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La fée verte

mercredi 11 septembre 2013, par Jean-Louis

Le sergent Louis Boillot était songeur dans ce train qui le ramenait à Pontarlier pour sa première permission depuis le déclenchement de cette guerre qui s’annonçait plus difficile et plus longue que prévue. Mais les français s’en rendaient-ils compte ? A entendre les futilités échangées dans le compartiment, il y avait de quoi en douter. La France était pourtant passée à deux doigts de la défaite : les allemands avaient tenté d’encercler les armées françaises de l’Est et malgré sa vaillance, son régiment, le 42e Régiment d’infanterie, faillit bien disparaitre lors de la contre-attaque sur l’Aisne, le 6 septembre 1914, premier des quatre jours de la victoire dite de la Marne. En 24 heures, son régiment était passé de 800 hommes aptes au combat à moins de 300. Puis ce fut six mois de cette abominable guerre des tranchées avec 20 mètres de gagnés un jour, 30 mètres de perdus le lendemain, avant de revenir à la position initiale. Les jeunes femmes assises à côté de lui, imaginent-elles la vermine, l’eau croupissante et les vêtements puant l’urine ? Supporteraient-elles le bruit assourdissant des canons, le hurlement des blessés, les ordres criés dans l’oreille ? Non ! Lui non plus d’ailleurs. Cette permission était la bienvenue, il allait retrouver le monde normal, quel bonheur ! Pourtant un détail l’avait surpris. Arrivé en avance à la Gare de Lyon, il est allé au Buffet et il s’est vu refuser une absinthe en vertu d’une ordonnance du préfet de Paris d’août 1914 qui interdit la vente d’absinthe. C’était curieux tout de même cette simultanéité entre la déclaration de guerre et cette interdiction.

L’odeur de l’absinthe lui manquait et il se voyait déjà assis tranquillement devant ce verre lourd et épais qui était le sien, commençant le lent cérémonial de ce breuvage hors norme dont Pontarlier, sa ville natale, est la patrie. Il savait qu’il prendrait un moment pour admirer la pelle à absinthe en argent, finement ajourée, offerte pour son baptême par son parrain, Louis Pernod, l’arrière-petit-fils d’Henri-Louis Pernod, fondateur de la marque et de l’usine de Pontarlier. Il avait toujours entretenu une certaine complicité avec cet homme qui fêtait ses vingt ans quand on apprit sa naissance à son père. Louis qui levait son verre d’absinthe à ce moment-là, déclara : « Heureux présage que cet enfant qui nait le jour de mon anniversaire ! », ajoutant en direction de son père, « Charles, vous l’appellerez Louis et je serai son parrain ». Son père, simple ouvrier, pouvait-il refuser cela au fils du patron ? Sa mère, qui voulait l’appeler Albert, dut s’incliner. Louis dirigeait l’usine depuis cinq ans et fêtera son 43e anniversaire le 5 mai prochain. Pour la première fois, il ne pourra être là, il ira donc le saluer dès qu’il pourra, avant de repartir au front.

« Et en plus, il ronfle, cet avachi… » Louis qui somnolait, comprit qu’on parlait de lui comme d’ « un débraillé mal rasé, un clochard en uniforme délavé… » Il écouta encore un peu puis il explosa : « Espèce de pimbêches, ça fait une heure que vous nous saoulez avec vos fanfreluches, vos colifichets et autres babioles et vous êtes gênées parce que je ronfle : savez-vous que ça fait plus de six mois que je n’ai pas dormi dans un lit ? Savez-vous qu’on nous réveille toutes les heures pour s’assurer qu’on est encore vivant ? Vous pensez que la guerre c’est comme un de vos thés dansants ? Quand vos soi-disant avachis montent à l’assaut, vous croyez que c’est une promenade de santé ? La dernière fois que ma section a attaqué, nous étions dix-sept et nous sommes trois à en être revenus ! Et quand un obus est tombé sur les tinettes où était un copain de la 1re section, on a retrouvé de la viande et des excréments à plus de 30 mètres de là, notamment dans la marmite de soupe, alors que croyez-vous qu’on fit ? On n’avait pas bouffé depuis trois jours alors on a mangé le bouillon, le copain et la merde pour ne pas crever. Voilà, on est arrivé. Que cela ne vous empêche pas de dormir ! » Les filles étaient pétrifiées, l’assistance muette, un grand barbu lui tapa sur l’épaule, prit son sac et l’aida à descendre : « T’as eu raison, mon gars, fallait le dire ! »

Passant devant le kiosque à journaux, le gros titre du journal local lui sauta aux yeux : LA MORT DE L’ABSINTHE, suivi d’un court article :

Paris, le 16 mars 1915. A une large majorité, les députés ont adopté le projet de Loi présenté par le gouvernement, relative à l’interdiction de la fabrication, de la vente en gros et au détail, ainsi que de la circulation de l’absinthe et des liqueurs similaires. C’est sans surprise que le vote s’est déroulé. Les jeux étaient faits depuis longtemps. En 1906, la Ligue nationale française anti-alcoolique avait recueilli 400 000 signatures dans une pétition. En 1907, la grande manifestation qui eut lieu à Paris, rassemblaient les viticulteurs et les ligues anti-alcooliques autour du mot d’ordre : « Tous pour le vin, contre l’absinthe ». Les 3 000 travailleurs de Pontarlier, capitale de l’absinthe étaient sacrifiés sur l’autel des victimes du phylloxera. Il faut dire qu’en élisant en décembre 1896 à la députation, le premier député musulman de France, le Docteur Philippe Grenier, les pontissaliens s’étaient, en quelque sorte, tirés une balle dans le pied.

Que deviendra l’usine Pernod de Pontarlier ? Le gérant, Louis Pernod a investi dans la production de nouvelles liqueurs à base d’anis ou de gentiane mais auront-elles le même succès que la fée verte qui a conquis la France en moins de 50 ans. Rappelons qu’en 1900, il y avait 25 distilleries dans la région de Pontarlier, soit 151 alambics et une production annuelle de 30 millions de litres.

En lisant l’article, Louis reçut un véritable coup de massue. La petite entreprise de son grand-père, la seule qui ne recourrait pas à la distillation mais qui élaborait ses absinthes uniquement par macération, un art autrement plus difficile dont il était devenu expert, n’échappait pas plus à l’interdiction. Louis avait pourtant trouvé des élixirs qui ne contenaient pratiquement aucune trace de thuyone et de fenchone, les deux molécules dont les scientifiques affirmaient qu’elles étaient toxiques pour l’homme, sans jamais avoir pu le démontrer. Arrivé à la maison, il entendit les gens se plaindre des difficultés qu’ils vivaient depuis son départ sous les drapeaux. A croire qu’il se la coulait douce dans les tranchées ! Sa mère accourut : « Viens vite, ton grand-père est entre la vie et la mort depuis une semaine, il ne mange plus, ne boit plus, respire à peine. Le médecin ne comprend pas comment il survit. Mais moi, je sais : il a appris que tu allais venir et ne mourras pas avant de t’avoir revu ».
A peine Louis franchit le seuil de la chambre que le grand-père ouvrit un œil et montra du doigt une flasque posée sur la table de nuit à côté d’un verre à absinthe. Louis humecta les lèvres du grand-père, puis les siennes et prépara l’absinthe selon les règles. « Alors ? » « Tu n’en a jamais fait de meilleure, Pépé ». La main tremblotante lui tendit un papier froissé, la recette ! Puis le vieillard murmura : « Ne renonce jamais… » et s’éteignit dans un souffle.

Louis, bien qu’épuisé, fit seul, le tour des installations et du labo dans lequel il travailla six ans durant. A côté, les stocks d’herbes dégagaient leurs parfums subtils qu’il identifia à coup sûr. Tout d’abord les six majeures dont l’harmonieuse répartition fait la qualité de l’absinthe : la grande et la petite absinthe, l’anis vert, la mélisse, le fenouil et l’hysope. Puis, les subtiles, ces herbes qui corrigent ou amplifient telle ou telle saveur. Tout le monde les connait mais leur utilisation reste un secret jalousement conservé par le nez de l’entreprise. Louis refit les exercices que lui faisait faire son grand père : là, la coriandre, ici la véronique, et là du calamus, la menthe poivrée et le girofle s’identifient facilement. Et là c’est l’angélique si délicate et souvent oubliée, puis la menthe blanche et la badiane ou anis étoilé. La dernière lui pose question : un goût assez neutre, une odeur presque indécelable ; on dirait du cresson ? C’est du cresson, mais pourquoi du cresson ? La réponse est dans sa poche sur le papier du grand père : pour la couleur !

L’enterrement du grand-père eut lieu trois jours plus tard. Il y avait foule comme si c’était la Loi qui avait tué le plus respecté des absinthiers. Louis, au côté de sa mère, recevait les condoléances. Le maire, les députés et sénateurs, le sous préfet étaient là sinistres, tels des coupables. Le Docteur Philippe Grenier avec son turban vert et sa grande gandoura brodée fut le seul à s’attarder et à dire des paroles réconfortantes. Louis Pernod était venu malgré ses occupations et fixa à Louis un rendez-vous pour le lendemain soir. Dans la longue queue qui s’était formée, Louis remarqua les trois filles du train. Quand elles arrivèrent devant eux, les deux premières lui serrèrent la main en baissant les yeux. Mais la troisième lui murmura à l’oreille : « Je n’en dors plus ! Il faut que l’on sache ce que vous vivez. Ecrivez-moi, je vous répondrai » conclut-elle en lui glissant une carte dans la main et en l’embrassant furtivement sur la joue. La cérémonie terminée, sa mère lui murmura : « Je ne savais pas que tu connaissais Charlotte. C’est une fille bien ».

Après le traditionnel repas des funérailles, partagé avec les invités et le personnel (œufs, morue et épinards, sans vin et sans dessert), Louis et son père réunirent les employés et les commis-voyageurs, autrement dit, les contrebandiers affiliés à la maison. Depuis l’interdiction, il avait cinq ans, de l’absinthe en Suisse, la contrebande avait acquis ses lettres de noblesse. Tous les fabricants de la désormais bannie fée verte avaient continué à ravitailler leurs clients helvétiques. Le marché s’était certes restreint mais la demande s’était réorientée vers les produits de grande qualité dont les prix avaient grimpé. Pressentant que cette interdiction s’étendrait bientôt à la France, les demandes avaient explosé ces trois derniers mois au point de dépasser 35% du volume et 50% du chiffre des ventes. Les stocks étaient au plus bas et pourraient s’écouler rapidement avant la sortie du décret d’application prévu dans la Loi. Mais il ne fallait pas se faire d’illusion : le mot absinthe sera proscrit même de produits sans alcool comme les sirops ou les limonades.

Sentant son père prêt à abandonner la partie et voyant l’inquiétude grandissante de l’assemblée, Louis prit la parole avec autorité : « Depuis treize ans, je vis parmi vous, j’ai tout appris de vous de la différence entre les plantes vertes ou séchées, entre les saveurs recherchées à Genève ou à Paris, comment obtenir la couleur feuille morte ou comment diminuer l’amertume de l’hysope. Ne nous laissons pas abattre par ce coup du sort qui frappe aveuglement l’absinthe. Utilisons nos connaissances pour mettre au point de nouveaux produits : de même que nous avons su faire de la quintessence d’absinthe ou de l’élixir d’absinthe et des pastis à l’élixir d’absinthe ou à la plante d’absinthe, nous saurons appliquer ces méthodes à d’autres essences comme l’anis, la menthe, l’eau de mélisse, la gentiane ou le sapin de nos montagnes. Nous maitriserons les formules utilisées pour l’arquebuse, l’angélique, la liqueur de pucelle et les esprits d’andaye, de chartreuse, de cannelle, de curaçao, d’antziq. Nous en découvrirons d’autres. Mais aujourd’hui face à l’injustice qui nous est faite, c’est toute l’entreprise qui entre en contrebande et qui doit s’organiser pour préserver ses savoirs, ses produits, ses clients et son personnel ». Louis avait visé juste, les gens se bousculaient pour lui serrer la main, lui dire qu’ils étaient partants pour son projet, qu’ils sauraient attendre s’il le fallait. Très vite le projet prit corps. Il fallait éparpiller l’entreprise en multiples cellules, les herbes stockées près des lieux de ramassage, les alambics reconvertis en distillation de gentiane ou d’anis. Quelqu’un proposa que les cuves de décantation installées dans des fermes produisent des tisanes. Il n’y connaissait rien mais il consulta son pharmacien qui lui conseilla d’aller voir un laborantin spécialisé. Il croyait savoir qu’il y avait quelqu’un de très compétent sur cette question à la pharmacie du centre.

Louis rendit visite à son parrain le lendemain. La société Pernod étant de loin la plus importante et donc la plus exposée à des contrôles, il ne pouvait être question qu’elle s’engage dans la voie de la clandestinité, sauf peut-être pour écouler auprès de clients triés sur le volet les bouteilles de luxe ou anciennes qu’elle a mis en sécurité dans un ancien fort militaire désaffecté. Si Louis avait les moyens de les écouler, il garderait 50% de la recette. « J’ai là 12 bouteilles d’une cuvée spéciale 1888 à remettre au maitre d’hôtel de chez Maxim’s. Si tu peux lui déposer en remontant à Paris, je t’en fais cadeau ». Louis Pernod lui confia aussi un mémorandum des alternatives à l’absinthe étudiées par la société. « Mais ce sont des secrets industriels ? » « Qui mieux que toi peut les garder. Tu as le meilleur nez de la place et tant que nous fabriquerons des liqueurs, tu auras ta place réservée parmi nous ».

En sortant de l’entretien avec ses douze bouteilles, Louis fit un crochet par la pharmacie du centre et fit part à Monsieur Guy, le pharmacien, de sa demande. « Ma fille est occupée pour le moment. Attendez ou revenez plus tard ». Louis, en ressortant, croisa le regard de la jeune pharmacienne en blouse blanche qui lui sourit. C’était Charlotte. Il n’osa revenir mais commença une longue lettre sur la guerre telle qu’il la vivait. Un regard terrible et lucide concluant par ses mots : « Vu le nombre de soldats qui meurent chaque jour, je n’ai au mieux qu’une chance sur mille d’en réchapper, mais si j’ai une seule raison d’espérer, je ne renoncerai jamais à l’envie de vivre ».

Trois jours plus tard, Louis en uniforme prenait le train de 5h55 pour Paris. Au moment de monter dans son compartiment, quelqu’un l’interpella. « Alors, beau militaire, on s’intéresse aux tisanes ? » Charlotte souriante lui dit encore « Nous avons jusqu’à Paris pour en parler ». Une heure plus tard, ils se tutoyaient. Une heure après, il l’embauchait comme herboriste. Encore une heure et ils s’embrassaient. Une autre heure passa, il la demanda en mariage. Ils fêtèrent leurs fiançailles chez Maxim’s où le maître d’hôtel leur offrit le champagne et le déjeuner. Avec l’argent de l’absinthe, Louis acheta une bague avec un cœur en émeraudes qu’il mit au doigt d’une Charlotte rayonnante. Il la chargea d’une lettre pour sa mère. Charlotte conclut « Ta maman avait raison, elle avait peur que tu fasses de mauvaises rencontres en voyageant seule ».


La Loi de 1915 ne tua pas complètement l’absinthe : entre le Val de Travers en Suisse et le Haut Doubs en France, on continua de fabriquer clandestinement environ 200 000 à 300 000 litres d’absinthe à 53° de moyenne par an. Cela donna lieu à une intense contrebande qui ne s’est pas tout à fait arrêtée.

De nombreuses études et des recherches approfondies démontrèrent les incohérences de l’interdiction de l’absinthe. En 1988, un décret de Michel Rocard ouvre à nouveau la possibilité de produire des boissons à base d’absinthe. En 1999, le marché accueille officiellement la première absinthe française depuis 1915.