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La 2CV du curé

mardi 13 août 2013, par Jean-Louis

L’abbé Jean Pourchet était un curé d’un autre temps. Avec sa soutane élimée, ses croquenots pleins de terre et sa barrette de travers sur ses cheveux ébouriffés, jamais peignés, il avait tout du curé de campagne plus proche du cycle des saisons que du calendrier liturgique. Il terrorisait ses paroissiens du haut de sa chaire, fustigeant les lectures coupables auxquelles nous nous adonnions. Il fustigeait les impies notamment Zola, Voltaire et Auguste Comte (que personne n’avait jamais lu) mais sa bête noire était sans conteste possible Ernest Renan. Bien sûr, cet auteur excitait notre curiosité et nous avons tardé à nous procurer un de ses livres pensant y trouver des choses cochonnes mais nous n’avons rien trouvé de croustillant dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, et les Origines du Christianisme nous étaient apparus comme un exercice intellectuel parfaitement rasoir. Quant aux débats sémantiques sur les traductions de la Bible, ils passaient largement au-dessus de nos têtes comme de celles des paroissiens.

L’abbé Jean Pourchet, sous son aspect grognon et colérique, était aussi un brave homme qui n’hésitait pas à donner les carottes et les choux de son potager aux gens dans le besoin pourvu qu’ils écoutent un de ses discours. Car le curé était bavard, ce n’était pas là le moindre de ses défauts. Une jeune fille du pays ayant été engrossée par un amoureux de passage un soir de 14 juillet, fut tellement étonnée de la compassion qu’il lui manifesta qu’elle le chargea d’aller l’annoncer à ses parents. Et voilà notre abbé remontant toute la rue principale du village, s’arrêtant devant chaque porte en se lamentant « Mon Dieu ! Si vous saviez la corvée qui m’incombe… » si bien que tout le village était au courant avant que les parents le soient.

Ce curé fustigeait le modernisme et voyait dans les progrès techniques une œuvre du Malin conduisant à l’asservissement de l’homme. La cure avait le téléphone mais il ne l’utilisait jamais. Quant à la télévision, il n’en voulait pas et ne l’avait regardée qu’une fois lors du couronnement de la reine Elisabeth II. Pourtant il s’était résolu à accepter la voiture qu’un paroissien lui avait léguée par héritage : une vieille deudeuche des années 1950 avec l’unique essuie-glace qui fonctionnait à la main. Le prêtre l’utilisait peu, sauf quand il allait célébrer la messe dans les hameaux du village. L’église de Jougne, située sur un éperon rocheux à la sortie sud-est du village, domine la vallée de la Jougnena où se situe le cimetière blotti autour la très ancienne chapelle romane de Saint Maurice. Lors des enterrements, le curé dévalait au volant de sa 2CV les 4km qui séparent l’église du cimetière, avec le sacristain et le servant de messe assis terrorisés à l’arrière, la croix sortant tel un étendard par la vitre de la portière avant droite. Ces occasions étaient heureusement rares, aussi l’abbé Pourchet consommait peu d’essence et en prenait rarement plus de dix litres à la fois.

Puis le destin fit que l’homme d’église dut, dans la même journée, aller à un rendez-vous à l’archevêché à Besançon pour 9h00 et participer à une réunion à Lausanne à midi. On a beau préférer les transports en commun, il est des cas où il faut se faire une raison. Malgré sa conduite hasardeuse, l’abbé Pourchet s’en sortit sans mal, mais en arrivant en vue de la douane, le moteur hoqueta avant de s’arrêter, mais sur son élan, la 2CV arriva jusque à l’entrée de la station-service qui précède la douane. Quelques bras musclés la poussent jusqu’à la pompe juste à côté de la DS19 du docteur Paul Charlin, ami-ennemi intime de Jean Pourchet. Ce médecin franc-maçon, athée, dreyfusard, radical-socialiste était tout ce que détestait le prêtre, sauf qu’ils avaient été durant 4 ans et demi membres actifs de la Résistance au sein du sous-groupe Frontière et la fraternité d’armes n’est pas un vain mot !

Pendant qu’ils s’envoyaient leurs vacheries habituelles, les pompistes s’affairaient autour des deux véhicules et il semblait y avoir un problème du côté de la 2CV : le jeune pompiste tournait et retournait autour de la voiture, regardait dessous, reniflait dedans, remettait quelques litres et recommençait. Le spectacle était des plus comiques. Le patron accourut « Qu’est ce qui t’arrive ? » L’employé s’étonnait de la capacité du réservoir de la 2CV. « Tu en a mis combien ? » « Déjà 85 litres » Le curé hurla « Mais je n’en ai demandé que 15 litres ». On tenta de le rassurer, on enlèverait ce qu’il y avait en trop ; le réservoir contenait 112 litres !
« Alors, l’abbé, on est dans la contrebande d’essence » lança le docteur Charlin qui ajouta « J’ai payé votre super facture, c’est un cadeau du médecin des corps au médecin des âmes ! » « Mais je vous rembourserai » « Mais non, voyons » « Mais si, j’y tiens »… L’abbé remboursera bien sa dette, mais retrouva son enveloppe contenant l’argent, intacte, dans le tronc pour les pauvres. « Alors, si c’est pour les pauvres… » soupira t’il. Quant à sa 2CV de contrebandier, il la revendit dès le lendemain à son sacristain.

Un petit homme moustachu sirotant son café n’avait rien perdu de la scène de la station-service. Il referma son carnet de notes et demanda un jeton pour téléphoner à Paris. « Allo, oui c’est moi ! J’ai trouvé le prochain numéro de la Caméra invisible ! »