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La foire aux bricotiers

jeudi 17 avril 2014, par Jean-Louis

A l’automne 1946, la guerre était finie mais le rationnement n’était pas terminé pour autant. Les fameuses cartes et coupons étaient toujours en vigueur, au grand dam des habitants qui avaient espéré que l’abondance irait de pair avec la paix retrouvée. Le départ des allemands avait rendu la frontière avec la Suisse plus perméable. La contrebande, plus aisée, suscitait des vocations de bricotiers. La grande contrebande avait dû s’adapter à la disparition des maquis et avait rapidement changé de nature et d’objet. De nombreux contrebandiers avaient vu gonfler leurs stocks de produits ou de matériels qui ne trouvaient plus preneurs ou avaient perdu de leur valeur. Dans les fermes du Haut-Doubs, il se racontait que si certains, plus malins, avaient fait fortune, d’autres s’étaient ruinés en accumulant des objets devenus inutiles. Faute d’acheteurs, les stocks de cartouches ou les pistolets avaient moins d’attraits et devinrent même complètement obsolètes quand il fut interdit de posséder des armes de guerre chez soi. Vendre des jambons au marché noir avait été une activité risquée et très lucrative mais quand il fut possible à chacun d’élever des cochons sans risque de les voir réquisitionnés, le prix de la viande de porc chuta brutalement. Ecouler les stocks venant de la contrebande et du marché noir devînt la préoccupation majeure des receleurs.

Qui n’avait pas dans sa cave ou son grenier accumulé des paquets de chicorée et autres succédanés de café ? Les fabricants de pièces de montres manquaient cruellement de métaux, pourquoi ne pas leur céder des balles de fusil et leurs douilles et vendre la poudre aux chasseurs ? L’idée de troc commença à faire son chemin et c’est à l’occasion de la préparation d’un tournoi de tarot qui devait avoir lieu à Montbenoît, que des habitants du Saugeais évoquèrent une proposition pour le moins inattendue. Certes le premier prix serait, comme il se doit, un porcelet, mais ne pourrait-on doter les autres places de produits déclassés venant de la contrebande ? Et si en parallèle au tournoi, on organisait une brocante où les joueurs de tarots échangeraient les bons gagnés par leur performance contre des objets de la brocante ? On pourrait même compléter la compétition centrale par des tournois annexes de tarots, de belote ou de jacquet ? On pourrait même en réserver certains pour les enfants, pour les femmes ou pour les anciens afin que le maximum de gens participe à l’évènement.

Tout le Saugeais bruissait de rumeurs et de racontars. Le Saugeais, si vous ne le saviez pas, est cette zone sauvage de la vallée du Doubs entre Pontarlier et Morteau, centrée autour de l’abbaye de Montbenoît, le seul monument de l’époque médiévale conservé intact dans le département. C’est dans cette région que Louis Pergaud a situé, à juste titre, sa célèbre « Guerre des boutons ». Les habitants au caractère bien trempé, sont, pour une bonne part, issus d’ouvriers valdôtains venus au XVe siècle pour réparer l’abbaye qui avait subie de lourds dégâts durant la guerre de trente ans. De ces origines, ils ont gardé un patois issu du franco-provençal, une résistance à toute épreuve et une farouche volonté d’autonomie. La contrebande y a toujours été considérée comme une activité respectable et nécessaire. Il va sans dire que la foire à la bricote y fût immédiatement accueillie par les élus et louangée par les poètes locaux.

Evidemment il était difficile d’organiser un tel évènement à l’insu de la gendarmerie, des services fiscaux et de la douane en particulier, qui tous pourraient se manifester et constater des délits, des fraudes ou des infractions de toute sorte. Mais l’imagination des saugets est sans limite. Ils décidèrent de limiter l’accès gratuit aux habitants des onze communes du Saugeais. Pour les gens extérieurs, l’adhésion à l’Association « Les Amis du Saugeais », pour un prix modique, valait laissez-passer : l’association décupla ses effectifs ! Un système de tickets échangeables sur toute la foire récompensa tous les gagnants des tournois de tarots et autres jeux. Ces tickets pouvaient s’acheter auprès de l’Association, avec un rabais de 5% pour les habitants du Saugeais, les vieux de plus de soixante-dix ans et les jeunes de moins de quatorze ans reçurent quelques tickets gratuits. Ces tickets étaient soigneusement identifiés par leur couleur (bleu, blanc, rose ou vert) et leur valeur faciale. Ils seraient repris par les Amis du Saugeais à 90% de la valeur affichée, à la fin de la foire.

Le préfet se contenta intelligemment de poster les gendarmes aux entrées du Saugeais, là où étaient délivrés les laissez-passer et les tickets et les douaniers restèrent cantonnés aux postes-frontière avec la Suisse. Le samedi, les tournois de cartes se déroulèrent dans une ambiance de folie. Le succès fut tel qu’il fallut dédoubler tous les tournois et la générosité des éleveurs permit de donner onze porcelets en récompense. La foire débuta le dimanche après la messe de sept heures où tous se sentirent tenus d’assister. Un roulement de tambour donna le signal de la ruée. Les échoppes des changeurs de tickets furent prises d’assaut et les ventes aux enchères donnèrent lieu à des joutes spectaculaires. Certains objets se vendirent plusieurs fois de suite et une cafetière italienne eut même six propriétaires différents dans la même journée. Les bricotiers étaient à l’honneur racontant leurs exploits à des gamins ébahis. A cinq heures du soir, se terminait l’unique foire à la bricote ayant existée. Tout ou presque avait trouvé preneur, le système de monnaie parallèle qu’étaient les tickets (certains les gardèrent en souvenir) avait parfaitement fonctionné. Les bénéfices considérables recueillis par les Amis du Saugeais furent alloués à la restauration de l’abbaye.

Si vous passez par Montbenoît, visitez ce splendide monument puis asseyez-vous à la terrasse du restaurant, commandez un Pontarlier-Anis et attendez. Il serait bien étonnant qu’on ne vous aborde pas et qu’un vieux ne vienne pas vous raconter comment l’année suivante, la boutade du préfet désignant le patron du restaurant comme « Président de la République libre du Saugeais » fit naître ce minuscule petit État, avec son hymne, son drapeau, ses timbres et même sa monnaie, certes factice, mais que la contrebande avait imaginée et fait fonctionner.