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La brouette

mercredi 20 février 2013, par Jean-Louis

En cette fin d’octobre, le ciel était uniformément gris et l‘air froid et humide laissait présager les premières chutes de neige. L’hiver s’annonçait précoce et rigoureux et les habitants de Grand-Combe Châteleu qui se rendaient à l’église pour l’enterrement du P’tit Claude, faisaient le même constat en échangeant des propos de circonstance et chacun de commenter le temps et la mort du plus fameux contrebandier ayant sévi entre Mouthe et Morteau :
- Il fait cru et ça sent la froidure,
- Ah, c’est l‘hiver qui tresit.
- C’est normal car on a eu cette année deux mois de beau temps comme qui n’est pas permis,
- Il veut y avoir de la neige pour la Toussaint que ça ne m’étonnerait pas,
- P’tit Claude ne voulait pas que Juju le cantonnier se brise les mains en creusant la terre gelée,
- Il est parti trop tôt et bien vite, c’est l’abus de gentiane qui l’a abattu,
- Oui mais la privation à l’hôpital, ça l’a achevé !
- Que voulez-vous, à trop rincer l’chaudron, on use le fond,
- C’est y pas vrai qu’à 85 ans, il trafiquait encore ?
- Ouais et l’André Poix l’a mauvaise,
- Y a bien du monde à c’tte messe,
- Y a beau dire, il était si tellement brave...

Le curé avait commencé son sermon qu’André Poix n’écoutait que d’une oreille. Il repensait à ce que lui avait dit son directeur des Douanes, la veille au soir lors de son pot de départ en retraite. Celui-ci considérait l’affaire des brouettes comme éteinte par la mort du suspect et n’avait aucun moyen à consacrer à cette affaire d’autant que le poste d’André était supprimé. Soudain, André se sentit observé car le curé parlait des gendarmes et des douaniers que P’tit Claude avait dupés sans méchanceté. S’adressant aux quelques enfants assis au premier rang, le prêtre leur demanda pourquoi lui qui savait ce que faisait le Claude, n’avait rien dit : « Parce qu’il se serait vengé sur vous ». Sourires dans l’assistance ! « Parce que vous êtes un taiseux » « Ah bon, vous trouvez que je fais des sermons trop courts ! » Rires ! « Parce qu’il vous donnait des lapins ». Franche hilarité et sourires du célébrant qui enchaine sur le secret de la confession et sur la bonté du Père qui a déjà accueilli le Claude auprès de Lui et de conclure à propos des lapins dont il avait hérité qu’il les distribuerait entre ceux qui feraient l’effort d’accompagner le P’tit Claude jusqu’au cimetière !

Une semaine plus tard et une dizaine de cm de neige au sol, André Poix répond au rendez-vous donné par le maire qui lui apprend que la commune était propriétaire de la ferme de Zénobie depuis que celle-ci était décédée, il y a quatre ans. Le P’tit Claude en avait l’usufruit jusqu’à sa propre mort. La commune avait le projet de faire de cette grande ferme typique du Haut Doubs, un centre d’histoire des arts et coutumes populaires. Mais avant d’en arriver là, il fallait assurer la conservation du site qui serait vite pillé et saccagé si on ne l’occupait pas. Et comme André allait devoir quitter le logement de fonction qu’il occupait dans le bâtiment de la douane, pourquoi ne viendrait-il pas loger dans la ferme de Zénobie ? Quel symbole ce serait que de voir le douanier habiter chez le contrebandier ! Et le maire d’ajouter : « André, tu fais partie de la commune, tu es originaire de cette région et tout le monde t’aime bien et je te verrais bien siéger dans le prochain Conseil municipal. En attendant, allons visiter la ferme ».

La grande ferme dite ferme de Zénobie, était une énorme bâtisse reposant sur ses deux étages maçonnés et surmontée d’une charpente deux fois plus haute cernant sa monumentale cheminée pyramidale, le tuyé, dans laquelle on fumait jambon, jésu, morteau et bresi. La vingtaine de pièces donnant au sud était encombrée d’objets de toute sorte. Sur les côtés, la toiture descendait à moins d’un mètre du sol et sur l’arrière, outre la monumentale porte de grange et l’écurie qui pouvait accueillir une bonne vingtaine de bovins, il y avait un atelier de boucherie, une menuiserie, un alambic entouré d’une bonne centaine de bouteilles de gentiane, un cellier, un atelier de mécanique et un autre d’horlogerie, des cages à lapins et une petite forge accolée au four à pain. 0n trouva même une remise où étaient stockées quatre brouettes neuves !

Fin janvier, André Poix, gardien-guide de ’’La Grande Ferme de Zénobie ‘’, salarié de l’association Mémoires du Haut Doubs emménageait dans le logement que la commune avait réalisé dans la partie qu’habitait Zénobie. La première tâche qui lui avait été demandée était de faire l’inventaire de tout ce qu’il y avait en séparant les objets qui avaient une valeur historique ou culturelle du reste qui serait vendu ou jeté. C’est naturellement vers la brouette de Claude que se dirigea André. La transformation en hotte de portefaix ne posait aucun problème dès lors que l’on trouvait comment fixer la roue. Ce qui l’intriguait, c’était le soin avec lequel avaient été décorés les manches. De fines stries parfois profondes sillonnaient chaque manche sur toute leur longueur ; il était certain que ce n’était pas que décoratif et il crut trouver la réponse en découvrant dans l’atelier un article soigneusement découpé sur les puzzles en 3 dimensions. Il passa des soirées à chercher la clé, en vain. Ses recherches lui firent trouver un cahier d’écolier marqué ’’brouettes’’ où figurait date par date les initiales d’un client, un chiffre souvent 1, parfois 2 et plus rarement 3 ou 4 (sans doute le nombre de brouettes vendues), la commune et dans la dernière colonne, parfois un trigramme incompréhensible comme L4A, AUL ou T3Y. Il lui fut facile d’identifier dans le cahier, les noms de certains acheteurs (à commencer par des gens de sa famille) ce qui confirmait en partie la confidence du P’tit Claude pour environ 4.500 brouettes. Il pensa que ce dernier avait exagéré mais découvrit par hasard des factures de livraisons de brouettes à des jardineries ou surfaces de bricolage, ce qui confirmait le volume du trafic.

Durant l’été, commencèrent les premières visites et les salles consacrées à la contrebande connaissaient un vrai succès. Un jour, André guida une famille dont le gamin impertinent l’assaillait de pourquoi et de comment et touchait à tout. Il s’empara sans vergogne du manche droit de la brouette. « Petit, tu sais ce que c’est ? » ; « Ben, oui. C’est un puzzle 3D » et en quelques secondes, il démonta le manche en 24 morceaux qui s’éparpillèrent sur le sol. Ses parents exigèrent qu’il remette l’objet en état, ce qu’il fit en un tour de main. André voulant s’essayer sur l’autre manche, provoqua l’hilarité des jeunes : « C’est un faux, il n’y aucune pièce qui bouge ! » Au bout de cinq ou six essais, André comprit comment faire et le soir venu, il répéta les gestes de nombreuses fois avant de repérer un papier beige coincé dans une pièce creuse : il le sortit avec la pointe de son couteau et le déplia soigneusement pour découvrir une pièce d’or ! Un 5 francs or de 1854 en parfait état enveloppée dans un papier dans de soie sur lequel était écrit « Et de 1 ! Et les autres ? »

P’tit Claude par delà la mort le narguait : pour un douanier, n’avoir pas vu le troc de brouette passe encore mais ne pas voir un trafic de pièces d’or est une véritable insulte à son professionnalisme. André préféra ne rien dire au maire et continuer à chercher d’autres preuves avant de révéler cette nouvelle performance du contrebandier. Il se mit à inspecter le moindre recoin de la ferme, à démonter le moindre outil, à sonder les murs, à soulever chaque latte de parquet. Sa quête ne fut pas vaine. Dans un recoin de la cuisine, il trouva deux Demi Napoléons (n°3 et n°4) de 1911 et 1914 et dans le tas de bois, il découvrit deux autres manches de brouette dont le gauche était un puzzle 3D. Au bout de 48 heures, il en trouva le mécanisme et une autre pièce d’or, cette fois un 10 francs or Cérès de 1899 avec les mots « et de deux ! ». Il en trouva 12 autres en cinq mois dans des endroits parfois étranges comme la pièce n°9, une Croix Suisse de 20 CHF de 1947, coincée sous la couenne d’un jambon ! La n°5, un Napoléon de 20 francs de 1904 était dans une alvéole creusée dans la roue de la brouette contre la bande de roulement. La n°14, un superbe napoléon de 40 francs or de 1811, servait de fonds à une montre gousset. Parfois, il fut aidé par la chance comme pour ce Napoléon III 10 francs de 1866 (n° inconnu) qu’une souris avait poussé hors de son trou. Ou encore le n°11, un Louis XVIII de 1822 trouvé sous un pavé qui branlait dans l’écurie. André enleva ensuite tous les pavés, mais sans résultat ! De quoi fulminer. Dans le harnais d’un cheval, il trouva les numéros 6, 7 et 8, trois Napoléons de 20 francs de 1905 et collé dans la couverture du missel de Zénobie, le n° 12, un 20 dollars US de 1904, la plus grosse pièce pesant 33 grammes soit l’équivalent de 5 Napoléons. Au total, il trouva 16 pièces sur les 18 numérotés par P’tit Claude. Il ne trouva jamais le n° 10 (sans doute la pièce sans n°), le n°13 et le n°17.

Juste de l’autre côté de la prairie, sur la commune neuchâteloise du Cerneux-Péquignot, Justin Graf, le fils d’un garde frontière suisse élevait des cochons et vint trouver André qui avait bien connu son père et pour cause. Il souhaitait fumer ses salaisons à l’ancienne en utilisant le magnifique tuyé de la ferme à Zénobie : en échange de 20% de la production, André assumerait le fumage selon les traditions. Avec les suisses, quand il s’agit de faire des affaires, ça ne traine pas et tout fut conclu dans les formes en une quinzaine de jours et la production pouvait démarrer. Auparavant André dut vérifier l’état du tuyé qui n’avait pas servi depuis vingt ans et s’équipa de cordes de rappel, tel un alpiniste, pour remonter à l’intérieur du conduit et là ce fut le choc ! Derrière, une latte abimée, il découvrit une réglette remplie de 12 pièces d’or, des Unions latines belges de 1865 à 1914. Puis il retira latte par latte pour découvrir un fabuleux trésor : soigneusement rangées par type de monnaie, sur trois côtés du tuyé et sur 4 mètres de haut, luisent près de 10.000 pièces d’or ! Une fortune colossale, inimaginable de plus de 3 millions de francs suisses.

André était abasourdi : il avait rangé les pièces d’or dans la cache dont la trappe d’accès était située sous le lit de Zénobie. Elle avait du servir, pendant la guerre, aux passeurs comme on pouvait le deviner en lisant certaines inscriptions. Le tuyé était remis en état et les premières fumaisons avaient débuté et demain, il livrerait ses 160 premières morteaux à Justin Graf, l’éleveur suisse, comment ? Il n’y avait que 250 mètres à parcourir et la brouette ferait l’affaire : une reconversion honnête pour cet instrument de délit. Mais que faire des pièces ? D’où viennent-elles ? À qui appartiennent-elles ? L’ancien douanier avait des scrupules : s’il déclarait la découverte à la gendarmerie, les pièces seraient mises sous séquestre et ni la commune, ni lui, ne les reverraient. Et puis ce pouvait être la propriété d’un honnête citoyen qui n’avait pas confiance dans les coffres des banques et qui se manifesterait un jour prochain. Il n’attendit pas longtemps.

En déchargeant une livraison de 10 jambons à fumer, il trouva au fond de la brouette un morceau de papier sur lequel il lut d’un côté ’’contacter ferrand ‘’et de l’autre ’’3834 pharmacie’’. Ferrand lui disait quelque chose, il avait lu ce nom sur la carte des passages utilisés pendant l’occupation par les passeurs et les contrebandiers (c’étaient souvent les mêmes). Cette carte qui indiquait 21 passages entre Goumois et Mouthe, établie par P’tit Claude, était exposée dans la salle sur la résistance et faisait l’admiration de tous pour la précision du dessin et le luxe de détails propre à chaque passage. Ferrand était indiqué en trois endroits comme ’’récepteur’’ côté suisse : à la Brévine, au Locle et aux Planchettes. Il n’y a qu’au Locle où il y avait des pharmacies et la carte était suffisamment précise pour ne pas se tromper de lieu. En fouillant dans les papiers non classés, André trouva un papier de même type marqué ’’livrer Ferrand’’ et ’’0212 couronne’’ qui pour lui indiquait clairement l’hôtel des Planchettes. Dans les livres de comptes, il trouva une vingtaine de fois Ferrant ou Ferrand avec un chiffre en recettes ou dépenses sans qu’on puisse identifier s’il s’agit d’argent, de pièces ou d’autre chose. En relevant ces lignes, André constata que tous les relevés étaient datés du 25 d’un mois impair. Et comme on était à trois jours du 25 septembre, André s’équipa et décida d’aller à pieds à ce surprenant rendez- vous. Pour s’y rendre, il prit son temps et emprunta trois des passages du P’tit Claude que lui-même ne connaissait pas et s’étonna de la facilité à franchir les frontières par des chemins qui ne figuraient sur aucune carte. Il posait ses pieds dans les pas du P’tit Claude et celui-ci loi parlait de la prochaine source, des lieux à framboises, des sommets qui rosissaient à l’aube naissante, de la fermière généreuse (ou plutôt sa fille) qui lui offrirait un litre de lait tout frais. Il prit même un malin plaisir à endormir les chiens des gardes suisses avec des boulettes à la digitaline. Il avait même passé en fraude quelques unes des pièces d’or qu’il avait découvertes ainsi qu’un livret d’épargne au porteur de la BCN dont la dernière écriture remontait à une demi-douzaine d’années. Il dormit deux nuits à la belle étoile dans des abris signalés et c’est tout joyeux qu’il poussa en fin de matinée la porte de la pharmacie principale du Locle.

On le salua poliment et quand il dit qu’il venait voir M. Ferrand, on lui demanda lequel. De quoi être déstabilisé, mais spontanément il dit 3834 et on le fit monter aussitôt à l’étage. Un vieux monsieur d’une élégance surannée l’attendait. « Je savais que vous arriviez. Il était temps car chaque jour qui passe est un cadeau du ciel quand on a dépassé nonante. Mais le ciel peut se lasser très vite. J’ai tout préparé, il n’y a qu’à signer. Nous avons rendez-vous à la banque à midi avant d’aller déjeuner à l’Auberge du Prévoux ». André Poix, honnête (jusque là) agent des douanes en retraite, écoutait sans comprendre ce qui lui arrivait. Ce distingué vieillard était la plaque tournante de la contrebande dans le canton de Neuchâtel et l’avait choisi pour être son relais côté français. « Cela faisait plus de septante années que je travaillais avec Clodion, son patronyme pendant la guerre. Et il a toujours été ’’réglo’’ comme vous dites. Il faut dire qu’il avait bien été formé par Zénobie. » Et d’énumérer tous les trafics qu’ils avaient montés ensemble depuis cette lointaine époque où ils n’étaient encore que des bricotiers. Ils avaient commencé avec les soieries, dentelles, mousselines, et cachemires, puis avec l’occupation, ce fut le cacao, le sucre, les épices, le café. Plus tard, les contrebandiers avaient transporté des pièces d’horlogerie, des pierres précieuses, des pièces en or et des devises. « Clodion était riche, très riche mais ça ne l’intéressait pas. Pour lui, la contrebande c’était un jeu. Il prenait autant de plaisir à passer une brouette qu’un pactole de 500.000 CHF, c’est peut-être pour cela que nous nous entendions bien. » M. Ferrand négociait les contrats et P’tit Claude assurait les livraisons. Il touchait de 2% à 5% du prix de la transaction selon le risque ou la difficulté du transit. Les pièces d’or c’était autre chose, un don que la famille d’un riche numismate Aloys Nussbaumer avait fait à Clodion pour l’avoir fait passer avec sa femme, sa mère et ses trois filles en Suisse en 1942 en plein hiver au milieu des allemands qui patrouillaient partout. Ils avaient du laisser le coffre des pièces d’or beaucoup trop lourd en dépôt chez Zénobie. Clodion avait fait passer la famille en trois fois par des chemins différents et ils n’avaient jamais réclamé leur dû. « Vous trouverez dans le dossier, la lettre de la dernière survivante de la famille, Héléna Nusssbaumer qui confirme votre pleine et entière propriété des 11.265 pièces d’or mis en dépôt chez vous. La valeur de ce trésor est estimée à 3.255.000 CHF. C’est bien peu au regard du courage désintéressé de M. Clodion a-t’elle ajouté à la main. » A la BCN, il avait signé plusieurs papiers mettant son nom comme titulaire de quatre comptes différents pour un total d’une douzaine de millions de francs suisses. A chaque question qu’il posait, la réponse précise arrivait parfois surprenante « Comment vais-je justifier ma soudaine fortune ? » M. Ferrand lui tendit deux récépissés « Vous avez eu beaucoup de chance, vous avez gagné successivement une forte somme au Loto puis un fabuleux quinté aux courses. Ne vous inquiétez pas, ils sont vrais … il suffit d’acheter les tickets gagnants avec 10% de majoration ».

André Poix était sonné. Il suivit l’honorable M. Ferrand à la banque puis au restaurant où le déjeuner était offert par le directeur général de la Banque Cantonale Neuchâteloise qui les avait rejoints en personne. Ce monsieur Ferrand Pierre-Louis, était le fils de l’autre qui avait ajouté que cela offrait une meilleure garantie que le secret bancaire suisse. A la fin du repas, il demanda qu’on le dépose aux Cerneux pour rentrer à pied. Dans la voiture, ils avaient échafaudé la future contrebande de paillettes congelées de sperme de taureaux de race Montbéliarde. Les fermiers suisses étaient très demandeurs de ce cheptel qui fournit 40% de lait en plus par lactation par rapport à la Simmental. Et les autorités fédérales helvétiques ne semblaient pas prêtes à lever leur interdit qui protège la race suisse. En quittant ses hôtes, André Poix ne put refréner sa curiosité : comment et pourquoi l’avoir choisi. « C’est Clodion qui nous avait donné votre nom, il y a quatre ans et nous vous avons observé. A l’hôpital, avant de mourir il nous a murmuré, devant votre maire ’’Dans un an, la brouette sera prête’’. La brouette, vous ne saviez-pas ? C’est votre nom de code ! »