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Le Prince des bricotiers

mardi 13 août 2013, par Jean-Louis

Christian Parrot se remettait lentement de son onzième accident de voiture. Ce n’avait été ni le pire, ni le plus douloureux, mais les séquelles des accidents précédents ajoutées à l’âge le contraignaient à admettre qu’il ne pourrait plus conduire, ce qui rendait très improbable la pratique de son métier de voyageur de commerce. La médecine du travail l’avait prévenu de sa mise en invalidité et de sa quasi retraite forcée. Mais le pire pour cet amateur de courses automobiles, c’est qu’il ne participerait plus aux grands évènements auxquels son entreprise de bougies se devait d’être présente. Pensif, il contemplait les photos encadrées où il côtoyait les plus grands champions, à commencer par la plus belle, celle où Juan Manuel Fangio, épuisé, la lanière de son casque défaite, lui met la main sur l’épaule et lui confie que ce Grand Prix n’était pas la plus belle de ses courses mais la plus difficile. C’était en 1957, le 4 août très exactement, au Nürburgring : Fangio venait de gagner le Grand Prix d’Allemagne sur la Maserati 250F au prix d’une remontée fantastique sur les Ferrari. Cette victoire, la 24e de sa carrière, lui assurait, deux courses avant la fin du championnat de Formule 1, son 5e titre de champion du monde. Ah, quel champion et quel homme. Il avait commencé, comme lui, apprenti mécanicien dans le garage familial et cela les avaient rapprochés au soir de sa 1re victoire à Reims, six ans plus tôt, alors qu’ils buvaient un pot dans un bistrot de Tinqueux.

Vingt ans s’étaient écoulés depuis cette photo et pourtant, il lui semblait que c’était hier et malgré leurs dix ans d’écart d’âge (à deux jours près), les 11.000 kms de distance et la notoriété qui séparaient les deux hommes, il y avait entre eux un lien plus fort que la simple amitié. Il en voulait pour preuve la visite que Juan Manuel lui avait faite à l’hôpital au lendemain du Grand Prix de Monaco où Fangio était l’invité d’honneur, vingt-cinq ans après sa première victoire sur le circuit monégasque. Cloué dans son lit, entouré de plâtres et de bandelettes et condamné à la sieste par le corps médical, Christian n’avait pu voir la course, mais ce qu’il avait vécu le lendemain dépassait tous les reportages à la télé. La course racontée et analysée par Fangio était un spectacle à elle seul : le bruit, la pluie, les odeurs, tout y était et surtout la maestria du jeune Lauda sur un circuit détrempé ! Pour Juan Manuel, c’était lui le prochain champion du monde. Les autres ? Ils ne valent pas un bol de haricots ! Il a eu le nez fin l’ami car Niki Lauda a bien gagné ce championnat 1975, il aurait dû gagner celui de l’an dernier s’il n’avait eu ce grave accident où il faillit y laisser la vie, et il est en passe de gagner celui de cette année 1977 !

Christian s’intéresse de près à tout ce qui touche l’automobile. Il a racheté une ancienne clouterie à la Ferrière-sous-Jougne à 500 m de la Suisse, y a installé un atelier où il bricole sur de vieilles voitures achetées aux enchères qu’il retape ou revends par morceaux. Un jour, un habitant de la commune vient le trouver pour voir s’il pouvait lui agrandir son réservoir d’essence car il faisait beaucoup de longs trajets, conduisait vite et devait faire souvent le plein, ce qui cassait sa moyenne. Christian trouva une solution habile en intégrant deux jerricans de 20 litres dans le dossier des sièges arrière. Le client fut d’autant plus content que, peu de temps après, est déclenchée la malheureuse bataille pour le canal de Suez. La France isolée perdit ses sources d’approvisionnement en pétrole et les automobilistes français furent mis au régime sec. On rationna l’essence avec des bons d’essence en nombre limité. Qu’à cela ne tienne, les francs-comtois se précipitèrent pour acheter l’essence en Suisse, abondante et moins chère. Mais le gouvernement réagit en interdisant l’importation d’essence, y compris par les particuliers. Les douaniers contrôlèrent chaque automobile afin qu’elle ne revienne pas de Suisse avec plus d’essence qu’il y en avait à la sortie. Le seul moyen qu’ils avaient était de noter l’indication de la jauge sur la carte grise à la sortie et de la vérifier au retour. Pour satisfaire les demandes plus rapidement qu’avec les réservoirs qui sont insérés dans les dossiers et ne sont pas raccordées à la jauge, Christian proposa un système manuel ou électrique qui bloque cette jauge à un niveau déterminé à l’avance. Les frontaliers et autres bricotiers sont ravis. Mais un jour, un imprudent fait le plein à la station-service la plus proche de la frontière sous l’œil avisé d’un douanier et se présente au poste de douane quelques minutes plus tard avec une jauge indiquant un tiers du réservoir. Il suffit au douanier d’ôter le bouchon du réservoir pour constater qu’il est rempli à ras bord. Christian sera interrogé mais ne sera pas inquiété car il ne profitait pas directement de l’usage frauduleux de son dispositif.

Après cette expérience, il inventa d’autres aménagements possibles pour des voitures d’exception : bar avec production de glaçons, cave à cigares réfrigérée, mini coffre-fort, trappe pour fusil de chasse, etc. Tous ses aménagements sont faits de façon à ce qu’ils soient quasi indécelables avec un système d’ouverture ultra sécurisé. Il testait la fiabilité de ses systèmes en faisant un peu de contrebande de café ou de parfums sans aucun problème et prêta l’une ou l’autre de ses voitures aménagées à un prince koweitien, à un magnat de la presse, à un comte italien ou à des banquiers suisses et même à un hiérarque de l’URSS. S’il n’en connait pas l’utilisation qui en était faite, il en était pourtant grassement dédommagé.

Grâce à ces fonds, Christian va se spécialiser dans la fabrication de pièces détachées pour voitures anciennes. Ainsi il a travaillé à la demande de collectionneurs ou de musées jamais pressés et pas regardant sur les prix. En Suisse, il a eu des clients tout à fait prestigieux comme les musées de Martigny, de Grandson, Genève, Lucerne ou Muriaux dans le Jura suisse. En France, il a travaillé pour les musées de La Rochetaillée, de la Sarthe, de Reims, la collection Peugeot à Montbéliard, de Valencey, sans oublier la collection privée du Prince à Monaco et la plus prestigieuse mais la plus confidentielle de toutes, la collection privée des frères Schlumpf à Mulhouse. Inutile de dire qu’il sait quelle sera son occupation pour cette retraite qui s’annonce plus vite que prévue. Ce qui le surprend, c’est l’attitude de ses plus riches clients. Autant ils veulent tous la fidélité absolue au modèle initial de la voiture sur le plan technique, autant ils apprécient les petits aménagements personnels que Christian leur propose. Le goût de l’originalité ? Pas seulement, car ces clients ne se lassaient pas de lui raconter leurs petits exploits personnels de contrebande réussie grâce à son ingéniosité. Pour éviter les taxes à l’import, ses clients venaient chercher eux-mêmes (ou lui demandaient de le faire) les pièces détachées qu’il fabriquait pour les dissimuler dans les caches aménagées dans leur véhicule de prestige.

En toute personne quel que soit son rang, sa fortune ou sa position sociale, sommeille la tentation de passer un jour, en fraude à la douane, un petit quelque chose d’interdit, un interdit que l’on considère abusif : introduire une bouteille de whisky au Qatar, un fromage au lait cru aux USA, des graines de fleurs en Australie ou un opinel au Japon provoque, chez les uns ou les autres, une montée d’adrénaline sans comparaison avec le risque encouru. Ce qui fait de chacun de nous, un bricotier en puissance ainsi qu’on appelait au XVIIIe siècle, ces petits contrebandiers qui fraudaient pour leur propre usage et non pour en faire commerce ce qui les distingue des trafiquants.

Christian Parrot, ce ’’Prince des bricotiers’’ comme l’avait surnommé l’Aga Khan, ce bricoleur de génie, ce fou d’automobile disparut, oublié de tous, à 75 ans, le 17 juillet 1996, un an jour pour jour après son idole et ami Juan Manuel.