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Les deux soldats

samedi 9 février 2013, par Jean-Louis

Robert, un des 45 cousins de ma mère, n’était pas content : le nouveau sous-chef douanier faisait du zèle et les habitats du Villers s’en plaignaient quotidiennement auprès du conseiller municipal qu’il était encore. Des frontaliers obligés, deux fois par jour, d’ouvrir leur coffre de voiture, des contrôles systématiques des niveaux d’essence, des PV dressés pour une broutille comme l’attestation d’assurance non-signée. Mais depuis quelques semaines, c’était sa famille proche qui était visée. Telle petite nièce s’était vue confisquer les plaques de chocolat qu’elle avait collées avec du Scotch à l’intérieur de son Duffel-coat ! Certes il y en avait 24, mais il faut comprendre qu’on est gourmand à cet âge-là ! Une de ses belles-sœurs s’était vue traitée de mauvaise citoyenne et taxée d’un complément de TVA pour avoir acheté à la Migros, trois pots de confiture de cynorhodon, deux bouteilles de fendant et une livre d’appenzell. Et puis la méthode employée à l’égard de sa tante Hélène et sa fille Michèle que le douanier soupçonnait de trafic de devises, avait dépassé les bornes de la bonne entente. Si l’on se contenta d’une fouille par palpation de la mère, il n’en fut pas de même de sa fille (30 ans) qui dut subir une mise à nu et le contrôle minutieux de ses sous-vêtements. Outrées, elles étaient venues lui raconter leurs péripéties, heureusement sans conséquences puisque les 3.000 francs suisses sortis le matin étaient toujours là où elles les avaient rangés, dans le sac à main de Michèle, car tous les douaniers ont appris que le seul endroit où les contrebandiers ne mettent pas leur argent, c’est dans un portefeuille ou dans un sac à main !

Robert en déduisit qu’il y avait eu une fuite au niveau de la banque et information directe du douanier. La banque, en l’occurrence UBS, surnommée à juste titre Union des Bandits Suisses, semblait avoir une conception élastique du secret bancaire. Mais, sans un peu de bon sens et de souplesse dans l’application des règlements, les relations franco-suisses deviendraient détestables et la situation des douaniers serait vite invivable. Robert s’en émut auprès de Gaston, un sien neveu à qui il venait de remettre le porcelet vivant en récompense de sa nouvelle victoire au concours mensuel de tarot. Le Gaston était redoutable pour faire des blagues. Brave garçon par ailleurs, tenait avec sa femme, une ferme-auberge sur le Mont d’Or où beaucoup de gens du pays passaient. Il eut vite fait de cerner les habitudes du douanier Antoine Corsi, corse évidemment, qui était furieux d’avoir été nommé dans la région la plus froide de France. Etre détesté de la population et de ses élus était une tactique qui pouvait provoquer une mutation accélérée.

Un samedi de janvier, Gaston se fit prêter une camionnette des Eaux et Forêts destinée à la casse, qu’il fallait descendre à Besançon, un service que Gaston acceptait de rendre en contrepartie. Ce samedi, à La Chaux de Fond, s’était déroulé un vaste tournoi de tir au fusil qui avait accueilli tous les suisses réservistes du canton de Neuchâtel. Après la remise des trophées, les hommes s’étaient dispersés plus ou moins vite. Gaston ne mit pas longtemps pour repérer deux soldats en uniforme particulièrement éméchés à qui il offrit une tournée ; les deux fêtards étaient du Val de Travers et Gaston n’eut aucun mal à passer pour un suisse du Locle et en assurant au patron du bistrot qu’il les ramènerait, ils purent prolonger un repas copieusement arrosé. A 1H30, Gaston resté sobre, les installe un à un en les couchant dans la camionnette avec fusils et munitions et les recouvre d’une couverture. Puis il démarre en direction de Villers-le-Lac. Au poste frontière il fait – 16°C, et le douanier Corsi hésite à sortir, mais Gaston le devance en allant à la cabine chauffée et lui tends un papier : « Eaux et Forêts, on est allés donner un coup de main à nos collègues suisses pour les aider à dégager la route de Pontarlier coupée par des chutes d’arbres ; il me faudrait un coup de tampon sur mon ordre de mission. »

Ah, le coup de tampon, l’arme souveraine de tout fonctionnaire ! Corsi n’hésite pas, tamponne, date et signe, trop content de s’en sortir à si bon compte. Gaston, mystérieux s’arrête une paire d’heures à Villers chez Robert le temps de boire un bouillon chaud et de manger quelques reuchtis. Il complète l’ordre mission avec le nom du supérieur hiérarchique qui figure sur la convocation au concours de tir, Major Frédéric Schittly sensé avoir conduit une voiture des Eaux et Forêts avec une immatriculation suisse ! Et pour couronner le tout, il ajoute au verso de la convocation un message top secret « Vous vous tiendrez à l’issue du tir, à disposition du Major Schittly pour une opération ultra confidentielle de pénétration d’hommes armés en territoire étranger. »

Gaston reprend la camionnette avec ses deux soldats helvètes ronflant comme des soufflets de forge. Une heure plus tard, il pénètre sans difficulté dans le camp militaire du Valdahon sous le prétexte de réapprovisionnent en bûches le foyer des officiers. La camionnette serpente entre les chars Leclerc du 30e Régiments de Dragons pour s’immobiliser au pied du grand mât, face au bâtiment de l’État-major. Gaston fait sortir les deux soldats, les réveille d’un verre de gentiane et les fait monter la garde au pied du drapeau, les assurant qu’un général allait venir les décorer ! Il est 4h52.

La camionnette arrive chez le ferrailleur à 5h23 ; le gardien de nuit, un malien illettré, signe le bon de dépôt en le datant de la veille, bon que Gaston photocopie instantanément à son copain des Eaux et Forêts et reprends le 1er train pour le Haut-Doubs car on attend beaucoup de clients à la ferme auberge ce dimanche. 

A 5h28, le colonel Le Bailly de Courson ouvre ses volets et aperçoit deux silhouettes au pied du mat d’honneur et téléphone au maréchal des logis chef, Scutto, sous-officier de permanence pour qu’il voie ce qui se passe. A 5h31, les soldats suisses (réservistes) Albert Kuhn et Lucien Petroz, voyant un homme avec képi s’avancer vers eux, lui présentent les armes. A 5h33, le colonel de Courson sort précipitamment de son bain en entendant deux coups de feu ; simultanément ses deux lignes téléphoniques réservées se mettent à sonner : sur l’une, on lui demande de se mettre en rapport à 10h00 avec le général commandant la région militaire. Sur l’autre, le correspondant d’Europe 1 et de l’Est Républicain lui demande confirmation d’une attaque de l’Armée suisse contre le camp du Valdahon. A cet instant, la radio du colonel s’allume et l’on entend Scutto déclarer « Ce sont des soldats suisses en armes, on leur a fait tirer les balles qui étaient engagées et le lieutenant Delanne fait fouiller le camp ». Le colonel convoque son État-major, au moment où sur les ondes retentit le jingle d’Europe 1 « Flash spécial : la Suisse pays neutre par excellence vient d’attaquer un camp militaire français. Des coups de feu auraient été échangés, on ignore s’il y des victimes … »

L’affaire prit des proportions inimaginables avant de retomber comme un soufflé mal cuit : le véhicule soit disant des Eaux et Forêts ne fut jamais identifié, les deux soldats furent envoyés devant la justice suisse qui les innocenta, le Major Frédéric Schittly fut écarté de l’Armée sans avoir compris ce qu’on lui reprochait. Quant au douanier Corsi, il fut rétrogradé et muté à Revin (Ardennes) et la contrebande artisanale et familiale retrouva une nouvelle jeunesse. Et Gaston dit Taton qui n’est, bien sûr, pour rien dans cette affaire ? Il va bien, il est toujours champion de tarots, merci pour lui ! Et Robert de conclure « Quand, il se produit un miracle, mieux vaut ne pas savoir comment, la poésie y perdrait »