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La Loue, joyau en perdition - Chapitre 5

Nostalgie quand tu nous tiens ....

mardi 25 septembre 2012, par Dinocras

Un peu de technique halieutique franc-comtoise

Dans les bulles... !

Je dois aux Haut-Saônois, jadis souvent irrespectueusement raillés par les gens d’ici comme des « mauvais conducteurs, des planteurs de patates, ... dans leurs villages aux rues souvent souillées de bouses, etc... », la découverte et l’apprentissage d’une technique de pêche dans laquelle ils excellaient, surtout dans le piémont des Vosges : la pêche au clou !

Je conviens que la « Haute Patate », comme on disait, recèle de grands artistes de la pêche. Ou plutôt recelait, car les désordres écologiques touchant les rivières on atteint aussi ces confins de la Franche-Comté.
Le plus connu d’entre eux reste encore aujourd’hui Henri BRESSON, dit le « sorcier de Vesoul ».

La technique « meurtrière » du clou fait appel à la créativité, à certaines notions de mécanique des fluides, innées chez certains esprits industrieux si fréquents dans notre Comté, à la métallurgie et la fonderie. Car avant de pêcher, il faut un peu réfléchir et beaucoup travailler...

Comme toute technique efficace, elle a été élaborée à partir de l’observation d’un phénomène par un individu assez intelligent pour en chercher les causes et les effets ; ce dernier s’étant sans doute ingénié ensuite à copier la nature pour tenter de leurrer certains de ses occupants à écailles.
J’ignore malheureusement son nom, mais il mériterait une référence dans le Gotha halieutique.

De quand date cette innovation ? Elle se perd pour ma part dans la nuit des temps. Mais je remercie la transmission qu’en ont fait les aînés aux générations qui les ont suivis.
Cette technique est parvenue jusqu’à moi, qui en ai fait abondamment bon usage grâce aussi aux progrès du matériel, et je l’ai transmise à ceux qui l’ont demandé, dans les confins de la basse Loue et de l’Ain, loin des ses origines.

La technicité, la curiosité, mais aussi l’idéalisme et le bon sens des francs-comtois s’est exprimée dans cette pratique propre aux eaux jadis très claires de nos rivières. Les promoteurs de matériel de pêche proposent désormais dans leurs « grandes surfaces » des alternatives et des copies « internationalisées » voire « chinoises » de la technique, mais qui sont loin d’égaler « le bon clou de chez nous » !

Ayant observé que le mets régulier de nos truites, surtout les moyennes et les grosses (500 à 5000 grammes sans vantardise) était le vairon, pêcher avec ce petit poisson comme appât découlait du bon sens. Mais, s’il est facile à capturer, le vairon est très délicat à utiliser comme esche.
Mort accroché à un hameçon, il n’intéresse que des chevesnes ; des gros certes, mais aussi gros soient-ils, ils restent le « poisson des amis » !
Comment faire donc pour garder à un poisson mort une apparence de vie qui puisse mystifier les grandes rayées qui chassent sûrement avec un grand plaisir ?

Le secret réside dans un petit cylindre légèrement ventru de plomb d’une longueur devant s’adapter la longueur du vairon mesurée entre sa bouche et son anus. Il est bien entendu que la taille de vairon étant variable, il faut plusieurs modèles. Ce cylindre de plomb ressemble à un clou et donc possède une tête, mais il est percé dans le sens de la longueur pour laisser passer le fil. Son diamètre est de 3 à 5 mm, et sa longueur de 2 à 3 cm, exceptionnellement 4.
Sur la tête du clou, on perce un petit trou pour placer une agrafe destinée à immobiliser le poisson appât.
Fabriquer son ou ses clous demande du travail simple de fonderie, mais le résultat est plus satisfaisant pour un pêcheur qui se respecte. Un clou se prête peu, ne se donne pas et ceux qu’on achète ne valent pas, si j’ose dire, un clou !

Bref, je ne dévoilerai pas les difficultés qui accompagnent la mise en oeuvre de la fabrication de ce petit ustensile, mais je viens directement à son usage.

On passe le fil dans le clou puis, grâce à une aiguille à locher, dans la bouche d’un vairon fraîchement capturé et on ressort le fil par l’anus. On attache un hameçon simple ou triple au bout du fil et on introduit le clou dans la bouche du vairon jusqu’à ce que la hampe de l’hameçon entre en contact avec l’extrémité du clou. On fixe ensuite le vairon sur le clou grâce à l’épingle de tête.
Le montage prend du temps et demande beaucoup de soin ; combien m’on dit qu’ils passaient plus de temps à monter leur appât qu’à prendre une truite avec ??

Pêchez où vous voulez, comme avec un leurre ordinaire (cuillère) mais choisissez des secteurs rapides, turbulents, où les « bulles » formées au pied des chutes et remous abondent.
« Les plus grosses sont dans les bulles » disent à juste titre les connaisseurs d’ici !

Combien de litres d’adrénaline ce type de pratique m’a fait fabriquer ? Plusieurs, sans aucun doute. Pêcher dans les grands rapides garnis de bulles relève du sport car l’accès est souvent difficile et très glissant, et les a pic fréquents, souvent invisibles ; ceux qui connaissent la moyenne et basse Loue ne me contrediront pas.

Plusieurs fois, j’ai joué la scène du film « [Et au milieu coule une rivière » accompagnant une grande truite qui entraînait mon fin fil vers l’aval, flottant plus ou moins avec des « waders » sur plusieurs centaines de mètres, entraîné par le courant surtout lors des simili-crues de fin de printemps où l’eau est grise, puissante et froide.
Quel choc au cœur d’apercevoir enfin une grande rayée rose et noir a deux pas de son « requillou », usée, fatiguée mais pas encore épuisée et ne renonçant pas à quitter son milieu.

Ces grosses truites sauvaient pourtant souvent leur existence, car l’exploit de les amener à mes pieds était généralement réduit à néant par un ultime coup de queue... Celui du désespoir sans doute salvateur pour elle mais désespérant surtout pour moi !

Je dois à ce simple cylindre de plomb les plus belles mais anciennes émotions de pêcheur de truites . Je veux qu’on se souvienne que les plus grosses... étaient toujours dans les bulles !.

Aujourd’hui il est plus difficile de trouver et de capturer un vairon dans la basse Loue. Quant au grosse truites, telles des fantômes, on en rencontre quelquefois mais rarement, encore là où des froidières, sources au fond du lit du cours d’eau, constituent par ci par là quelques oasis dans le désert de médiocrité qu’est devenu notre rivière.

Et comme dit H-F Thiéfaine, elles y survivent aussi à l’aise qu’un « hareng dans une cuve à mazout » !