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Passeur d’espoir

lundi 20 mai 2013, par Jean-Louis

La longue dame rousse lit sur la terrasse de l’hôtel d’Angleterre, allongée sur un transat et emmitouflée dans des couvertures aux armes de l’hôtel car malgré le soleil, il fait frisquet à Genève en ce matin de mars. En ces premiers jours du printemps, les bourgeons des arbres hésitent encore à s’épanouir. Les cimes des montagnes alentours sont couvertes d’une légère couche de neige qui donne des reflets argentés au lac qui frissonne sous la bise printanière. Le concierge vient de lui faire apporter son courrier qu’elle hésite à ouvrir, vu qu’à son âge, les lettres sont aussi rares que désastreuses. L’une pourtant attire son attention car l’adresse est écrite dans une splendide écriture ronde que n’aurait pas reniée l’institutrice de son enfance. Elle a une pensée émue pour cette demoiselle Rachel disparue dans l’horreur des camps d’extermination. La lettre vient d’un office notarial de La Chaux de Fonds qui l’informe de la disparition d’un certain Claude Boillot. Héléna eut quelques minutes d’hésitation ne voyant pas de qui il s’agissait, quand un courant d’air plus froid que les autres lui en rappela d’autres plus glacials encore. Clodion, c’était Clodion qui venait de mourir, Clodion était ce petit homme robuste qui l’avait portée sur ses épaules dans la neige durant plusieurs heures en plein hiver fin 1942.

Elle se revoit en famille, en cette soirée de shabbat où son père Aloys Nussbaumer leur avait annoncé leur départ prochain pour la Suisse. Ruth, sa mère, avait bien tenté de protester affirmant qu’ils ne risquaient rien vu qu’ils étaient français depuis plus de huit générations, qu’Aloys avait fait la guerre durant quatre ans et finit comme lieutenant décoré de la Croix de Guerre pour ses hauts faits à la butte de Vauquois. Mais en cet été 1942, un mauvais air flottait dans la capitale. Leur ancien salarié, M. Langlais qui était devenu leur associé dans leur entreprise ’’Nussbaumer, Nussbaumer et Langlais’’ semblait les fuir depuis qu’il avait reporté à plus tard, son mariage prévu avec Odile, la fille aînée des Nussbaumer. Trois jours plus tôt, il avait été aperçu dans un square en train de discuter avec un officier allemand de la SS. Aloys avait aussitôt ramassé tout ce qu’il avait pu de sa fortune transportable constituée essentiellement d’or et de pierres précieuses. Il avait cédé, souvent au tiers de leur valeur, à de bons clients de nombreux bronzes, des meubles 1900 et autres objets peu transportables. La mère d’Aloys, Monika Nussbaumer, son épouse Ruth et leurs trois filles Odile, Catherine et Héléna, n’emporteraient qu’une valise chacune et iraient en train jusqu’à Dijon où des amis les recueilleraient. Aloys Nussbaumer voyagerait dans la camionnette d’un lointain cousin, chapelier de son état. Les routes seraient fortement surveillées par les allemands le 14 juillet, aussi le départ aurait lieu vraisemblablement le week-end suivant. Quel déchirement ce fut d’abandonner tant d’objets futiles, tant de choses jolies et tant de souvenirs d’enfance.

A l’aube du 16 juillet, le jeune commis de ’’Nussbaumer, Nussbaumer et Langlais’’ arriva en courant : il avait vu des policiers arrêter des juifs par dizaines. Des autobus de la RATP étaient disposés tout aux alentours. Il fallait fuir au plus vite mais dans l’immeuble beaucoup n’étaient pas convaincus car le quartier ne connaissait aucune perturbation et aucun policier n’était en vue et qu’avait-on à craindre de fonctionnaires français ? Et les allemands avaient d’autres occupations guerrières bien loin de la situation des juifs français à Paris. Aloys Nussbaumer n’écouta pas ses arguments et chargea tout ce qu’il put dans le corbillard des pompes funèbres voisines et dit aux femmes de suivre à pied tandis que le commis tiendrait les rênes du cheval. A peine un kilomètre plus loin, un cordon de policiers leur barrait la route. Aloys décida de ne pas s’arrêter et un officier de police fit signe de laisser passer le cortège funèbre qui se dirigeait vers le cimetière Montmartre tout proche. Le gardien du cimetière les fit entrer sans leur poser de questions. Ils y demeurèrent trois jours, trois jours d’angoisse au vu de ce que le commis leur rapportait et des nouvelles que diffusait la TSF.

Ils utilisèrent le corbillard pour aller à Saint Denis où ils le laissèrent au commis. D’étape en étape, ils gagnèrent Joigny, puis Saulieu où ils séjournèrent dans une ferme durant six semaines. Mais l’étau se resserrait et un maquignon accepta de les conduire à Auxonne près de la ligne de démarcation. Là le curé de Saint-Jean de Losne leur procura des faux papiers. Les trois filles déguisées en bonnes sœurs passèrent sans difficultés et jouèrent les novices aides-soignantes à l’Hôpital de Besançon sous la houlette de sœur Latscha, forte femme, résistante de choc et éducatrice redoutable. Les trois filles en gardèrent toutes un souvenir ému, car derrière la religieuse forte en gueule, se dissimulait un cœur débordant de compassion et d’humanité. Les parents et la grand-mère eurent plus de mal à passer. Entre escrocs de tout genre, faussaires véreux et agents doubles, ils connurent échecs et trahison. Finalement, c’est en ambulance que passèrent les deux femmes, Aloys dut traverser la Saône à la nage de nuit. Ils se retrouvèrent tous les six, sains et sauf pour la nuit de Noël à l’Hôpital de Besançon. Tout un symbole !

Dès le lendemain de Noël, la famille Nussbaumer au complet était dirigée vers l’ancien couvent du cirque de Consolation. C’est dans ce petit séminaire vidé pendant les fêtes qu’ils rencontrèrent Clodion, dit P’tit Claude, contrebandier aussi célèbre que discret. Sœur Latscha leur avait dit de choisir un bon contrebandier, plutôt qu’un passeur d’occasion et P’tit Claude était le meilleur. Les Nussbaumer firent part de leurs réticences à confier leur destinée et leur fortune à un hors la loi, un brigand voire peut-être un meurtrier. Mais la religieuse leur avait répliqué : « Qu’importe la conduite de l’homme si ses pensées sont droites ! » L’homme les attendait dans le réfectoire du petit séminaire, en contemplation devant la beauté du site. Le soleil levant de cette fin décembre soulignait les reliefs et illuminait les cascades. Les falaises de 350 mètres de haut semblaient grandir avec la montée du soleil et seul un œil avisé comme le sien pouvait y lire les chemins de traverse et les voies d’escalade.

Quand cet homme se retourna, il lut dans le regard des six personnes qu’il aurait à passer, un mélange de crainte et de dégoût. Il savait depuis longtemps qu’il était laid mais c’était la première fois qu’il inspirait de la crainte et même de la panique comme le manifeste parfois un renard pris au piège. Le directeur du petit séminaire fit brièvement les présentations et Clodion regarda attentivement chacun d’eux.

Héléna, pensive, se souvint soudainement de ce regard qui lui fit froid dans le dos : il l‘avait jaugée comme un maquignon jugeant du bétail, ne laissant rien transparaître de son appréciation. Il ne posa qu’une question à Monica, la grand-mère, pour s’assurer qu’elle parlait l’allemand, ce qui, pour une juive alsacienne, allait de soi. Il expliqua que la présence de six personnes étrangères à proximité de la frontière soulèverait la curiosité. Si on pouvait compter sur la discrétion des habitants du village qui sont avant tout des taiseux, il n’en va pas de même des patrouilles allemandes ou de la milice et des gardes-frontières français. Après un instant de réflexion, il exposa en peu de mots la suite des événements qu’il envisageait : leurs faux papiers ne résisteraient pas à un examen minutieux si rien ne justifiait leur présence dans cette région frontalière étroitement surveillée. La solution qu’il proposa était simple : une invitation à passer les fêtes lancée à Monica Nussbaumer par sa « fausse » cousine Zénobie. On fit rédiger la fausse lettre d’invitation à la grand-mère qui n’a jamais compris pourquoi elle avait dû signer la lettre du nom de cette Zénobie qui n’avait jamais été sa cousine. Ses trois petites filles se relayèrent vainement pour essayer de lui expliquer la raison de ce stratagème !

Il neigeait abondamment le lendemain lorsqu’un prêtre du séminaire les accompagna dans l’autobus jusqu’à Morteau où Clodion vint les chercher en traîneau. Il leur avait obtenu une autorisation de séjourner 48 heures dans la commune de Grand-Combe Châteleu où Zénobie les accueillerait dans sa ferme. Le traîneau glissait sur la neige fraîche en faisant un léger chuintement tandis que les croupes des deux chevaux de trait de race comtoise luisaient de transpiration. En pénétrant dans la cuisine de Zénobie, les voyageurs transis eurent l’impression d’entrer dans un autre monde : un feu magnifique ronronnait dans l’immense cheminée où des cocottes en fonte de belle taille laissaient échapper des odeurs de chou et de lard fumé. Des plaids en laine et des pantoufles avaient été mis à la disposition des visiteurs. Il ne fallut pas cinq minutes pour que Zénobie et Monika se mettent à bavarder comme des amies d’enfance qui se retrouvent après une trop longue absence. « Cette cousine me plait bien » confia t’elle en faisant un clin d’œil à Héléna qui mettait la table.

Des coups sourds retentirent à la porte d’entrée et le P’tit Claude comme Zénobie appelait Clodion, alla ouvrir à une patrouille de quatre soldats allemands : les Nussbaumer se crurent trahis quand l’unterfeldwebel, le sous officier allemand qui commandait le groupe, demanda à contrôler les papiers. « Das ist genug » dit Zénobie en montrant l’autorisation signée du maire que Clodion avait posée sur la table. Mais les allemands s’interrogeaient sur le nom des Nussbaumer qui ne faisait pas local : ne serait-ce pas un nom juif ? C’est alors que Monika fit une grosse colère. Brandissant ses papiers elle montra qu’elle était née à Kolmar en 1872, qu’elle était donc allemande et redevenue allemande et qu’elle ne supportait pas que des gamins de son pays osent l’insulter ou pire la soupçonner, tout cela accompagné de quelques expressions alsaciennes bien senties. Devant un tel déluge d’imprécations, les soldats baissèrent le nez mais tout se calma quand Zénobie remit à chacun un bol avec du pain grillé arrosé de soupe. Le sous-officier hésita puis mangea comme ses hommes. Le froid et la faim avaient eu raison de leur volonté.

Les soldats repartirent et leur chef reprit un semblant d’autorité en déclarant qu’il reviendrait dans 48 heures s’assurer du départ des hôtes. La porte refermée, tout le monde se congratula et Monika dit qu’elle avait faim. Zénobie proposa à Monika la soupe qu’elle avait servie aux soldats à base de chou et de navet mais à la surprise générale, elle déclara que c’était son jour goy et qu’elle mangerait de la soupe au lard de sa cousine Zénobie ! Ses trois petites filles et Aloys firent de même. Seule Ruth n’osa pas franchir l’interdit. La nuit fut courte car il fallait profiter du temps calme pour passer la frontière. A trois heures du matin Clodion partit avec Ruth, Odile et Catherine. Suivit une terrible attente qui ne prit fin qu’au retour de Clodion épuisé vers 23h00. Les femmes avaient eu beaucoup de mal à marcher dans la neige fraîche et ils avaient été obligés de se cacher dans la forêt une dizaine d’heures car la belle luminosité de ce 28 décembre les aurait fait repérer. La nuit tombée, ils étaient repartis par un autre chemin pour arriver en Suisse où Clodion les avait remises à son homologue suisse. Elles étaient maintenant en sécurité au Locle.

Pour la grand-mère Monika, la solution était autrement plus délicate car il n’était pas question d’envisager qu’elle puisse marcher dans la neige. Le 29 décembre, alors qu’ils allaient passer à table, Clodion arriva tout essoufflé et demanda la grand-mère de s’équiper de suite pour partir : depuis midi, le poste de garde sur la route qui menait aux Cerneux-Péquignot, était tenu par la patrouille qui était venue l’avant-veille chez Zénobie. Clodion voulait tenter le coup du passage officiel car quoi de plus logique qu’une allemande comme Monika rentre chez elle, à Kolmar (elle n’y habitait plus depuis 30 ans !) par le plus court chemin qui passe par la Suisse ! Incrédules, Aloys et Héléna surveillaient la scène avec de vieilles jumelles. Les palabres duraient sans que rien ne semble évoluer, la barrière étant toujours baissée. Au bout d’une heure et demie, le sous-officier partit en moto, sans doute pour chercher des consignes. Aussitôt, Clodion sortit le pain et le pot de rillettes que leur avait donnés Zénobie. Monika commença à faire des tartines qu’elle proposa aux soldats. Clodion ouvrit une bouteille de gentiane et l’ambiance changea du tout au tout. Monika commença à chanter de vieilles chansons alsaciennes que les soldats reprirent en chœur. Puis un soldat remit un papier tamponné à Monika qui l’embrassa. Un soldat photographia la scène avec son Leica et chacun voulut sa photo avec Monika. La barrière levée, Clodion ne se fit pas prier pour partir, admiratif dira t’il plus tard, des talents de comédienne de Monika.

Clodion qui avait rendu le traîneau à son propriétaire suisse, revint à la nuit tombée sous d’importantes chutes de neige. Après le dîner, il mesura la hauteur de neige fraîche qui atteignait presque 60 centimètres. Les gardes-frontières allaient stationner aux points de passage et annuler les patrouilles. C’était un moment propice pour passer même si l’approche serait difficile. Vers une heure du matin, Clodion, Aloys et Héléna partirent en laissant tous leurs biens en dépôt chez Zénobie, car il fallait être le plus léger possible pour se déplacer dans la neige fraîche. Clodion avait choisi un chemin dans la forêt assez direct mais très escarpé sur la fin. De temps en temps, il accrochait un morceau de lard à un arbre, un moyen simple pour détourner les patrouilles avec chiens de leurs recherches.

On approchait de l’escalade finale quand Héléna hurla de douleur : en marchant en dehors de la piste, elle avait marché dans un piège à loup dont les mâchoires s’étaient refermées sur sa jambe en lui brisant les os. Aloys et Clodion la dégagèrent avec précaution du piège. Sa jambe saignait abondamment et elle ne pouvait évidemment plus marcher. Clodion lui banda la jambe et l’installa sous un rocher, la couvrit de son manteau et l’entoura de sa longue écharpe grise. Aloys voulait rester près de sa fille pour attendre les secours mais Clodion le somma de continuer et lui garantit qu’il reviendrait la chercher. Il leur fallut presque une heure pour atteindre la crête qui faisait frontière. La neige avait cessé et Clodion montra une route en contrebas qui conduisait à un hameau où Aloys trouverait de l’aide s’il se présentait de la part de Clodion. Il le laissa avec une lampe torche et replongea dan la nuit.
Héléna avait mal, Héléna avait froid, Héléna avait peur, peur de la nuit, peur des bruits, peur de lui, ce Clodion qui pourrait la dépouiller, la violenter, la faire chanter. Héléna se sentait seule, désespérément seule, effroyablement seule. Son père, sa famille, ce bandit, tous l’avaient abandonnée, oubliée, condamnée. Héléna délirait dans un demi-sommeil et se rappelait que l’homme lui avait dit de ne pas s’endormir. Soudain elle entendit des chiens dans le lointain et des bruits de pas qui se rapprochaient. Elle ouvrit les yeux : Clodion était à ses côtés. Avec l’aide d’un bâton il réarma le piège qu’il recouvrit de neige et déposa dessus son dernier morceau de lard. Puis il lui fit passer les bras par-dessus ses épaules et lui demanda de s’accrocher à son ceinturon, puis elle lui entoura le bassin de ses jambes et Clodion arrima le tout avec sa longue écharpe grise. Les aboiements se rapprochaient et Clodion dévala la pente en slalomant entre les arbres. Soudain ils entendirent un hurlement bientôt suivi d’un coup de feu : le piège avait fonctionné.
Clodion marchait vite et elle sentait sa musculature à travers sa chemise qui s’accélérait dans les montées et percevait le rythme cardiaque : ce contact si intime avec cet homme la troublait. Elle sentait ses odeurs de sueur, de cuir, de brûlé, de graisse animale. Ils marchèrent trois heures sans s’arrêter. Il ne parla qu’une fois pour dire qu’ils étaient en Suisse. Elle l’aurait embrassé dans le cou si sa pudeur naturelle ne l’avait retenue. Elle se gourmandait de ces émois de midinette pour un homme qui avait bien 30 ans de plus qu’elle. Ils arrivèrent dans une ferme d’alpage où il la coucha dans un lit de foin avant d’allumer un feu dans la cheminée. Quand elle se réveilla, ses parents étaient là et Clodion était reparti.

La longue dame rousse se leva lentement de son transat et remonta dans sa chambre où elle fouilla dans les tiroirs de sa commode. Au fond de l’un d’eux elle trouva une longue écharpe grise dont les effluves la firent pleurer.