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Les grumes de l’aube

mardi 13 août 2013, par Jean-Louis

En ce premier jour du printemps 1944, une activité fébrile régnait dans le village de Mouthe. Alors que le soleil n’était pas encore levé, les lumières de toutes les maisons brillaient et de nombreux hommes allaient et venaient d’un bâtiment à l’autre en s’interpellant bruyamment. Il avait encore fait froid cette nuit et les rives du Doubs étaient encore gelées. Au loin, à perte de vue, la nature en éveil se dégageait du manteau neigeux dont il ne restait que des lambeaux. Sur les routes convergeant vers le bourg s’avançaient des files d’hommes, de chevaux et de charrettes. Après cinq mois de silence, la forêt allait retrouver le bruit sourd et rythmé des cognées et les craquements des arbres qui tombent.

Dans la brume de l’aube, les bûcherons arrivaient d’Oye-et-Pallet, de Vaux-et-Chantegrue, de Labergement-Sainte-Marie, des Hôpitaux-Neufs et de la Rivière-Drugeon pour se joindre à leurs collègues de Mouthe. Ceux-ci avaient établi un campement à côté de la source du Doubs prise en glace, où piaffaient une centaine de chevaux de trait et des dizaines d’attelages de transport de grumes. Malgré des températures encore négatives la nuit, bon nombre de sentiers et de routes forestières avaient pu être dégagés et la décision d’ouvrir le premier chantier d’abattage de l’année avait été prise d’autant plus facilement que beaucoup de bûcherons étaient sans travail depuis quatre ou cinq mois. La pression de l’occupant s’était accrue tant ses besoins militaires ou civils étaient importants. Depuis plus de trois années, l’Allemagne pillait consciencieusement les forêts françaises exigeant que chaque année, la France prélève 50% de plus que ce qui est nécessaire pour maintenir le patrimoine forestier. A ce rythme, la forêt française serait réduite de moitié d’ici 15 ou 20 ans. Faut-il y voir là une des causes d’hostilité et d’incompréhension entre les communes de montagnes et les autorités du Reich ? Sans doute, mais l’attitude suspicieuse et tatillonne des officiers SS chargés du contrôle provoquait des actes répétés d’insubordination et des défauts d’organisation qui retardaient l’acheminement des bois de grume.

Le chantier qui s’ouvrait était colossal. Il fallait prélever sur les pentes du Mont d’Or et du Risoux près d’un million de m³ de grumes de conifères qu’il fallait charger sur des trains en gare des Longevilles. Entre le col du Vent, au sud, et Petite Échelle, au nord, une vingtaine de sites d’exploitation avaient été confiés à des équipes d’une douzaine de bûcherons qui devaient abattre une soixantaine d’arbres par hectare. Ces hommes rudes devaient manger et dormir sur place, six jours sur sept. Six équipes de débardage venaient ramasser les troncs sur les pentes pour les regrouper dans la haute vallée du Doubs. L’essentiel des zones d’abattage étaient des forêts domaniales ou communales comme la forêt du Noirmont ou les forêts du Risol ou du Verdet, les forêts privées avaient été épargnées. La frontière avec la Suisse suivait en général la ligne de crête aisément franchissable par un homme un peu robuste. Les allemands avaient multiplié les patrouilles mais la frontière restait malgré tout une passoire. Si les hommes avaient voulu partir en Suisse, ils l’auraient fait depuis bien longtemps mais les allemands craignaient surtout l’importation de matériels interdits. Aussi fouillaient-ils les ouvriers à la descente comme à la montée et avaient-ils renforcé le point de passage du col de Landoz Neuve, point de passage stratégique de la route qui va de Mouthe au Lac de Joux en Suisse. Ainsi croyaient-ils avoir la situation bien en mains. La suite prouva que non.

A Landoz-Neuve, comme en d’autres lieux du massif, une partie du versant suisse est en France. Si on y coupe des arbres, soit on les remonte et c’est l’épuisement qui guette les chevaux, soit on les transporte par la Suisse mais c’est long et compliqué. Il existe en fait une troisième méthode mise au point par les forestiers du coin sous forme de troc : les français laissaient sur place les grumes qu’ils avaient coupées près du Pré Loin. En revanche, les suisses laissaient leurs grumes de la Piquemiette sur le flanc du Mont d’Or, côté Jougne. Conséquence bénéfique pour les deux parties : pas de droits à payer pour ces importations croisées, une contrebande soft en quelque sorte qui mérite chaque année un bon repas où l’on discute de l’année suivante et d’autres choses. Cinq ans avant la guerre, un débardeur de Jougne, Ernest Pourchet, cherchait des médicaments qu’il ne trouvait pas en France et trop chers à importer. Le scieur suisse Élie Graf se propose de les lui acheter et de lui remettre d’une façon originale : il a repéré dans un arbre que les suisses doivent abattre le lendemain, un joli trou de pivert dans lequel il glissera les médicaments, rebouchera le trou avec de la pâte à bois et marquera une croix verte à la base du tronc pour bien l’identifier. Pas d’argent dans cette affaire, c’est un cadeau entre collègues. Naturellement, Ernest rend la pareille en glissant un cognac hors d’âge dans une fente d’un épicéa. Pourquoi s’arrêter ?

Le système marche si bien qu’il devient une institution et le principal sujet de discussion du repas annuel qui passe rapidement trimestriel et même mensuel après 1942. Les français veulent des médicaments et du tabac, les suisses demandent des parfums et des soieries. Puis le système s’étend à partir de la guerre, de douze à trente-quatre participants. La demande évolue aussi, le café ou le sucre remplace le tabac et les suisses sont payés en or ou en dollars. En août 1943, les suisses acceptent de fournir des explosifs, puis six mois plus tard des armes de poing et des munitions. La Résistance devient le seul client et acteur de la contrebande côté français, les suisses sont enfin convaincus qu’il faut aider les maquis et prennent contact avec Londres. La contrebande a changé de statut et devient patriotique pour les uns et forme de commerce pour les autres.

L’opération collecte de grumes sur le Risoux et le Mont d’Or était une belle opportunité pour accélérer le trafic d’armes, avec un risque accru du fait de la présence de soldats allemands, mais ceux-ci étaient tellement préoccupés par l’atteinte des objectifs de production qu’ils comptaient et recomptaient les grumes plutôt que les hommes. La plaisanterie la plus courante avait été de rebaptiser l’opération « Stamme oder Stalin », c’est-à-dire : « Tu as tes grumes ou tu vas sur le front de l’est ». Aussi un chef de zone qui trouvait des volontaires ou des outils pour renforcer son chantier, obtenait l’autorisation immédiatement. Des résistants se firent embaucher comme aide-bûcherons dans plusieurs chantiers du Mont d’Or. Pour augmenter les volumes, on agrandit les cavités naturelles et même on creusa l’intérieur d’arbres malades pour pouvoir y loger des armes lourdes.

La contrebande d’armes prit forme à mi-mai (munitions et explosifs, quelques pistolets et trois fusils). Trois semaines plus tard, c’était le débarquement en Normandie, la donne avait changé, les maquis reçurent des armes par parachutage, l’opération « grumes » s’interrompit le 6 juillet et la Franche-Comté sera libérée en septembre. Quant aux troncs trafiqués, certains français voulurent les utiliser après la guerre et se firent prendre par les douaniers. Ces amateurs ignoraient que les suisses connaissaient la combine car ils en avaient beaucoup parlé, trouvant là un moyen de se racheter à bon compte sur leur neutralité, comme si quelques fusils compensaient la vente aux allemands de 85% des armes fabriquées en Suisse pendant la guerre.