Accueil > Re.créations > Racontotes > Ecrits de contrebande > Cette cochonne d’Odette

Cette cochonne d’Odette

vendredi 23 août 2013, par Jean-Louis

Maurice était banquier au Crédit du Jura, à Pontarlier. Alors qu’il n’était qu’un obscur petit employé, il avait épousé, une douzaine d’années auparavant, une cousine de ma mère, au grand dam de la famille. Personne n’avait compris ce qui avait poussé la belle Huguette à se commettre avec un parti qui ne brillait ni par la fortune, ni par le pouvoir et encore moins par la culture. Quand on pense que cette fille qui avait été aux universités, aurait pu faire une brillante carrière dans l’Administration ou tout le moins, épouser un futur député ou un fils d’ambassadeur si le mariage était son ambition. Les deux époux avaient eu rapidement deux filles, Perle et Neige, brillantes élèves, un peu ingrates pour ne pas dire disgracieuses. Lorsque la guerre avait éclaté, Maurice avait été mobilisé et blessé malencontreusement durant la « drôle de guerre » au cours d’un exercice de lancer de grenades qui lui avait brisé les os du pied ; considéré comme blessé de guerre, il n’avait pas tardé à être démobilisé, évitant ainsi la honte de la défaite et le déshonneur d’être prisonnier. Ce fut sa chance.

Maurice avait beaucoup appris au cours de ses années de commis aux écritures. Avec beaucoup d’entregent et de discrétion, il recevait les confidences des clients qu’il renseignait au mieux. Doté d’une très bonne mémoire, il connaissait la totalité des comptes débiteurs ainsi que l’état des prêts consentis aux clients. Cela impressionna beaucoup le directeur général de la banque, venu avec son équipe, se rendre compte de la situation de l’agence avant de décider de son éventuelle fermeture. La moitié des effectifs était en fuite, ou prisonnier, voire dans le maquis. Maurice était le seul homme parmi les six salariés présents. Cela pesa sans doute dans la décision du directeur général de nommer Maurice, directeur de l’agence de Pontarlier. Certains s’étonnèrent d’une promotion aussi inhabituelle, ce à quoi le directeur général répondit : « A la guerre comme à la guerre, on fait avec ce qu’on a ! »

Pendant l’occupation, une partie de la contrebande était devenue intérieure, sous forme de marché noir ou de production illicite. Les clients n’hésitaient pas à en parler à Maurice en qui ils avaient toute confiance. Ce dernier avait vite compris comment recycler les sommes qui lui étaient confiées par des particuliers français, voire allemands, ou par des entreprises et même des réseaux de résistants. En jonglant avec des comptes d’attentes, des clients fictifs, des transits de change, sa banque encaissait des commissions importantes qui faisaient mieux passer l’opacité des comptes que Maurice était bien le seul à maîtriser. Les banques suisses qu’il rencontrait tous les deux mois lui étaient d’une grande utilité.

Un vendredi soir de mars 1942, un de ses clients ’’spéciaux’’ arrive à l’agence à l’heure de la fermeture et insiste pour être reçu. Le personnel étant parti, Maurice le reçoit dans son bureau et voit son client ouvrir un grand sac de marin au fond duquel dort un petit cochon de quelques semaines. « Elle pèse 12 kg, elle a six semaines, elle est calme et je viens de la nourrir. C’est un cadeau pour vous remercier de notre dernière opération. » « Mais qu’est-ce que je vais en faire ? » « Vous pouvez la manger tout de suite, mais je vous conseille de l’engraisser jusqu’à Noël et vous aurez de la viande pour toute l’année. » Maurice recevait parfois quelques cadeaux, une bouteille de gentiane ou un fromage de Morbier, une fois un gigot à Pâques, mais un cochon, jamais ! En remontant l’escalier qui mène à l’appartement du directeur situé au dessus de l’agence, il se reprochait d’avoir accepté, mais pouvait-il vraiment refuser ?

Arrivé dans la cuisine, il pose le sac sur la table et appelle les filles : « J’ai une surprise pour vous, regardez ce qu’on m’a donné ». Perle et Neige sont tout de suite séduites. Il faut dire que la cochonne y mit du sien : petits coups de langue sur la joue de l’une, grognements de satisfaction en réponse aux caresses de l’autre, pas de de danse esquissés debout sur les pattes arrière. Évidemment, l’atmosphère changea quand arriva Huguette poussant sa grand-tante Olivia dans son fauteuil roulant. Aux récriminations de l’épouse, s’ajoutèrent les protestations véhémentes de la vieille impotente qu’ils logeaient depuis leur emménagement : « Si j’ai refusé de vivre avec un homme, ce n’est pas pour vivre aujourd’hui avec un porc ! ». « Et où mettrons nous le cochon si nous voulons l’élever ? Et comment le nourrir ? » s’inquiète Huguette toujours pragmatique. « On la met dans ma chambre » propose Neige, ajoutant qu’elle ira dormir chez sa sœur. Finalement, la perspective de manger de la viande tous les jours l’emporte sur toute autre considération. Il fallut s’organiser : il était impératif de cacher la truie, sinon les allemands la réquisitionneraient immédiatement et la famille serait accusée de marché noir. On aménagea, sous les combles, un enclos lumineux et ventilé à côté de la chambre de bonne inoccupée où l’on pourrait stocker la paille et la nourriture. L’emplacement était situé au dessus de la grande chambre du second étage que l’armée allemande avait réservée en son temps pour y loger un officier, mais qu’elle n’utilisait plus. Quand à la nourriture, on planterait des betteraves dans le jardinet de derrière, ce qui compléterait le tas d’épluchures que déversait chaque jour le restaurant mitoyen. Le restaurateur interrogé ne posa pas de questions, ravi qu’on le décharge sans frais d’une tâche journalière contraignante. Les filles acceptèrent de nourrir la truie chaque jour et prirent l’habitude de dormir à tour de rôle dans la chambre de bonne pour veiller à ce que la truie ne stresse pas au réveil.

Au bout d’une semaine, tout était rôdé et le dimanche suivant, la truie, après son bain, eut le droit de venir dans la salle à manger : on lui donna quelques pommes un peu fripées, quelques croûtons de pain et une part de gâteau au yaourt. La truie eut même droit à un petit verre de gentiane dans sa gamelle qu’elle lécha consciencieusement. Alors que les filles faisaient leurs devoirs, la truie vint sagement se coucher aux pieds de tata Olivia qui somnolait dans son fauteuil. Lorsque la vieille se réveilla, la cochonne était assise face à elle, la fixant de ses yeux bleus, la tête un peu penchée. Elle se mit à agiter ses oreilles dès que la tante lui parla, grognant de temps en temps comme si elle approuvait. Au dîner, la vieille fit donner la moitié de sa soupe à l’animal et dit « Dans cette maison, c’est bien la seule qui m’écoute quand je parle, je lui dois bien ça ! Vous devriez lui donner un prénom, car elle le mérite plus que vos clients ». Maurice trouvait cette suggestion ridicule, rappelant au passage que s’il pouvait nourrir sa famille, c’était grâce aux dettes de ses clients. « Grâce aux dettes ? Ça fait deux prénoms : Grâce et Odette. On n’a qu’à en choisir un ! » dit Neige. La confusion possible avec grasse fit choisir Odette. Comme l’amour de Swann pensa ironiquement Huguette, mais c’est vrai aussi que Madame de Crécy n’était pas un modèle de vertu et que la qualité de cochonne peut lui être attribuée, sans malice. Odette prit sa place dans la famille. Quand la tante Olivia était seule l’après-midi, on lui confiait la garde d’Odette, à moins que ce ne soit l’inverse, la cochonne étant manifestement plus raisonnable que l’ancêtre. Quand celle-ci voulait le bassin, la truie lui apportait dans la minute. Odette pouvait lui présenter une pomme ou une orange prise délicatement dans la corbeille de fruits. Les deux filles passaient avec Odette une ou deux heures par jour, à jouer à cache-cache, à danser ou à lui faire faire des équilibres avec une balle.

Odette faisait maintenant tellement partie de la famille que Maurice sentait déjà monter le psychodrame qui se préparait quand il faudrait tuer la bête. La truie grossissait à vue d’œil et il devait envisager son abattage probablement en décembre lorsqu’Odette aurait dépassé les 100 kg. Il y eut une première alerte en septembre quand la Wehrmacht réquisitionna à nouveau la chambre du second étage. Mais l’officier renonça, trouvant qu’il flottait une odeur désagréable dans l’appartement, odeur que Maurice s’empressa d’expliquer par un refoulement dans les égouts de la ville. Si l’officier allemand avait choisi d’habiter chez eux, il aurait fallu se débarrasser d’Odette immédiatement et l’allemand en aurait été le responsable. Mais il fallait vite trouver une solution et se tenir prêt à toute éventualité. Maurice alla voir plusieurs bouchers dont on soupçonnait à tort ou à raison qu’ils connaissaient bien le marché noir et ses pratiques. Il essuya des refus polis mais définitifs et il comprit assez vite que sa demande pouvait apparaître comme un piège grossier monté par des non-professionnels. Et raconter comment il avait élevé un cochon dans son appartement l’aurait fait passer pour un joyeux drille, ce qui pourrait être considéré comme une faute professionnelle pour un banquier. Il trouva un garçon-boucher qui voulait bien tuer l’animal, le couper en deux et en garder la moitié. Un véritable racket qu’il ne put accepter.

Les filles commencent à se douter de quelque chose et dès que Maurice s’approche d’Odette d’un peu près, elles sont toutes griffes dehors. En désespoir de cause, notre banquier se confie au restaurateur qui leur cède les épluchures. « Je me doutais bien que vous aviez un animal du marché noir mais vous l’aviez si bien caché que je pensais qu’il était chez un de vos clients. Mon cuisinier en tue un tous les six mois dans la ferme de ses parents et sait parfaitement le découper et l’apprêter. » Pour sa peine, le restaurateur se réserve un jambon, quatre kg de lard et un demi train de côtes qu’il fera fumer et le cuisinier se gardera le boudin et les pieds du cochon. Maurice trouve le marché honnête et les trois hommes trinquent avec une gentiane en guise de conclusion. Il suffit de choisir le moment propice. Début décembre, tante Olivia apprend le décès de sa sœur cadette Josépha et demande à aller à l’enterrement qui a lieu le mardi suivant à 15h dans l’église de Levier. A cette heure là les filles sont en classe et tout peut être accompli en 45 minutes. Au jour dit, Odette est exécutée selon les règles et une heure plus tard, le cuistot et le restaurateur repartent avec leur dû. Le reste de la carcasse est entreposé dans la chambre froide du restaurant.

Ce fut la soirée des pleurs et des grincements de dent, des hurlements et des imprécations. Tante Olivia y alla de sa sentence : « Les filles, n’attendez-pas qu’un homme ait du sentiment ». La nuit fut agitée et le petit déjeuner sinistre jusqu’à ce coup de sonnette inattendu du restaurateur : « Nous avons été cambriolés et votre cochon a été volé ». Et Olivia de conclure « Ouf, au moins on ne sera pas obligé de manger de cette bête-là ! J’aurais eu l’impression d’être cannibale ! »