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Le prix du sel

mercredi 14 août 2013, par Jean-Louis

Le printemps de cette année-là était merveilleux. Tout le long de l’itinéraire qui va de Salins à Troyes en Champagne, les pommiers étaient en pleine floraison et les fleurs des champs poussaient à la rêverie. En cet an de grâce 1755, Hippolyte de Nancray, officier de dragons en rupture de bans, contemple la longue file d’ânes qui serpente devant lui. Un an déjà qu’il avait déserté le prestigieux régiment Bauffremont-dragons, un an seulement qu’il avait renoncé à son grade de cornette et à sa carrière militaire pour plonger dans le monde illégal et aventureux des faux-sauniers. Ces contrebandiers du sel, ces brigands anti-gabelle les avaient accueillis sans état d’âme, lui et la dizaine de dragons qui l’avaient suivi avec armes et bagages. Comme dans de nombreux régiments où les désertions, voire des mutineries, s’étaient multipliées, ces hommes étaient révoltés d’être mal nourris, écœurés d’être si peu payés et surtout d’être méprisés par la morgue arrogante des officiers supérieurs qui les commandaient.

La colère grondait dans tout le pays et les révoltes se multipliaient contre les sauniers qui profitaient du manque de sel pour augmenter la gabelle et s’enrichir à bon compte. Les prix du sel pouvant varier de un à dix, voire de un à soixante entre pays de grande gabelle et pays de salines, il était tentant pour les habitants de ces zones frontières de chercher à s’enrichir par la contrebande, quitte à délaisser leurs champs et abandonner leurs troupeaux. Leurs pommiers étaient promesse de fruits qui ne seraient jamais cueillis. Ces faux-sauniers portaient sur leurs épaules 80 livres de sacs de sel sur des distances de près d’une dizaine de lieues chaque jour. Parfois accompagnés de leur femme ou de leurs enfants moins lourdement chargés, ces « porte-à-col » comme on les surnommait, étaient traqués par les gardes de la gabelle ou gabians et leurs chiens. Quand ils étaient pris, la sanction était lourde allant de l’amende de 200 livres la première fois aux 6 ans de galère en cas de récidive, voire la mort si le faux-saunier était armé. Le métier était dangereux mais comme tous les habitants trafiquaient, y compris les prêtres et les fonctionnaires royaux, les gabelleux n’étaient jamais assez nombreux pour éradiquer la fraude.

Mais les profits de ces traine-misères n’étaient rien au regard des gains qu’obtenaient les bandes organisées qui s’attaquaient aux fermiers généraux et aux greniers à sel royaux avec le soutien actif des populations soumises à cet impôt odieux qu’est la gabelle. Les exploits de la bande à Mandrin en Dauphiné étaient si célèbres et si populaires qu’ils étaient chantés dans tout le Royaume. Le brigand s’était même attiré les éloges de Voltaire. Cela lui était-il monté à la tête au point de se croire invulnérable ? Hippolyte ne l’aurait pas juré, mais la nouvelle de son arrestation qui s’était répandue comme une trainée de poudre le confortait dans son opinion que la meilleure sûreté est de se sentir toujours en insécurité. Mandrin se croyait protégé mais une soldatesque payée par la Ferme générale n’avait pas hésité à le cueillir, hors de France, dans son refuge savoyard, au mépris des règles de droit des États. C’en était fini pour lui, mais cet évènement ferait passer l’attaque de la saline au second plan, ce qui n’était pas mauvais en soi quand on recherche la discrétion.

En choisissant de déserter l’armée du Roi, treize mois plus tôt, Hippolyte d’Aval, seigneur de Nancray, chevalier de Saint Claude, avait eu le sentiment de rejoindre ses ancêtres d’Aval, chevaliers du Saint Empire, qui avaient lutté des années durant contre l’annexion de la Franche-Comté par la France. A quatre reprises, les armées de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV avaient dû rebrousser chemin. Le traité de Nimègue en 1678 avait désespéré son arrière-grand-père Philibert qui s’était fait enterrer deux ans plus tard dans l’église de Nancray, la face contre terre, pour ne pas voir le soleil symbole du pouvoir royal de Louis le quatorzième. Aujourd’hui, en s’attaquant à l’injuste système des impôts, il ne faisait que reprendre la lutte de ses pères contre l’absolutisme royal.

C’est une rencontre surprenante qui l’avait décidé à franchir le pas. Six ans auparavant, alors qu’il terminait ses études au collège de Brienne, un illustre maitre d’armes était venu avec quelques-uns de ses élèves, visiter l’institution dont la réputation grandissait. Pour terminer la visite, on organisa un petit tournoi opposant les huit meilleurs escrimeurs de l’école aux huit élèves en visite. En finale, Hippolyte fut opposé à un surprenant gaucher aux longues attaches et à la rapidité étonnante. Mais le futur officier ne s’en laissa pas compter et mena très vite quatre touches à une. Il para difficilement une violente contrattaque de son adversaire qui en perdit son masque et révélât une magnifique chevelure rousse… Le gaucher était une gauchère qui remit ses cheveux en ordre et son masque en place avant d’égaliser à quatre touches partout en profitant du trouble de son opposant. Hippolyte marqua le dernier point pour l’honneur du collège et déclara : « Mon honneur fut de vous rencontrer, ma honte fut de vous battre », ce à quoi la flamboyante Suzanne, nièce et élève du maitre d’armes répliqua : « Votre honneur fut de vous battre en homme, votre honte fût d’être troublé par une femme ».

Quelques années après, Hippolyte, en garnison à Dôle, entendit vanter les exploits de la Grande Suzon qui égalait en prestige les hauts faits de Mandrin. Légende ou réalité ? Chacun colportait à son sujet des informations difficilement vérifiables. La bande armée de cette égérie circulait impunément sur les routes de Champagne, Lorraine, Bourgogne et Franche-Comté. Les dragons de Bauffremont reçurent l’ordre de les intercepter au niveau de Saint Jean de Losne. Les soldats n’étaient pas très chauds pour intervenir contre ces bandes de paysans armés de frettes, ces grands bâtons ferrés qu’ils maniaient avec dextérité. Et puis comment se battre contre des gens dont on approuvait l’action ? La colonne qui s’avançait dans la plaine de la Saône comportait plus de mille personnes. Hippolyte fut désigné pour aller, avec son étendard et deux de ses hommes, tenter de parlementer. Mais quelle ne fut pas sa surprise de voir chevaucher à la tête de cette troupe, une grande femme à l’abondante chevelure rousse qui lui évoqua instantanément son duel de Brienne. La Grande Suzon l’interpella « Sous-lieutenant, vous voudriez m’empêcher de rendre au peuple ce qu’on lui a volé ? Pour cela il vous faudra d’abord me battre en duel et j’ai fait des progrès depuis Brienne ». Hippolyte n’en douta pas et s’écarta pour la laisser passer tout en lui rendant les honneurs. « À bientôt, pour ma revanche ! » lui dit-elle.

Avec son escadron, il suivit de loin la progression de la colonne. Partout ces brigands étaient acclamés : après Saint-Jean de Losne, ce furent Genlis, Is-sur-la-Tille, Saint-Seine-l’Abbaye, Châtillon, Bar-sur-Seine. Dans chaque ville étape, la grande Suzon remettait un sac de sel pour les pauvres et vendait du sel blanc au quart du prix affiché pour du sel gris par les fermiers généraux. Elle était applaudie, couverte de cadeaux et ses hommes chantaient ses louanges en arrivant et en repartant :
« Holà gabians ! Ne faites pas les malins,
Voici le régiment des Troyens, Qui s’en vient de Salins
 »

En côtoyant les faux-sauniers, les dragons commencèrent à discuter avec eux, puis partagèrent leurs repas plus copieux que les rations militaires, et même chantèrent et s’amusèrent ensemble. Les dragons se sentaient de plus en plus en charge de la sécurité de la colonne, écartant les importuns, repoussant les gabians, surveillant la distribution du sel. Ce fut à Bar-sur-Seine que tout bascula.

Une estafette apporta à Hippolyte l’ordre de revenir dans le régiment. Il se confirmait que Mandrin allait être exécuté, on craignait des émeutes ou des coups de main et tous les régiments avaient été mis en état d’alerte. Par ailleurs le cornette Hippolyte était promu lieutenant, ce qui le laissa de marbre. Il ne fallait pas être grand clerc pour voir que les soldats n’avaient aucune envie de rentrer et le choix fut clairement exprimé : le maréchal des logis, le porte-cornette, cinq dragons à cheval et trois dragons à pied optèrent pour le non-retour et se portèrent déserteurs. Le trompette, un dragon à cheval et un dragon à pied ne voulaient pas quitter l’armée. Hippolyte s’exprima calmement en dernier, rejoignant le camp des démissionnaires. Il laissa les trois minoritaires partir, sans armes et sans chevaux. La Grande Suzon qui observait de loin, s’avança l’épée à la main en déclarant : « Pour tes hommes, pas de problème, on les accepte, mais toi, le lieutenant, que vaux-tu ? »

Dans la clairière où ils étaient installés le silence se fit, les hommes s’assirent et un arbitre fut désigné qui déclara : « Le duel se gagne quand l’un a dix points ou que l’adversaire abandonne, pas de masque donc un coup à la tête donne le point à l’adversaire. Madame, monsieur, en garde ! Allez ! »
Le claquement des lames qui s’entrechoquaient, les souffles rauques, les rires pour une esquive réussie, tout soulignait la beauté de l’affrontement. Les adversaires étaient de même force et chaque point était âprement disputé. Par trois fois, Hippolyte mena de deux points mais, tenace, la Grande Suzon revenait pour finalement mener 9 à 7. Le lieutenant ne se laissa pas troubler par les sourires enjôleurs de la belle et revint à égalité. Le dernier point fut le plus disputé, chacun des épéistes sembla prendre l’ascendant sans arriver à conclure, mais une double attaque simultanée mit fin au match : égalité ! La foule qui avait grossi au fil du combat applaudit et la Grande Suzon félicita son adversaire en lui confiant la protection de l’arrière-garde, point le plus sensible d’une telle expédition.

Depuis cette journée mémorable, Hippolyte, rebaptisé Cornet, avait participé à trois expéditions dont une vers la Suisse. La dernière avait été moins rentable car la plupart des greniers à sel avaient été vidés par les fermiers généraux qui en avaient profité pour augmenter le taux de la gabelle. Cornet avait suggéré de s’en prendre directement au lieu de production, c’est-à-dire à la saline. C’était risqué mais faisable à condition de désorienter les adversaires. La Grande Suzon hésitait à sortir de ses cibles habituelles, mais il fallait venger Mandrin pour ne pas laisser croire que la lutte anti-gabelle était terminée. Beaucoup de régiments étaient descendus dans la vallée du Rhône, car les forces de police craignaient une opération coup de poing visant à libérer Mandrin. Autant la progression vers le sud s’avérait difficile, autant la circulation était simple sur les parcours est-ouest. Salins devenait facilement accessible. Pour maintenir les forces restantes loin de la cible, Cornet avait éclaté la troupe en quatre colonnes qui passèrent par des chemins habituels, avant d’obliquer de nuit vers Salins.

Le 26 mai à l’aube, on attendait sur la place principale de Valence, un condamné au supplice de la roue et plus de 6.000 habitants hâtaient le pas pour assister à cette torture inhabituelle. Aux premiers rangs, des places avaient été réservées pour les notables et leurs épouses, les fermiers généraux, les employés de la gabelle. Sur les côtés, s’étaient installés les ecclésiastiques et les officiers. Des mousquetaires contenaient la foule qui grondait. Installés dans les arbres, des jeunes gens sifflaient et lançaient de temps à autre des cris « Vive Mandrin », « À bas la gabelle », « Mort aux fermiers généraux ».

Le 26 mai à l’aube, dans la ville de Salins endormie, des groupes d’hommes armés de bâtons ferrés et de pistolets prenaient place aux entrées nord et sud de la ville, tandis que d’autres convergeaient par petits groupes vers la saline. Des troupeaux d’ânes et de mulets arrivaient par les tours bénites ou descendaient de Saizenay. Un groupe de dragons en uniforme se présenta à 6h00 devant la grille d’entrée de la saline et interpella le gardien. « Ordre du Roi, laisse-moi entrer et va chercher le Pardessus, ainsi qu’on appelle celui qui dirige l’usine ». L’homme impressionné par la prestance et le ton autoritaire de l’officier courût chercher le Pardessus qui logeait au dessus du portique d’entrée de l’usine. Dès qu’il eut tourné le dos, Cornet fit entrer ses hommes qui se positionnèrent aux points stratégiques de la saline.

Le 26 mai à 10h30 à Valence, après deux heures de tortures et de sévices qu’il supporte stoïquement, le « capitaine général de contrebandiers de France » ainsi qu’il se nommait, le brigand au grand cœur, le prince des faux sauniers, la terreur des gabelous, Mandrin meurt non sans avoir crié une dernière fois aux jeunes présents : « Jeunesse, prends exemple sur moi ! Révolte-toi contre l’impôt ! » Mandrin meurt mais sa légende commence.

Le 26 mai à 10h30 à Salins, après deux heures de pillage organisé, les derniers sacs de sel sont chargés sur les ânes de la saline. Ces ânes robustes élevés dans la commune voisine de Prétin, étaient réputés pour leur pied sûr et leur capacité à porter de lourdes charges. C’est une soixantaine d’ânes de Prétin que récupérèrent les contrebandiers ce jour-là, auxquels il faut ajouter des chevaux, des charrettes, des chars à bœufs et autres moyens de transport. Quant aux sacs de sel que les hommes de la Grande Suzon chargèrent avec l’aide des ouvriers de la saline, leur nombre fût estimé à 15.000 sacs de 80 livres, soit l’équivalent de 250 muids, ce qui en fait le plus gros vol de l’histoire du sel.

Mandrin mort, sa légende le fera grandir jour après jour. Celle de la Grande Suzon se construira encore pendant dix ans, sans qu’elle soit jamais arrêtée, ni inquiétée, mais l’Histoire injuste l’oubliera. Pas tout à fait cependant, car si vous allez à l’ouest de Dijon vers les sources de la Seine, vous passerez dans un lieu frais et verdoyant qui a gardé le nom de cette héroïne, audacieuse chef de bande et bienfaitrice des pauvres : c’est le Val-Suzon.