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Les cigares

vendredi 15 mars 2013, par Jean-Louis

La Petite Sibérie est le nom que les habitants du pays donnent à ce plateau situé à 850m d’altitude qui va de Pontarlier à Champagnole. Cette vaste étendue plane et dénudée n’offre aucune résistance au vent et les rares villages qui la jalonnent semblent recroquevillés sur eux mêmes. La Rivière Drugeon en est une bonne illustration. Ce village chargé d’histoire était seigneurie des Chalon-Arlay qui l’avaient fait fortifier et Charles le téméraire y avait séjourné à plusieurs reprises. Les remparts et le château aujourd’hui disparu ont laissé leurs traces avec la disposition en cercle des anciennes maisons autour de l’église. Le sud du village est occupé par un vaste étang où, en hiver, la glace était si épaisse qu’on la découpait en blocs qui étaient exportés vers les bistrots et hôpitaux parisiens à partir de la gare de Frasne toute proche.

Mon oncle Fernand était une figure légendaire de ce patelin de 500 âmes où il était exploitant forestier et propriétaire de l’importante scierie située en plein cœur de La Rivière. Il en avait été maire et même député avant la guerre. Le moindre de ses mérites aura été d’avoir redonné ses lettres de noblesse à la filière bois laissé à l’abandon, il faut bien le dire, depuis la Révolution. Grande gueule, bouffeur de curé, trousseur de jupons et buveur impénitent, ce colosse de 130 kg pour 1,90 mètre était capable de se mettre sous un taureau pour le sortir d’une étable en feu. Inutile de dire qu’il était difficile de lui résister et son malin plaisir était de saouler ceux ou celles qui entraient dans la famille, la première fois qu’ils étaient invités à déjeuner chez lui. Sa technique était imparable, elle consistait à ce que les verres soient toujours pleins, créant l’illusion de n’avoir pas beaucoup bu. Combien de fois ai-je vu de ces fiancées timides ou de ces jeunes femmes délurées, pourtant averties, se prendre des cuites mémorables quand ce n’était pas rouler physiquement sous la table. Quant aux garçons qui arrivaient à tenir jusqu’au café, fumer un barreau de chaise et boire l’ultime verre d’absinthe verte (de la vraie !) les conduisaient immanquablement à se répandre sur les massifs floraux de ma tante, sous l’œil goguenard de l’oncle qui jugeait que les impétrants « manquaient de poils aux pattes ! » 

Habitué à exploiter des massifs forestiers à cheval sur la Suisse et la France, l’oncle Fernand n’avait jamais considéré qu’une frontière puisse être une barrière ou un obstacle. Il était chez lui quel que soit le versant du Jura où il se trouvait. Pour fêter ma réussite aux concours, voilà qu’il me propose de déjeuner avec lui le surlendemain dans un des meilleurs restaurants suisses où il a table ouverte. Le principe en est simple, il verse une avance, par exemple 20.000 francs suisses, et le restaurateur lui indique simplement quand il a épuisé son crédit. Facile d’imaginer comment est traité un client pareil qui en plus ne regarde pas à la dépense. Pourquoi pratiquait-il ainsi ? « D’abord, j’ai l’impression que le restaurant m’appartient un peu, et je n’ai jamais besoin de réserver. Un jour, un chef m’a installé une table pour quatre, dans sa propre chambre à coucher ! Et puis c’est un manque de savoir vivre que de payer à la fin du repas, cela distrait l’invitant de l’attention qu’il doit à son invité et c’est toujours gênant pour l’invité. Si en plus, c’est une femme qui est l’invitée, c’est même de la goujaterie ! »

Après deux jours de jeûne, sage précaution, j’arrive au restaurant dans la vieille 4L de ma mère et mon oncle suit, dans la Salmson Randonnée conduite par son jardinier très fier d’être au volant de ce superbe cabriolet, dernière réalisation d’un prestigieux constructeur français qui a cessé son activité il y a dix ans et que mon oncle utilise très rarement. Pendant le repas, excellent bien entendu, l’oncle Fernand me fait cadeau d’une bouteille de williamine - je ne bois pas d’alcool - et une boîte de cigarillos - je ne fume pas mais j’accepte le cadeau. Comme je suis son obligé, je me dois de lui rendre le service qu’il me demande : prendre sa cargaison de tabac et d’alcool pour passer la douane ! Il m’explique qu’il s’est approvisionné dans une boutique où il allait en toute confiance autrefois. Mais le fils qui a repris l’affaire du père décédé ne lui plaisait pas : « Il est franc comme un âne qui recule, ajoute t-il, toi et moi, nous allons affranchir le défaut ».

A un kilomètre de la frontière, sur un chemin forestier à l’abri des regards, j’embarque plus de cent boîtes de cigares et une trentaine de bouteilles d’alcool blanc. Je repars aussitôt, suivi de la Salmson qui ralentit et se laisse doubler par deux autres voitures. Arrivé au poste de douane de Jougne, je présente la carte grise mais tous les regards des douaniers se tournent vers l’arrière et je passe sans même avoir à répondre à la question traditionnelle : « Qu’avez-vous à déclarer ? » Dans le rétroviseur, je vois que l’on fait garer la Salmson et que mon oncle vitupère. Il sera retenu une heure et la voiture sera fouillée de fond en comble, y compris les pneus. Pour la forme, l’oncle Fernand déposera plainte pour dégradation de matériel (des traces de cambouis sur le siège en cuir blanc crème de la banquette arrière) et excès de zèle.

Mais sa cargaison est passée sans encombre, l’indic identifié est déconsidéré, le douanier qui l’a cru aura un avertissement et le directeur des douanes se sentit contraint de venir s’excuser. L’oncle Fernand lui jouera la totale : « Monsieur le directeur, ai-je enfreint la Loi en achetant en Suisse des cigares et de l’alcool ? Ai-je enfreint la loi en déposant ces achats dans des restaurants en Suisse où je vais habituellement pour en régaler mes amis ou mes invités dont j’espère vous ferez partie ? Pensez-vous qu’un ancien député puisse se permettre de ne pas respecter les Lois de la République ? » Par trois fois le Directeur dut répondre : non. Grand seigneur, l’oncle ira jusqu’à lui envoyer douze bouteilles de vin d’Arbois pour l’affranchir en quelque sorte et il y gagnera une paix royale pendant vingt ans ! A chaque fois qu’il empruntera cette route, c’est tout juste si les douaniers ne se mettaient pas au garde à vous quand ils le voyaient !