits et son parc de machines-outils, dépose de nouveaux brevets, standardise ses modes de production...
Après la pendulerie (1777), la nouvelle fabrique (1806) et la fonderie (1800-1806) à Beaucourt, 7 nouvelles usines Japy voient le jour, toutes dans le Pays de Montbéliard :

  • 1806 : Lafeschotte-du-haut (Dampierre-les-Bois)
  • 1826 : Lafeschotte
  • 1828 : Badevel
  • 1835 : Le Rondelot (Fesches-le-Chatel)
  • 1847 : L’isle-sur-le-Doubs
  • 1860 : Laroche (Voujeaucourt)
  • 1889 : Le Gros-Pré (Dampierre-les-Bois)

Au milieu du XIXe siècle, l’empire Japy est la 3e concentration industrielle française.

Le déclin de l’entreprise va commencer à se dessiner vers la fin du XIXe siècle. Financé uniquement par les capitaux familiaux, le développement industriel est affaibli face à la concurrence d’entreprises dont le capital est en actions et qui ont la capacité d’investir constamment et massivement.
Au début du XXe siècle, des conflits d’intérêts entre la famille Japy et les associés aboutissent en 1955 à l’éclatement de l’entreprise en 4 sociétés autonomes.
La trop grande diversification des produits, ainsi qu’une concurrence française et internationale de plus en plus importante et bon marché auront raison de l’empire Japy.
L’aventure se termine en 1979 avec la mise en liquidation de la dernière société Japy.

Les produits Japy

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Mécanismes datant des années 1770 à 1800.

  • 1770-1955 : lorsqu’il ouvre son premier atelier, Frédéric Japy y produit des ébauches de montres ; au fil des améliorations, ce sont des mouvements entièrement finis qui sortiront des ateliers Japy (montres, réveils, pendules...)
  • 1800-1915 : les Etablissements Japy produisent des vis et des boulons ; ils connaîtront un énorme succès, dépassant en moins de 10 ans le volume et le chiffre d’affaire de leur horlogerie.
  • 1815 : comme d’autres entreprises de la région, Japy contribue à l’effort de guerre en fabricant, entre autres, des obus, des tambouilles et le fameux casque « Adrien » des poilus (jusqu’à 3,5 millions d’exemplaires !).
  • 1816 : articles de serrurerie.
  • 1822 : quincaillerie.
  • 1825 : c’est le lancement des articles domestiques (en tôle, tôle émaillée, aluminium...), qui feront la réputation de l’entreprise.
  • 1850- ? : les Japy innovent dans la conception de pompes hydrauliques, grâce à la mise au point d’un procédé anti-corrosif (le corps de la pompe est doublé d’un cylindre en laiton afin d’éviter le contact du cuir des pistons avec la rouille).
  • 1882-1933 : les pièces coulées en fonderie peuvent être dorées, et Japy lance alors toute une gamme de produits de bureau (encriers, presse-papiers) ou de luxe (cadres, chandeliers, cendriers...).
  • 1865-1941 : machines agricoles (semoirs, moulins à grains, faucheuses mécaniques...).
  • 1890- ? : moteurs à explosion (à gaz, pétrole, essence ou alcool)
    Pendant quelques années, Japy est bien décidé à se lancer dans la fabrication automobile. Les seuls témoignages qui nous restent sont quelques dessins (6 modèles sur une période de 5 ans), ainsi qu’une « notice descriptive et procès verbal » d’un ingénieur des Mines qui en prouve la fabrication, mais hélas aucun exemplaire ; Japy semble s’en être tenu à des prototypes.
  • 1906-1972 : machines à écrire.

En marge de ces productions industrielles, on peut également citer des innovations plus maginales mais remarquables pour l’époque : peignes à tisser, appareil photo, machines à laver, caisses enregistreuses...

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Machine à découper les feuilles de laiton

Cette maquette a été réalisée en 1986 par les bénévoles de l’association des Amis du Musée.

Cette machine est destinés à couper les feuilles de laiton laminées par bandes parallèles, d’une largeur quelconque.

On en tire les platines, les balanciers et les roues de montres. Elle est formée d’une fraise mince, montée sur un axe tournant. Entre deux poutres, comme sur un tour, on coupe successivement la feuille de laiton posée et maintenue à plat sur une tablette mobile par des galets. Puis un poids tire constamment contre la fraise qui reçoit d’une grande roue un mouvement de rotation rapide.

Pas de variation, la machine donne toujours une bride droite de la largeur fixée nécessaire à l’emploi des autres machines ou de toute autre qui serait mise en usage. Il n’y a aucune perte pour fausse coupe.

Grâce à cette machine, on fait sept fois plus d’ouvrage que par les procédés anciens.

C’est l’une des premières mises au point par Frédéric Japy. Le brevet d’invention lui sera remis par le Directoire exécutif le 27 Ventôse An 7 de la République (1799).

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Il faut se rendre à Beaucourt pour évaluer l’impact de l’aventure Japy. Imaginez : en 1777, lorsque Frédéric Japy ouvre son premier atelier, Beaucourt ne compte que 250 habitants ; un siècle plus tard, Beaucourt est devenu une ville et sa population se monte à 4000 personnes (les entreprises Japy comptant jusqu’à 5500 employés).
Beaucourt a conservé les traces de l’empire Japy :

  • la pendulerie, ancienne fabrique d’horlogerie et de petite métallurgie, héberge aujourd’hui le Musée Japy ainsi que des logements ; à deux pas de là, l’usine du Fer à cheval existe toujours elle aussi ;
  • les cités ouvrières, construites par les Japy pour leurs employés forment encore une grande partie du bâti beaucourtois ;
  • le paternalisme des Japy s’est également traduit par la construction de nombreux édifices publics ou religieux (église, temple, écoles, bibliothèque...) ;
  • enfin, derniers témoins de leur réussite, quelques-unes de leurs demeures bourgeoises (les « châteaux patronaux ») sont encore visibles sur les hauteurs de Beaucourt.

Un musée, situé dans les locaux-même de la pendulerie, vous présente la dynastie Japy, les ingénieuses machines-outils utilisées par Frédéric Japy, ainsi que la vie des ouvriers organisée autour et dans les usines.
Inauguré en 1986, il est à la fois étonnamment petit en comparaison de l’épopée qu’il retrace et malgré tout très riche des 1001 productions sorties de ses usines pendant les 2 siècles d’existence de l’entreprise.

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