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Essai sur la création de l’identité régionale comtoise

mardi 18 janvier 2005

Né en 1971, Vincent Petit fait partie de la jeune génération d’historiens comtois. Originaire du haut Doubs, ses travaux portent essentiellement sur les courants politiques et sociaux qui traversent la Franche-Comté du XIXe siècle. Couronné par le prix Lucien Febvre en 2004, son ouvrage Le curé et l’ivrogne, histoire sociale et religieuse du haut Doubs au XIXe siècle, étudie la formation de l’identité régionale, conçue comme la justification historique d’une contre-société catholique. Vincent Petit, qui poursuit actuellement sa réflexion sur la genèse de l’identité comtoise, a confié à www.cancoillotte.net cet article qui propose tout à la fois un premier bilan et la promesse de passionnants travaux à venir.

Prodromes

Cette contribution prend le titre et la forme d’un essai. On voudra bien donc considérer ce qui suit comme une suite d’hypothèses que des travaux ultérieurs viendront confirmer ou infirmer, et qui ne demandent qu’à être discutées, amendées et approfondies.

1/ Si l’on définit le régionalisme comme le sentiment d’appartenance et d’identification à un espace régional, en l’occurrence la Franche-Comté, il faut d’emblée affirmer que ce sentiment ne doit rien à la nature, mais relève d’une construction politique. En effet, il faut connaître et reconnaître cette identité comme étant particulière, différente de celle de la nation et d’entités plus petites, comme les pays ou les terroirs. De fait, cette identité particulière, comme toute communauté sociale, est largement subjective, puisqu’elle « repose sur la projection de l’existence individuelle dans la trame d’un récit collectif, sur la reconnaissance d’un nom commun et sur les traditions vécues comme traces d’un passé immémorial » (Étienne Balibar).

2/ Le régionalisme comtois se définit néanmoins à partir d’une réalité. La survivance d’un sentiment d’appartenance est liée d’abord à un passé largement commun, à la continuité historique et juridique d’un territoire qui a pu développer, en fonction des circonstances et sous différentes formes, une certaine altérité culturelle et politique. Il faut ici rappeler que la Franche-Comté a été rattachée tardivement au royaume (traité de Nimègue, 1678), tout en n’ayant jamais cessé d’appartenir à la sphère d’influence française. Il existe ainsi des spécificités (le statut douanier) et des institutions (le Parlement, l’Université), des usages et des fidélités (l’ultramontanisme catholique par exemple) qui la rendent, de fait, différente au même titre, plus ou moins, que toutes les autres provinces périphériques. Cependant, ne pouvant se fonder sur des spécificités culturelles fortes, comme la Bretagne ou l’Alsace, l’identité comtoise doit être justifiée, défendue et entretenue, d’où l’importance des recherches historique, ethnologique ou linguistique.

3/ Cette différence a sa place dans une société de corps intermédiaires et particuliers comme l’était la France d’Ancien Régime. Mais avec la Révolution, la disparition de l’entité juridique régionale (jusqu’à 1956 !), et surtout la consécration d’un ordre politique et social avant tout basé sur l’égalité des individus, le sentiment régional n’a plus la même nature : il relève désormais d’un projet politique qui entend construire et défendre une identité collective autre que l’entité nationale. Cette volonté, qui n’implique pas la plupart du temps de revendications séparatistes ou même autonomistes (elle est d’ailleurs très largement étrangère à toute réalité institutionnelle et administrative), s’appuie sur la relecture d’une histoire régionale conçue comme la justification de cette identité particulière. Ce régionalisme, parce qu’issu d’une matrice intellectuelle, est caractérisé par un prisme idéologique qui lui assigne un objectif social. C’est pourquoi, il faut parler, après la Révolution, de « création » de l’identité régionale.

La création de l’identité régionale

L’identité régionale est le résultat d’un processus historique, d’une construction intellectuelle - toutes proportions gardées, au même titre que l’identité nationale, qui s’élabore dans un courant d’idées de dimension européenne et qui lui imprime un caractère durable : le romantisme. Il est d’usage de rappeler qu’il s’oppose au classicisme par l’exaltation des sentiments, le goût de l’épopée, le recours au fantastique et la référence au Moyen-Age plus qu’à l’antiquité gréco-romaine. Si l’on suit l’interprétation globale qu’en font certains philosophes, le romantisme est l’expression d’une révolte et d’une mélancolie : révolte contre la modernité des XVIIIe-XIXe siècles ; mélancolie de l’harmonie du monde, perdue et dessinée dans un Moyen-Age idéalisé. La curiosité du passé qui emplit les esprits des lettrés après la période révolutionnaire procède de ce sentiment de perte, de ce « désenchantement du monde » - l’expression est de Schiller, sentiment qui alimente aussi un courant de religiosité.
La Révolution française a occasionné une telle rupture qu’elle suscite la nostalgie du monde qu’elle a détruit. Elle a fondé un ordre social nouveau, en réduisant à néant ce qu’elle a elle-même dénommé Ancien Régime. Elle a coupé la France de ses origines conçues comme autant de vestiges de la tyrannie (ce dont témoigne en particulier le vandalisme révolutionnaire). Comme si la Révolution, en une décennie, avait épuisé les mots d’utopie et de régénération, et ainsi anéanti les promesses du siècle des Lumières, les romantiques tournent leur regard vers le passé d’avant l’histoire, d’avant l’écrit - sur lequel se fonde l’ordre post-révolutionnaire : la loi, la constitution, le contrat, les droits de l’homme... Contre la nation citoyenne, contre l’abstraction démocratique, la Restauration en Europe se fonde sur la légitimité monarchique, l’histoire de chaque État et la culture propre à chaque peuple. Les théoriciens contre-révolutionnaires, comme de Maistre et de Bonald, exaltent l’histoire, les traditions, les libertés, le catholicisme. Les romantiques, Chateaubriand, Vigny, Lamartine, Hugo saluent l’ancienne France restaurée par les Bourbons.
Cette volonté de renouer avec le passé emprunte plusieurs canaux, qui ne se dissocieront que très progressivement : le roman, la recherche des traditions populaires et l’écriture historique proprement dite - en France, l’œuvre pionnière est celle d’Augustin Thierry avec ses Lettres sur l’histoire de France publiées à partir de 1820, suivis par les travaux de Thiers, Michelet, Mignet...

L’œuvre de Charles Nodier

L’introduction de ce courant d’idées en Franche-Comté est indissociable de l’œuvre de Charles Nodier. Ce fils d’un président du tribunal criminel du Doubs sous la Révolution monte à Paris dès l’âge de vingt ans. La publication d’un pamphlet en vers contre le Premier Consul, La Napoleone, lui vaut de revenir à Besançon en résidence surveillée. A la Restauration, il retrouve Paris, et devient le bibliothécaire du comte d’Artois à l’Arsenal. Auteurs de contes, de travaux historiques, il reçoit dans son salon les jeunes romantiques et les Comtois expatriés qui lui sont recommandés par son ami Weiss.
Avec lui, l’identité franc-comtoise se rattache directement aux mythes fondateurs de la littérature romantique : les épopées celtes et scandinaves, comme le roman historique et les contes fantastiques. Aux confluences de ces centres d’intérêt, Nodier dirige avec Isidore Taylor et Alphonse de Cailleux la publication des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, qui compteront 21 tomes richement illustrés de 1820 à 1878 - le deuxième, publié en 1825, est consacré à la Franche-Comté. A la suite du philosophe Johann Gottfried Herder qui affirme que c’est dans le peuple et dans sa langue que réside le génie d’une nation, et donc, que le peuple détient la véritable culture, Nodier publie aussi des Notions élémentaires de linguistique ou histoire abrégée de la parole et de l’écriture en 1834. Dans cet ouvrage, il affirme que « le patois, c’est la langue native, la langue vivante », la « langue inspirée » par Dieu lui-même, alors que le français, le « beau langage », changé par le grec et le latin et poli par l’académisme, n’est que « le simulacre et le mannequin ». Nodier émet d’ailleurs le souhait de voir se créer des académies régionales, vouées à recueillir les particularités linguistiques de chaque province. Dans le même souci de recouvrer cette identité primitive, il appelle à recueillir les traditions populaires. Grand admirateur de Walter Scott, il conçoit dès 1822 le projet d’écrire, en collaboration avec le jeune Victor Hugo, un roman d’aventures sur Lacuson - mais le projet n’aboutira pas. En mai 1843, sous le pseudonyme de « docteur Neophobus », il publie dans la Revue de Paris, un texte dans lequel il invite les Comtois à suivre l’exemple de l’Écossais James Macpherson, qui a mis au jour entre 1760 et 1763 une épopée gaélique, attribuée au barde Ossian.
L’élan donné par Nodier trouve un écho dans les trois départements comtois, grâce en particulier à Charles Weiss, le très actif conservateur de la bibliothèque municipale de Besançon, et à d’éphémères périodiques où se distinguent de jeunes auteurs : littérateurs (Xavier Marmier, Charles de Bernard, Louis Jousserandot), poètes (Léon Dusillet, Gindre de Mancy), érudits (Désiré Monnier, Édouard Clerc)...

Une école historique provinciale

Ainsi apparaît, autour de Charles Weiss, une école historique provinciale. Grâce à son appartenance à l’Académie de Besançon, à la Société d’Émulation du Jura, et ses relations avec Nodier, son rôle est en quelque sorte celui d’un chef de file des érudits de la province et d’un intermédiaire entre Paris et la Franche-Comté.
C’est autour de lui que s’élaborent les premiers projets de revue régionaliste. Il anime les éphémères Tablettes franc-comtoises en 1827-28. En 1833, Louis de Vaulchier sollicite sa collaboration pour lancer une Revue franc-comtoise, mais le projet n’aboutit pas. En avril 1836, se crée à Dijon la revue Les Deux Bourgognes, études provinciales, lettres, sciences et arts. Ses fondateurs s’assignent un programme ambitieux : « Nous consacrerons des biographies spéciales, si l’on ose parler ainsi, aux hommes, aux cités, aux monuments. Nous recommencerons l’histoire de toutes les principales villes de Bourgogne, des châteaux, des églises, des monastères. Partout enfin où la science archéologique pourra éclairer l’étude des arts et des mœurs, elle entrera dans nos investigations laborieuses ». Placée sous le parrainage de Lamartine et de Nodier, et chaudement appuyée par Weiss, elle livre chaque mois des poésies, des nouvelles, des critiques littéraires, et surtout des articles historiques. Les signatures de Désiré Monnier, Théodore Belamy, Édouard Clerc, Adolphe de Circourt, Clovis Guyornaud, Dusillet, Xavier Marmier, Viancin. Le ton est d’emblée très hostile à la domination culturelle de Paris. Le premier numéro comporte un article de Jean-Baptiste Pérennès, professeur à la Faculté des Lettres de Besançon et membre de l’Académie de Besançon, qui fait l’éloge du provincialisme : « En songeant à tout ce qu’il y a de charlatanisme, de complaisance et de camaraderie dans les feuilles que la capitale nous envoie comme la règle du gôut et les oracles de la raison, nous nous demandions si la province n’aurait pas quelque jour ses journaux littéraires, organes sincères de nos impressions, de nos pensées, de nos jugements ». Mais la revue cesse de paraître en mai 1839. Entre-temps, une Revue de la Franche-Comté, philosophie, sciences, beaux-arts, littérature, histoire, nouvelles est publiée à Lons le Saunier entre août 1838 et début 1841. Comme le sous-titre le précise, le contenu est assez éclectique. Elle rassemble surtout des auteurs originaires du Jura, « la partie où s’est conservé le plus longtemps ce que nos pères appelaient la nationalité franc-comtoise », comme Léon Dusillet, Armand Marquiset, Max Buchon, et très vite incline vers l’opposition libérale. En 1841, elle est reprise par Clovis Guyornaud, qui décide de s’installer à Besançon pour des raisons avant tout pratiques. La revue revendique alors avec éclat son ambition « de raviver dans le cœur de nos jeunes compatriotes l’amour et le respect pour les hommes et pour les choses du passé ». Elle entend travailler « à la gloire et à la reconnaissance de notre chère patrie franc-comtoise ». L’année suivante, elle est scindée en deux publications différentes, la Revue franc-comtoise, recueil historique et scientifique, qui traite surtout d’histoire régionale, et l’Album franc-comtois, consacré à la poésie, à la littérature et aux beaux-arts. Les deux revues, placées sous les auspices de Nodier, de Montalembert, de Victor Hugo et de Charles Weiss, réunissent la collaboration de Léon Dusillet, Adolphe de Troyes, Max Buchon, Désiré Monnier, Pallu, Édouard Clerc, Armand Marquiset, Charles Duvernoy... Mais elles cessent toutes deux de paraître dès 1844.
Avec le recours systématique aux archives écrites, qui sont collectées, inventoriées et publiées, dans le cadre des bibliothèques et des dépôts départementaux, se développe la pratique de l’écriture historique proprement dite - et ce, dans le cadre national et européen. Sous les auspices de Weiss, du député Jouffroy, de l’abbé Gousset, alors vicaire-général du diocèse, et du doyen de la Faculté des Lettres, Charles Duvernoy procède au classement et à la publication des papiers d’État du cardinal de Granvelle. Neuf volumes sont ainsi publiés entre 1841 et 1852. En parallèle, Duvernoy supervise l’édition des Mémoires et Documents inédits pour servir à l’histoire de la Franche-Comté publiés par l’Académie, dont trois volumes paraissent entre 1838 et 1844. Cette collection, qui s’inscrit dans le programme d’envergure nationale décidé par Guizot au début de la Monarchie de Juillet, a été voulue pour la région par Théodore Jouffroy, célèbre philosophe et député du Doubs de 1831 à 1842. En 1846, à l’initiative de Emmanuel Bousson de Mairet, professeur puis bibliothécaire, membre de la Société d’Émulation du Jura et de l’Académie de Besançon, l’imprimerie Javel d’Arbois réédite, sur souscription, Les Mémoires historiques de la république séquanoise et des princes de la Franche-Comté de Bourgogne de Gollut. Au-delà de l’opération commerciale, l’éditeur revendique un objectif plus noble : « Réimprimer les ouvrages de nos vieux historiens franc-comtois, entièrement disparus du commerce et devenus si rares dans les bibliothèques, nous a semblé une entreprise à la fois patriotique et agréable aux personnes qui se livrent à l’étude de l’histoire ». Surtout, la présente édition (plus de 2000 pages) se veut l’expression du « creuset de la science moderne », avec des notes et rectifications conséquentes dues à Charles Duvernoy.
Entre 1834 et 1838, l’académie de Besançon met au concours le sujet suivant : « Recueillir les traditions de la Franche-Comté, signaler les événements auxquel elles peuvent se rattacher, ainsi que les traits de mœurs locales qui y correspondent ; enfin indiquer le parti qu’on en pourrait tirer, soit pour l’histoire, soit pour la poésie ». Le mouvement est donné : Désiré Monnier publie Le culte des esprits dans la Séquanie en 1834, Clovis Guyornaud une Histoire populaire des Franc-Comtois, Auguste Demesmay des Traditions populaires de la Franche-Comté en 1841, Adolphe de Troyes des Légendes des Vosges franc-comtoises... Outre les érudits, les traditions orales et l’histoire régionale intéressent aussi les romanciers, comme Louis Jousserandot, qui fait paraître Le diamant de la Vouivre en 1843, puis Le capitaine Lacuzon l’année suivante, et les poètes, comme Gindre de Mancy et Léon Dusillet. Ce dernier, salué par Nodier, écrit de fausses chroniques médiévales qui connaissent un grand succès : en 1823, il publie Yseult de Dole, présentée comme une chronique du VIIIe siècle, découverte dans les ruines de Mont-Roland et attribuée au ménestrel de l’empereur Frédéric Barberousse. En 1843, il récidive en faisant paraître Le Chateau de Frédéric Barberousse à Dole ou le maléfice, chronique du douzième siècle.
Lorsque Théodore Belamy édite en 1842 un Recueil de Noëls anciens au patois de Besançon, il s’associe « quoique de loin, sans doute, et pour une bien faible part à l’œuvre des écrivains de conscience et de talent pour arracher à l’oubli les antiques traditions de notre province ». Il cite alors Édouard Clerc (auteur d’un Essai sur l’histoire de la Franche-Comté paru en 1840), Charles Duvernoy, Armand Marquiset, Désiré Monnier, l’abbé Richard, Adolphe de Troyes, Clovis Guyornaud, Gustave Colin, Jean-Ignace-Joseph Bourgon (Recherches historiques sur la ville et l’arrondissement de Pontarlier, 1841).
A la mort de Nodier au début de l’année 1844, les formes que sont le roman historique, la recherche des traditions populaires, et la science historique se sont déjà dissociées, bien qu’elles soient pratiquées par le même groupe d’érudits, unis par le même patriotisme local et par leur dette à l’égard de celui qui vient de disparaître.

La déclinaison de l’identité

Telle qu’elle s’élabore au sortir de la Révolution, l’identité régionale franc-comtoise est indissociable d’un projet politique, ou dirions-nous, d’un projet de société. La finalité de ceux qui la créent vise moins à justifier un quelconque séparatisme d’avec l’ensemble national qu’à affirmer une certaine personnalité régionale. Pour résumer, cette identité se décline autour de trois thèmes qui interagissent entre eux.
La recherche du peuplement originel suscite des investigations archéologiques, linguistiques et ethnologiques. Les romantiques voient dans les traditions populaires, le conservatoire des temps anciens, et dans le paysan « le seul historien des temps antéhistoriques » comme l’écrit George Sand. Le relief, le climat, l’histoire, se conjuguent ainsi pour donner naissance à la « race » comtoise, « race austère, énergique, intelligente » (Montalembert) - qui trouve son archétype dans le montagnon : « Dans les hautes montagnes, l’homme est plus grand et plus robuste, il a l’esprit plus vif et plus industrieux » (Rougebief). Cette quête du peuple primitif privilégie l’influence celte - séquane en l’occurrence (la querelle d’Alésia constituera une motivation supplémentaire), reprenant en cela les spéculations d’Augustin Thierry et de François Guizot, qui présentent l’histoire de France comme l’opposition de la nation issue des Gaulois et de la noblesse d’origine germanique. Proudhon pourra revendiquer dans ses Carnets son statut de « Franc-Comtois pur sang », d’« enfant de Brennus » et d’ « homme de race, non déchue, mais primitive ».
L’image que se font les romantiques de la Franche-Comté et de ses paysages transpire d’une poésie mélancolique et d’un enthousiasme emphatique qui privilégie les éléments remarquables : les montagnes et les forêts, tout en négligeant les plaines et les villes. L’accent est mis sur le « pittoresque », le « grandiose », de la montagne comtoise qui inspire à la population ses qualités morales (simplicité, fidélité, courage, indépendance...). Nodier compare la Comté à l’Écosse et à la Suisse, Montalembert à l’Autriche (« le Tyrol de la France »). Pour Xavier Marmier, les landes d’Islande rappellent Frasne et les rochers des îles Féroé, Mouthier-Hautepierre. Eugène Rougebief commence son Histoire de Franche-Comté par une description des paysages de la région, en commençant par les montagnes et en citant longuement Nodier. Cette insistance exprime le refus de l’urbanisation et de l’industrialisation, ainsi que celui de l’indifférenciation des individus. Elle correspond aussi à la conception d’une Franche-Comté originelle, qui, protégée par ses montagnes et ses sapins, a conservé son indépendance et a su préserver une harmonie sociale agreste - voir l’œuvre de Max Buchon.
La nostalgie des libertés constitue la trame de la relecture de l’histoire comtoise de la Séquanie jusqu’aux Habsbourg. Elle insiste sur l’importance du Moyen-Age (en valorisant la féodalité en tant que société organique, cimentée par les liens personnels et religieux) et sur les influences germaniques et espagnoles - on sait le succès de « Besançon vieille ville espagnole » (Victor Hugo, Les feuilles d’automne, 1830). Le mythe de la république séquanaise trouve son illustration principale avec la guerre de Dix Ans (1635-1644) et ses héros : le capitaine Dusillet, Boyvin le président du Parlement de Dole et bien sûr Lacuzon... L’histoire régionale naissante cherche à créer (ou à recréer) une identité régionale, à tisser une continuité de l’époque celte à l’époque moderne, de présenter le comté de Bourgogne comme l’héritier direct de la civitas Sequanorum au nom d’une forme de patriotisme régional. Déjà Augustin Thierry, dans ses Lettres sur l’histoire de France, écrivait que « l’histoire de la contrée, de la province, de la ville natale est la seule où notre âme s’attache par un intérêt patriotique ». Armand Marquiset, en préface de sa Statistique historique de l’arrondissement de Dole parue en 1841, souligne que son travail a été animé « par le souvenir de la vieille indépendance de notre belle province », et qu’il n’a « d’autre mobile que l’amour du pays ».

Un régionalisme politique

Dans un XIXe siècle marqué par les soubresauts politiques et le triomphe de l’individualisme (ce que les théoriciens traditionalistes appellent l’atomisme social), la conception presque organiciste de la société peut être revendiquée par plusieurs courants politiques. D’ailleurs nombre de ceux qui travaillent à défendre et entretenir l’histoire de la province et ses particularismes sont aussi des hommes engagés dans les luttes politiques de leur temps : Auguste Demesmay, Gustave Colin, Désiré Monnier, Louis Jousserandot, Xavier Marmier, Max Buchon, Jules Gros, Charles Beauquier...
La droite conservatrice exprime par l’histoire régionale la nostalgie de la société féodale et agraire et voit dans la province un rempart à la puissance de l’État post-révolutionnaire, égalitaire et rationaliste. Comme l’écrit Louis de Vaulchier, « nous prétendons recréer notre antique comté de Bourgogne, non pour reculer aux idées politiques du Moyen-Age, mais pour lui redemander nos vieilles libertés, nos franchises communales, nos administrations en famille, notre rude et noble franc-parler ». Les organes royalistes - La Gazette de Franche-Comté, Le Séquanais, et plus timidement, L’Union franc-comtoise - sont alors les premiers à revendiquer une certaine décentralisation politique. La célébration des libertés provinciales exprime un refus de la centralisation jacobine et napoléonienne, mais aussi une critique implicite de l’Ancien Régime français - présenté comme le fossoyeur des corps intermédiaires et de l’influence nobiliaire. Dans la pensée traditionaliste, la province constitue, au même titre que la famille ou le métier, la composante « naturelle » d’un ordre voulu par Dieu. L’histoire est l’occasion de vanter la religion comme lien social et de célébrer la tradition. Cette conception contre-révolutionnaire se retrouvera plus tard chez les historiens d’Action Française - voir l’œuvre d’Émile Longin par exemple, spécialiste de la Guerre de Dix Ans et auteur d’un article sur la « nation comtoise » (1918). Pour les clercs, l’attention portée à l’étude du monachisme et des communautés religieuses témoigne de leur profonde hostilité aux théories politiques du temps : socialisme et libéralisme. « Jamais l’impuissance de l’individualisme humain ne se révèla plus sensiblement que de nos jours », écrit l’abbé Richard dans son introduction à l’Histoire de l’abbaye de la Grâce-Dieu (1857).
La gauche démocratique et populaire exalte les solidarités traditionnelles - du type associatif : fruitières, communaux, affouage - et l’harmonie sociale des communautés rurales d’avant la révolution industrielle, présentées comme de petites républiques égalitaires. Eugène Rougebief, républicain, auteur d’une Histoire de la Franche-Comté ancienne et moderne (1851), s’attache à faire une histoire totale, contrairement à certains de ses prédécesseurs qui selon lui, « avaient détaillé trop complaisamment l’existence des hautes classes sans s’occuper des classes inférieures ». Désiré Monnier, qui ne cache pas son affection pour la révolution de 1789, donne ainsi à son travail une finalité sociale - qui fait de l’histoire et du culte des grands hommes une véritable religion civique : « Avec la consécration publique de quelques noms auxquels se rattache l’estime des siècles, nous relèverions le moral d’un peuple que menace la dissolution du nœud social en ce temps d’indifférence et d’égoïsme, et nous verrions avec ce moyen d’émulation, renaître le patriotisme qui engendrait jadis une foule d’autres vertus dont on ne sait plus aujourd’hui que le nom ». Par les traditions populaires, la poésie, le roman réaliste - songeons à l’influence de Courbet en peinture, ils dessinent une autre identité régionale qui s’incarne dans le petit peuple des villes et des champs, volontiers hostile aux élites et aux pouvoirs dénaturants (l’Église romaine en premier lieu) - d’où l’intérêt pour les traditions populaires, païennes ou paléo-chrétiennes. Chez les socialistes qu’ils soient fouriéristes ou proudhoniens, adversaires de l’État tout-puissant et de l’aliénation industrielle, l’histoire de la Franche-Comté peut fournir des exemples à l’appui de leurs théories politiques - pour Proudhon, qui ne manque pas de faire référence aux libertés communales ou au mouvement fédéraliste de 1789, la province, avec la commune, le syndicat et la coopérative, est au cœur de la pensée fédérative.
La création de l’identité régionale répond donc à des objectifs qui dépassent les seules aspirations d’une érudition gratuite ou d’un chauvinisme primaire : elle se conçoit comme la tentative de créer, en réaction à l’individualisme post-révolutionnaire, une nouvelle forme de cohésion sociale (voir ce qu’écrit Tocqueville sur les libertés locales, les associations, la religion... dans De la démocratie en Amérique, 1835-40). Dans la relecture d’un passé que l’on veut commun et la définition d’un ensemble territorial et humain, il faut donc voir davantage une ambition programmatique qu’une spéculation inspirée par la nostalgie. L’histoire, l’ethnologie, le roman populaire et le conte fantastique dépendent alors très largement des supposés idéologiques et des préférences politiques de leurs auteurs.
On comprend donc que, lorsque dans les années 1860, l’Empire favorise l’unité italienne et quand l’Église prend un tour de plus de plus unitaire et de plus en plus intransigeant (condamnation des « erreurs modernes » par le Syllabus de 1864), l’histoire, le folklore de la région ne demeurent pas étrangers aux querelles du temps. La Revue littéraire de Franche-Comté est lancée en novembre 1863. Elle se veut le « centre de ralliement de tous les hommes d’étude qui appartiennent à cette noble province. Nous gémissons de voir s’affaiblir parmi nous l’esprit franc-comtois sans que personne fît aucun effort pour le ranimer ». Son programme reprend celui des revues qui ont vu le jour plus de vingt ans auparavant : « On insérera dans la revue les épisodes les plus intéressants qui se rattachent à l’histoire de la province, les traditions locales ou légendes les plus curieuses. On y publiera des chroniques bibliographiques, des critiques littéraires, des études morales, des études romantiques de peu d’étendue, des poésises, des biographies de comtois célèbres ». Placée sous le haut patronage de Charles Weiss, elle reçoit d’abord un accueil très favorable, et publie des articles de Charles Nodier, Xavier Marmier, de l’abbé Richard, de Max Buchon... Seulement, avec le lancement des Annales franc-comtoises catholiques et la mort de Weiss en 1866, la revue prend un ton de plus en plus anticlérical et finit par ne réunir que des républicains plus ou moins avancés : Max Buchon, Charles Thuriet, Charles Beauquier, Jules Gros, Charles Perron... Face à elle, l’école historique catholique se structure autour de l’abbé Besson et de ses Annales franc-comtoises, fondées en 1864. Par de monumentales synthèses (Vie des Saints de Franche-Comté 1854-56, Histoire de la persécution révolutionnaire dans le département du Doubs de Jules Sauzay 1867-73...), et d’innombrables monographies et hagiographies, son ambition est de souligner l’apport décisif du catholicisme dans l’identité franc-comtoise et de défendre l’influence sociale de l’Église, face à la Révolution et aux forces considérées comme révolutionnaires (franc-maçons, protestants, libre-penseurs...).

Conclusion sur le temps présent

Avec le début du XXe siècle, apparaît une histoire régionale davantage conforme aux exigences universitaires, et qui, ainsi, se rend en grande partie étrangère aux enjeux politiques de son temps. Au contraire, ce qu’on appelle le régionalisme s’attache à défendre le particularisme culturel et les intérêts économiques des départementscomtoisautraversdes sociétés savantes, du tourisme naissant, des revues, comme Les Gaudes, Pays Comtois ou Franche-Comté Monts Jura. Les lendemains de la Seconde Guerre mondiale verront la synthèse d’un catholicisme social et populaire incarné par un clergé soucieux « d’aller au peuple » et d’une gauche libertaire, écologiste et autogestionnaire. Le mouvements des Lip (« travailler et vivre au pays ») et l’œuvre de l’abbé Garneret (qui se réfère à plusieurs reprises à Proudhon) peuvent en être considérés comme deux manifestations parmi d’autres.
Seulement, parce qu’elle est issue d’une matrice avant tout idéologique, l’identité comtoise ne correspond qu’en partie à sa géographie : la « Basse Comté » (Haute-Saône et vallée du Doubs) comme dit Nodier est négligée, le pays de Montbéliard est en exclu par les érudits catholiques (voir l’œuvre de l’abbé Tournier) et le Territoire de Belfort en est absent parce qu’inclus trop tardivement (1871). Cette distorsion est pour le moins gênante en ce qu’elle valorise plus un idéal-type qu’une réalité démographique et économique. L’autre difficulté qu’on ne fera ici que mentionner est de savoir comment cet idéal-type s’est diffusé et par quel processus les Comtois se le sont appropriés.
En ces temps dominés par la mondialisation libérale, et devant la nécessaire construction d’une Europe politique, il faut sans doute croire que le sentiment régional, le nôtre comme les autres, trouvera un nouveau regain. Faut-il le redouter ? En fin de compte, le régionalisme se définit comme une communauté solidaire et comme un héritage - que chacun peut ou non acquérir et partager, qui se manifeste au travers de marqueurs d’identité, linguistiques (les « régionalismes »), gastronomiques, ou autres (les clochers comtois, l’horloge comtoise, la montbéliarde et le cheval comtois...). Le risque est plutôt de le voir réduit aux besoins d’une économie soucieuse de récupérer les distinctions régionales ou locales : Appellation d’origine contrôlée (AOC), Indication géographique de provenance (IGP), produits du terroir... Quant au régionalisme politique, par le passé et comme dans l’avenir, comme nous l’avons montré, les Comtois, Français de raison, de culture et de sentiment, n’ont jamais revendiqué plus que leur place dans la République.

Vincent PETIT

Cet essai a été publié au préalable dans Lettres Comtoises, n°9, octobre 2004, revue de l’Association du Livre et des Auteurs Comtois.

Bibliographie :

* BRELOT Claude-Isabelle, « Le sentiment provincial en Franche-Comté pendant la première moitié du XIXe siècle : persistance et sociologie », Le rattachement de la Franche-Comté à la France, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1979.Trésor des parlers comtois, éditions Cêtre, Besançon, 2003

* DEBARD Jean-Marc, « Charles Duvernoy, historien montbéliardais et comtois 1774-1850 », Procès-Verbaux et Mémoires de l’Académie de Besançon, 2000.

* DEFRASNE Jean, Les Comtois. Le pays, l’histoire, l’esprit, Yens/Morges, Cabédita, 2002.

* FONVILLE Robert, Désiré Monnier, Annales littéraires de l’Université de Besançon, 1974.

* FURET François, OZOUF Mona, Dictionnaire critique de la Révolution française, Paris, Flammarion, 1992.

* LAGRÉE Michel, « Langue céleste et langue régionale au XIXe siècle », Religion et modernité. France XIXe-XXe siècle, Presses Universitaires de Rennes, 2002.

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RENAN Ernest, Qu’est-ce qu’une nation ? et autres essais politiques, Paris, Pocket, 1992.

* THIESSE Anne-Marie, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999.


P.-S.

Un grand Merci à Vincent PETIT pour cette magnifique première contribution à www.cancoillotte.net