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La Loue, joyau en perdition - Chapitre 6

mardi 25 septembre 2012, par Dinocras

Cas de la haute vallée

Dans le chapitre 3, j’ai tenté de démontrer statistiquement les problèmes débit-métriques de la rivière (appauvrissement de la ressource) en explorant simplement les statistiques annuelles fournies en temps réel par l’Administration (DREAL).

Rappel des données déjà éditées :

Mois Nb. de jours VUILLAFANS CHAMPAGNE PARCEY
Janvier 31 74 459 520 190 166 400 231 681 600
Février 28 69 189 120 177 085 440 215 550 720
Mars 31 80 084 160 194 451 840 220 164 480
Avril 30 62 985 600 155 001 600 180 144 000
Mai 31 48 746 880 124 277 760 139 008 960
Juin 30 42 768 000 98 236 800 105 753 600
Juillet 31 33 212 160 71 513 280 76 602 240
Août 31 32 408 640 62 942 400 60 264 000
Septembre 30 36 028 800 74 649 600 74 131 200
Octobre 31 48 479 040 114 367 680 125 081 280
Novembre 30 61 430 400 161 740 800 175 996 800
Décembre 31 80 619 840 215 075 520 240 252 480
VOLUME ANNUEL 670 412 160 1 639 509 120 1 844 631 360
Surface du bassin versant (km2) 326 1380 1740
Volume annuel (m3/km2) 2 056 479 1 188 050 1 060 133

Je reviens donc sur ce tableau très intéressant car il recèle tous les problèmes de la Loue ; il suffit pour un spécialiste de les chercher : « trouvez celui qui est caché dans ce tableau ? » jeu d’observation bien connu de nos jeunes années.

On sait que la Loue est une résurgence en partie du Doubs et que, pour l’avoir quantifié dans le chapitre 3, le Doubs contribue annuellement et statistiquement à 54% du débit de la Loue .
Qu’en est-il pendant les mois d’étiage prononcé, où la rivière subit ses désordres les plus graves et problématiques pour la faune pisciaire voire dulçaquicole en général ?


La technique utilisée dans le chapitre 3 peut être spécifiquement appliquée aux mois d’étiage de la rivière soit juillet, août et septembre.

On sait que le débit du cours d’eau est proportionnel à la surface du bassin versant qui l’alimente et que l’eau du Doubs trouble notoirement cette logique hydro-géologique.
D’ailleurs ce principe d’augmentation du débit des rivières de l’amont vers l’aval est un principe écologique.

Revenons aux deux stations de mesure de débit de l’amont du cours d’eau (Vuillafans et Champagne sur Loue) et travaillons sur les données moyennes des trois mois d’été : juillet août et septembre.

Extraits du tableau :

Mois Nb. de jours VUILLAFANS CHAMPAGNE
Juillet 31 33 212 160 71 513 280
Août 31 32 408 640 62 942 400
Septembre 30 36 028 800 74 649 600
VOLUME ANNUEL 670 412 160 1 639 509 120
Surface cumulée du bassin versant (km2) 326 1380

Je rappelle ici que nous considérons que la quantité d’eau qui vient du Doubs et s’écoule dans la Loue est la même à Vuillafans qu’à Champagne sur Loue, plus en aval, car il n’y a pas de résurgences connue et identifiée du Doubs dans la Loue entre Vuillafans et Champagne.
On peut donc écrire cette fois et pour chaque station de mesure :

  • Débit total de la rivière = Débit du Doubs + débit de la Loue (sensu stricto) ou
  • Volume d’eau écoulé (mois) = Volume venant du Doubs (mois) + Volume venant du Bassin versant de la Loue.

Si on applique le principe de proportionnalité du débit et de la surface du bassin versant (Volume venant du bassin versant Loue = K x surface du bassin versant), on a donc :

  • V Vuillafans = Volume venant du bassin versant Loue = K x 326 km2
  • V Champagne = Volume du bassin versant Loue = K x 1380 km2

Pour le mois de juillet (moyen) :

  • Vuillafans : 33 212 160 m3 = Volume eau du Doubs + (K x 326)
  • Champagne : 71 513 280 m3 = Volume eau du Doubs = (K x 1380)

La différence entre ces deux volumes nous permet de calculer la valeur de K pour le mois de juillet statistique :

  • « Champagne – Vuillafans » = 71 513 280 – 33 212 160 = 38 301 120 m 3 (juillet)
  • « Champagne – Vuillafans » = (K x 1380) – (K x 326) = K x 1054
  • K = 38 301 120 / 1054 = 36 339 m3/km2 soit 36 l/m2.
    Cette valeur est cohérente : elle représente 3,6cm de précipitations qui s’infiltrent.

Appliquée à la surface du bassin versant à Vuillafans, on obtient le débit de la Loue sensu stricto :

  • 36 339 x 326 = 11 846 514 m3 pour juillet en moyenne.
    On en déduit le volume d’eau qui vient du Doubs qui est donc de :
  • 32 312 160 – 11 846 514 = 20 465 646 m3, soit près de 64 % du débit !
    Le débit, vrai, de la Loue (hors résurgence du Doubs) n’est en juillet que de :
  • 11 846 514 / 31 = 382 146 m3 par jour
  • ou 382 146 / 24 = 15 923 m3/heure
  • ou 4,42 m3/seconde en moyenne statistique.
    Je rappelle ici que le calcul à partir du tableau DREAL donne un débit statistique moyen en juillet de : 32 312 160 / 31 / 24 / 3600 = 12,06 m3/sec

Dans le chapitre 3, établi sur une année, on a démontré statistiquement que le volume d’eau du Doubs atteignait 54 % du débit de la Loue et on s’était posé la question de savoir s’il était constant ou proportionnel au débit du Doubs.
On ne peut rien affirmer péremptoirement mais on vient dans le présent chapitre de calculer que le pourcentage d’eau du Doubs dans la Loue augmentait pour passer, statistiquement toujours, à 64% aux mois d’été.

C’est ici que le drame se joue : fin août 2012 le débit de la Loue à Vuillafans n’était que de 4,5 m3 par seconde (voir en direct le débit sur le Web), alors que les tableaux de la DREAL donnent un débit moyen en juillet supérieur à 12 m3/seconde. On est donc très en dessous de la moyenne statistique en ce mois de août 2012.
On peut donc approximativement extrapoler le débit du Doubs dans la Loue aux si bas débits : l’extrapolation donne à peu près 73% de l’eau qui vient du Doubs.
Autrement dit, le débit réel de la Loue n’est que de 1,21 m3 par seconde en août 2012 à Vuillafans. Le complément débit-métrique est de l’eau provenant du Doubs.

Pour les autres mois d’été la même procédure de calcul aboutit à :

Mois « moyen » « Volume eau Loue » « Débit Loue » % d’eau du Doubs
Juillet 11 846 456 4,42 64%
Août 9 444 028 3,53 71%
Septembre 11 945 333 4,46 67%

A comparer au tableau initial.


On comprend mieux cette fois comment fonctionne le système hydrique « Loue ». La Loue est une rivière karstique qui, comme de nombreuses rivières du massif jurassien, peut théoriquement se tarir lors de périodes longues sans précipitations.
La singularité de la rivière réside dans son alimentation par des pertes d’une rivière s’écoulant à plus haute altitude (Doubs) et qui masque en partie le caractère totalement karstique de celle-ci.

On a cru et on croit encore que la rivière est une source inépuisable !

Tributaire des précipitations et de la qualité d’une autre rivière qui l’alimente en permanence, la Loue est une particularité hydrologique.
Cependant, personne à ma connaissance n’a estimé les risques liés à cette anomalie géologique et la fragilité de cette situation.

Nous constatons que l’eau venant réellement du bassin versant de la Loue montre des débits très faibles, d’autant plus que le débit mesuré à la source est bas, par exemple 5 m3 par seconde : on voit pour août 2012 que le débit réel de la Loue (hors eau du Doubs) est compris entre 1,2 et 1,3 m3 par seconde.
Or on sait que le bassin versant est occupé par des villages et des élevages dont les rejets, surtout par temps sec, rejoignent rapidement le système karstique alimentant la rivière.
Chacun d’entre nous a en mémoire (consulter au besoin les archives de presse) un incident karstique dans un cours d’eau ou une pisciculture, mettant en cause des rejets toxiques ou très pollués réalisés sur le plateau supérieur. Le Dessoubre, autre rivière remarquable de Franche-Comté mais qui ne possède pas d’alimentation de secours comme la Loue, souffre encore bien plus de ces problèmes de pollution.

Les faibles débits qui alimentent la Loue aux périodes sèches sont sans doute contaminés par des eaux d’une qualité médiocre ; heureusement direz-vous que les eaux du Doubs diluent un peu le problème. Mais ces eaux ne sont aujourd’hui pas, non plus, exemptes de contaminations diverses (la ville de Pontarlier est en amont direct des pertes du Doubs).

La Loue a donc du souci à se faire ; d’autant plus que les nappes phréatiques de la moyenne vallée et basse vallée, comme on l’a vu précédemment, sont trop sollicitées pour apporter à la rivière un complément hydrique naturel, salutaire et froid.

Il existe pourtant quelques solutions dont je pourrai parler ultérieurement si cela vous intéresse.