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Les pistolets

mardi 10 décembre 2013, par Jean-Louis

Avant de frapper à la porte de la chambre, l’homme eut un dernier coup d’œil sur la table ronde installée dans le salon. La soubrette venait d’y déposer l’œuf dans son coquetier en argent et attendait, la théière fumante à la main. Tout y était parfaitement ordonné : du demi-verre de jus d’orange au petit bouquet d’aubépine cueilli dans le jardin en passant par la corbeille contenant les deux pistolets frais qu’il était aller chercher avant l’aube en Belgique. Deux coups secs à la porte déclenchèrent un « oui » énergique. Entrouvrant la porte, le majordome annonça :

  • Le petit déjeuner de madame la baronne est servi.
  • Merci Firmin, vous êtes toujours aussi ponctuel. La voiture est-elle prête ?
  • Comme toujours, madame, comme toujours.
  • Vous n’avez pas oublié que je déjeune chez ma cousine, la comtesse Marie Léopoldine de Chimay La Gorce.
  • Oui, madame ! J’ai prévu de partir à 10h25 pour être certain d’arriver à Chimay pour midi. Le temps est maussade mais si nous avions un peu d’avance, nous pourrions nous arrêter à l’église ?
  • Très bien, Firmin, très bien. Je déteste arriver en retard mais comme ma cousine trouve impoli, le fait d’arriver même une minute en avance ...
  • Je vous garantis, madame la baronne que nous franchirons le portail du château à l’heure exacte. Comme d’habitude.
  • Château, château ! Comme vous y allez, ce n’est tout au plus qu’une modeste seigneurie, Firmin.

Se retirant discrètement du salon, Firmin le majordome et Mathilde la soubrette laissèrent la vieille dame s’installer avec son livre des Heures et des Jours à la main. Firmin ne s’appelait pas plus Firmin que Mathilde ne s’appelait Mathilde mais la baronne avait toujours appelé ses gens de maison de ces mêmes prénoms depuis plus de cinquante ans. A 92 ans, elle demandait parfois à voir Ernestine, la cuisinière, poste qui fut pourtant supprimé une trentaine d’années plus tôt. Firmin qui s’appelait en fait Robert, cumulait les fonctions d’intendant, de chauffeur, de jardinier et d’homme à tout faire. Au service de la baronne du Deffant de Saint-Sauveur depuis presque 35 ans, il avait la réputation d’être un homme discret, stylé et efficace qui bénéficiait de la confiance absolue de sa patronne. Quant aux Mathilde qui se succédaient tous les deux ou trois ans, jamais la baronne ne s’était aperçue du moindre changement. Il faut dire que la vie au château y était réglée comme du papier à musique : la baronne Mélusine se réveillait à 6 heures, restait au lit pour faire ses exercices de prière et se levait pour sa lecture quotidienne de trois ou quatre pages de Maupassant, qu’elle faisait sans lunettes, s’il vous plait. Après l’immuable petit déjeuner de 7 heures, la vieille dame faisait quelques réussites en trichant éventuellement si les cartes lui étaient par trop défavorables. Mathilde l’aidait ensuite à sa toilette et à son habillement et l’accompagnait par tous les temps dans le tour du parc. A 11 heures, c’était l’heure du courrier et du piano dont elle jouait de moins en moins souvent pour cause d’arthrite. Suivait l’apéritif genièvre ou manzanilla qu’elle partageait éventuellement avec l’un ou l’autre des rares visiteurs qu’elle recevait tous les deux ou trois mois : le notaire, l’ancien curé (elle détestait le successeur) ou le maire à qui elle octroyait quelques largesses et qu’elle voyait comme l’ultime rempart qui la protégerait des communistes. Après un déjeuner frugal et une courte sieste, vaillante et dispo, elle faisait le tour du domaine avec Firmin afin de noter les travaux à prévoir dans la maison et les améliorations à apporter aux plantations. Elle terminait sa visite par la roseraie où elle cueillait la plus belle rose du moment.

Si elle n’avait pas de rendez-vous médical ou bancaire à Givet ou à Beauraing, la baronne s’installait sur la terrasse ou au salon suivant le temps et lisait le dernier livre que Firmin lui avait trouvé chez la libraire de Fumay qui connaissait bien ses goûts, mais à part Le Clézio, peu d’écrivains contemporains trouvaient grâce aux yeux de Mélusine. Le tea time à l’anglaise n’interrompait pas la lecture. La baronne sacrifiait au modernisme en regardant le journal télévisé en regrettant le temps où Léon Zitrone officiait. La journée se terminait par un dîner léger une soupe de légumes, un yaourt au lait de chèvre et une tranche de cake. Elle se couchait à 21h30 et après Maupassant et ses prières, éteignait les lumières à 22 heures. Puis dans la forêt ardennaise, un immense silence s’installait. Sur les hauteurs de la Meuse, les chemins étaient déserts et les seuls visiteurs qui franchissaient les limites de la propriété étaient des sangliers.

Pourtant dans le garage situé à l’entrée du parc, il y avait souvent du remue-ménage. Vers les 5 heures du matin, Firmin mettait la voiture en marche et vérifiait que tout fonctionnait à la perfection. Passionné des vieilles voitures, il avait découvert par hasard l’existence de ce sublime et rare coupé Hotchkiss modèle 686 GS Megève de 1939 que possédait feu le baron du Deffant de Saint-Sauveur. Sa veuve envisageait de brader cette quasi-épave quand Firmin postula à l’emploi de chauffeur. Il sut convaincre la baronne Mélusine qu’elle possédait un trésor et qu’il était l’homme idéal pour l’entretenir. Il répara et bichonna l’automobile de ses rêves avec tant de soin que la baronne gagna avec elle plusieurs concours d’élégance et ne se déplaça plus qu’avec cet étonnant coupé où elle siégeait au côté de Firmin. Celui-ci en trente cinq ans avait sillonné toutes les routes des Ardennes belges et françaises. Les douaniers ou les gendarmes n’hésitaient pas à l’arrêter pour être pris en photo devant ce témoignage d’une autre époque de l’automobile. Tous les matins, il l’utilisait pour aller en Belgique acheter ces petits pains pistolets qu’affectionnait sa patronne. Beauraing n’était qu’à quelques kilomètres et la boulangère ouvrait son magasin quand elle l’entendait arriver. Il lui arrivait d’en acheter plusieurs dizaines pour en offrir aux enfants des écoles, aux pauvres de la commune ou aux bonnes sœurs du couvent voisin. Tout le monde louait la générosité de Monsieur Firmin et admirait ce dévouement qu’il témoignait à la vieille baronne, chacun se demandant ce qu’il deviendrait quand celle-ci décèderait.

Parfois, par grand froid, on lui offrait un chocolat chaud qu’il accompagnait d’un de ces pistolets qu’il farcissait avec du beurre et du fromage. Un matin de février, en sortant de la boulangerie, il croise un douanier belge qui lui demande s’il est au courant de la descente de police qui cerne le château de Madame la Baronne. « J’espère qu’il n’est rien arrivé de grave à madame Mélusine que l’on aime bien par ici ». Firmin s’excusa de couper court à la conversation et se précipita vers la belle Hotchkiss pour partir plein sud et ne jamais revenir.

La police fit intrusion chez la baronne et découvrit rapidement des doses d’héroïne et de hasch qui tartinaient les pistolets. Un malheureux gendarme qui avait mangé innocemment un pistolet fourré qu’il avait piqué lors d’un contrôle précédent, fut à l’origine de la découverte d’un trafic qui durait depuis plus de trente ans. La police qui cherchait un certain Firmin, mit du temps avant de s’apercevoir que l’homme qui avait demandé, le jour même, dans une agence bancaire de Charleville, le solde de plusieurs comptes de la baronne sur lesquels il avait la signature, se prénommait Robert. Le même homme avait pris le lendemain à Bâle, le vol de 5h50 de la Turkish Airlines pour Ankara.
Quant au coupé Hotchkiss, il ne fut retrouvé que deux semaines plus tard sur le parking intérieur du musée de l’automobile de Mulhouse où personne n’avait prêté attention à cette automobile qui ne déparait pas de ses voisines. La baronne en fit don au musée, obéissant ainsi au souhait de Firmin contre qui elle refusa de porter plainte.