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« Le centenaire de Jules », par François HEGWEIN

vendredi 5 août 2016, par Mitch

C’était au début de l’année 1994. Blamont s’affairait à commémorer le centenaire de la mort de Jules François Stanislas Viette, le grand homme du village. Pour bien des gens, ce patronyme n’évoque plus que certaines rues du pays de Montbéliard, ou encore un lycée technique. À l’extrémité Est de la grande place des tilleuls, une statue peut encore renseigner les curieux en précisant que Jules Viette avait été ministre de l’Agriculture et ministre des Travaux publics sous la Troisième République – dite la République des Jules. Jules Grévy, qui n’a pas laissé de souvenir impérissable, Jules Ferry, le père de l’école publique, laïque, gratuite et obligatoire, et Jules Viette. Malgré leurs multiples points communs, Jules Viette était aussi plaisantin et bon vivant que Jules Ferry pouvait être froid et austère. La commémoration allait rendre toutes ses couleurs à ce fougueux enfant du pays.

Qui sait si son troisième prénom, Stanislas, ne lui avait pas insufflé une part de la vigueur et de l’intelligence de l’ancien roi de Pologne devenu Duc de Lorraine, au siècle précédent ? Mais je ne vais pas vous ennuyer avec le grand Stanislas Leczynski, le roi philosophe, qui mériterait qu’on lui consacre une histoire pour lui tout seul. Restons donc à Blamont, avec notre Jules local, fils d’un marchand de vin, dont toute une équipe de passionnés avait décidé d’honorer la mémoire cent ans après sa mort.

La commémoration comportait plusieurs volets, principalement une exposition dans la grande salle de la Maison pour Tous, déroulant la biographie de Jules Viette et brossant un tableau de la vie du village un siècle auparavant. Dans une autre salle, on avait recréé un intérieur paysan de jadis et complété l’illusion en y disposant des mannequins costumés.

On ne saurait célébrer Jules Viette sans y associer quelques plaisirs de table, de bonnes choses qui tiennent au corps, issues de notre terroir franc-comtois. Si l’on ne peut plus boire du vin d’Écurcey, comme Jules Viette aimait à en boire une chopine chez la Fignolette, on peut toujours reprendre des forces en dégustant un solide paipet fier et c’est ce que feraient près de deux cents personnes costumées dans la grande salle de la Maison de Retraite, le samedi soir. Après ces agapes, quelques comédiens improvisés joueraient trois saynètes d’époque sur une estrade dominant les convives.

Enfin, le dimanche, on avait prévu que des artisans divers, installés sur la Place des Tilleuls, feraient une démonstration de leur métier. Un repas champêtre serait servi sous abri. Tout le village s’était activé comme une ruche pour qu’aucun détail ne soit oublié. On sentait revivre Jules Viette et son époque à travers les costumes, les panneaux et l’appartement reconstitué.
J’avais été séduit par l’idée de jouer le samedi soir avec les comédiens du cru. Les répétitions se passaient chez Marianne, une dame qui habitait à l’autre bout de la rue. Secondée par ses filles, d’aimables personnes déjà mariées ou sur le point de l’être, elle nous accueillait en nous offrant de la tisane et des petits gâteaux. Un soir, nous eûmes même droit à de succulents beignets de carnaval. Cette hospitalité chaleureuse était la bienvenue, car il fallait en prendre un peu sur soi pour remettre le nez dehors dans la nuit d’hiver et se rendre chez elle, même si ce n’était pas loin. À vrai dire, il n’y avait qu’un seul comédien expérimenté, Denis, et nous étions tous un peu ses élèves. C’était un petit homme à l’accent chantant, venu du midi pour être postier sur le plateau. Il avait, chevillée au corps, la passion du théâtre et spécialement du théâtre de boulevard et son ardeur était contagieuse. À l’occasion du centenaire de Jules Viette, il avait offert ses services et ses conseils et animait nos soirées de mise au point.

Notre prestation se ferait en trois parties. La première se passait autour d’une table, dans un café, et évoquait la visite prochaine du ministre Jules Viette dans son village natal. La deuxième se passait entre une aïeule et trois enfants. Elle mettait en scène Marianne et ses deux petites-filles, ainsi que le fils de Denis. Il fallait rédiger les dialogues, en mentionnant force détails véridiques, comme le vin d’Écurcey, que l’on buvait chez la Fignolette, et l’impertinence de l’enfant du pays, mais aussi sa simplicité et son amour du terroir. Notre cahier des charges exigeait également que de nombreuses expressions locales et mots en patois émaillent les dialogues. C’est surtout notre hôtesse qui était à la tâche et nous proposait de nouvelles répliques à chaque séance. Puis chacun y allait de sa suggestion et, en quelques semaines, les sketches furent au point.

Pour la troisième partie, l’un d’entre nous avait découvert un vieux numéro d’une revue folklorique locale où un texte de quelques pages racontait, de façon drolatique, une demande en mariage dans une famille paysanne un peu aisée. Imprudemment, je lus l’histoire à haute voix et je fus séance tenante désigné pour le faire au moment du spectacle, pendant que mes acolytes en mimeraient les péripéties. Là aussi, nous estimions être fin prêts pour le grand soir.

Tout cela nous avait bien occupés pendant quelques soirées, mais nous étions loin d’être les plus actifs, entre les bénévoles qui compilaient les sources historiques et qui confectionnaient les panneaux, ceux qui collectaient les costumes et les meubles, ceux qui se préparaient à cuisiner et à servir des centaines de repas. Jules Viette avait été maire de Blamont en 1870. Plus d’un siècle après, il redonnait du souffle à son village, sur une inspiration de celui qui exerçait aujourd’hui sa charge de premier magistrat communal.


Nous n’avions pas encore répété dans la grande salle des fêtes. Il le fallait absolument, au moins pour régler les déplacements et les jeux de scène du troisième sketch. La troupe improvisée se retrouva donc le vendredi après-midi pour la générale. Les personnes qui décoraient la salle et dressaient les tables feraient office de public.

Les deux premières parties du spectacle se déroulèrent sans encombre. On craignait juste que Michel, grimé en vieillard, ne puisse tenir tout le temps de la saynète avec la voix cassée qu’il avait choisi de prendre. Mais il y parvint fort bien. La scène avec Marianne et les enfants ne posa pas plus de problèmes. Ensuite, je me levai et pris place devant une sorte de lutrin, mon texte sous les yeux, face à la salle. Et c’est là que je reçus une douche froide. L’un des spectateurs, Jean-Claude, qui s’était approché de l’estrade, m’apostropha sans ménagement :
Ça va pas du tout, François, on comprend pas ce que tu dis, on n’entendra rien, au fond de la salle.
J’étais interloqué. Comme tous les filages que nous avions faits s’étaient déroulés dans un salon douillet, je n’avais pas eu à forcer ma voix pour être entendu et je ne m’étais pas préoccupé de sa puissance. Mais là, nous étions dans une salle assez vaste pour accueillir deux cents personnes ! Certaines ne pourraient certainement pas se retenir de parler quand je lirais. J’avais commencé à lire debout, et non assis, ce qui augmentait déjà la portée de mon discours, et je pensais avoir parlé plus fort que dans le salon de Marianne. Mais c’était très loin d’être suffisant, semblait-il ! Pour accroître mon anxiété, Denis, notre metteur en scène et conseiller, en remit une couche :
C’est vrai, jeune homme, on t’entend pas. Il faut que tu parles plus fort.
Docile, j’enchaînai sur un autre paragraphe, mais mes critiques improvisés se contentèrent de secouer la tête d’un air insatisfait. Heureusement, Denis se mit à me prodiguer quelques conseils pratiques pour me tirer d’affaire.
Il faut que tu te tiennes plus droit, bien face à la salle. Regarde au fond, ou de temps en temps au milieu. Lève le nez de ton texte. Ne va pas trop vite : quand tu as terminé une phrase, imagine que ta phrase est une balle de tennis et que tu la lances vers le mur du fond. Tu attends qu’elle revienne vers toi avant de lancer la suivante.

Denis connaissait très bien son affaire. La leçon avait été donnée in extremis, au pas de course, mais elle se révéla très efficace et, chaque fois que je fais une lecture en public, je revois le petit homme brun à l’accent chantant et sa balle de tennis lancée contre le mur du fond. Cette fois, je me sentais vraiment prêt. Le samedi, on m’affubla d’une biaude noire, d’une verquelure autour du cou et mon copain Bernard me prêta aimablement le chapeau qu’il ne quittait pourtant que rarement.
Le soir venu, après avoir mangé, nous nous installâmes sur l’estrade et le rideau s’ouvrit sur la première saynète. Elle se passait autour d’une table de café et, naturellement, était principalement interprétée par des hommes. La seule présence féminine était une aimable serveuse coiffée d’une charlotte bien sage, vêtue d’un corselet noir sur sa camisole blanche et d’un devanti blanc sur sa jupe noire. Nous nous regardions les uns les autres sans nous tourner vers la salle qui, de toute façon, était peu éclairée et difficile à voir pour nous depuis notre position assise. Cela nous évita de nos poser des questions et tout se passa bien.

La deuxième partie, avec Marianne et les enfants, se déroula également sans encombres. Marianne, tout en habillant l’une des fillettes et en énumérant les pièces de vêtements qu’elle lui passait, évoqua des histoires locales, comme celle du dernier loup abattu à Brisepoutot après avoir dévoré la vieille Zélie, une colporteuse du plateau. Ou celle du nommé Tissot, douanier obligé de porter son lit en bois sur son dos et qui quitta son emploi à cause de ces conditions trop pénibles.

Après les applaudissements de rigueur, c’était le tour du repas de demande en mariage mimé. Les interprètes étaient, cette fois-ci, plutôt des dames, vêtues comme la sommelière de la scène précédente. C’est votre serviteur qui tenait le crachoir, dûment cornaqué par l’ami Denis. Et je suivais pas à pas ses directives, vous pouvez me croire. Debout à un angle de la scène, je pouvais, cette fois-ci, distinguer des visages dans le public quand je levais les yeux comme il m’avait été dit de le faire. Je ne m’y attardais pas, de crainte de perdre le fil de mon récit. Et soudain, je fus troublé par la présence d’un spectateur dont la physionomie m’était à la fois connue et inconnue. À plusieurs reprises, je posai mon regard sur lui, furtivement, sans pouvoir y mettre un nom. Ça m’agaçait un peu, mais en même temps j’en avais l’habitude. Ce n’était pas bien grave. Je n’allais quand même pas perdre le fil de mon texte en le regardant trop longuement pour chercher à l’identifier.

Tout se passa bien. Enfin, je n’avais rien vu des jeux de scène des comédiennes qui mimaient ce que je lisais, mais là aussi des rires pendant le sketch, puis des applaudissements à la fin, vinrent me rassurer et c’est avec le sourire que je saluai la salle avec la troupe. Après avoir bu un verre et devisé amicalement avec quelques connaissances, je sortis pour aller à la Maison pour Tous. L’exposition contenait pas mal d’objets de valeur, y compris de valeur sentimentale pour les personnes qui les avaient prêtés. Nous avions décidé de monter la garde à tour de rôle et, cette nuit, c’était à moi que les clés avaient été confiées.

En quittant la salle des fêtes, je fus frappé par le calme qui régnait dans le village, contrastant avec le brouhaha précédent. Frappé par l’air froid, aussi, de cet hiver qui traînait un peu en longueur.

Une poudrée de neige commençait à tenir sur le sol. Je passai devant l’ancienne ferme Donzelot, puis devant l’école primaire, la petite place et ses puits. Je longeai l’église et arrivai devant l’esplanade des tilleuls. La statue de Jules Viette en majesté, veillée par un mineur tenant sa lampe et une paysanne faucille à la main, semblait m’indiquer le chemin de l’exposition. Sous mes pas, le sol blanchi commençait à craquer un peu tandis que les branches dégarnies des tilleuls laissaient parfois tomber de petits crapets de neige mêlée de glace dont je sentais les impacts sur mon chapeau. Je montai le pont de grange de la vénérable maison, à la façade encore grêlée d’éclats d’obus, et entrai dans la grande salle du haut. Je m’empressai de refermer la porte à clé et mis la lumière pour faire un tour d’exposition. Je n’avais guère eu le temps de m’attarder devant les panneaux l’après-midi et, cette fois, je pourrais lire les explications tout à loisir.

Soudain, je tombai en arrêt devant un tableau représentant Jules Viette. Il me semblait plus vivant que sur une photo, si tant est que nous ayons beaucoup de photos le représentant. Le portrait montrait un homme au visage plein et coloré, mais aussi au regard rêveur. Je le trouvais attachant, sans comprendre pourquoi, jusqu’à ce que je réalise que mon mystérieux spectateur de tout à l’heure en était le parfait sosie. Tout le monde a un sosie, dit-on, et cette loi s’applique sans doute à travers les âges. C’était d’autant plus amusant que les convives puis spectateurs étaient en costume, et que, plus j’y pensais, plus j’avais l’impression que le bon Jules était descendu de son tableau pour partager le paipet fier avec les gens de Blamont. Les Criquets, pour les initiés. Simple coïncidence. Ou alors un lointain arrière-arrière-petit-neveu qui aurait hérité des traits du ministre. Cela arrive parfois.

Quand j’eus fait le tour des panneaux, je me dirigeai vers une salle qui, jadis, avait été un appartement à l’extrémité ouest du corps de ferme. On y avait reconstitué un intérieur de la fin 19e siècle, avec des chaises paillées autour d’une table ronde dressée pour la soupe, un fauteuil près de l’une des fenêtres, une belle armoire rustique à deux corps, une horloge comtoise évidemment et même un lit. Dans la pénombre, des mannequins vêtus en paysans de l’époque complétaient l’illusion d’avoir remonté le temps. C’est là que je devais monter la garde, habillé comme le bouebe figé près de l’horloge.


Je n’avais pas pris la précaution de me munir d’un livre. Mais je suis fort capable de rester sans rien faire, immobile, à rêver et à me remémorer les événements de la journée et c’est ce que je fis, après m’être assis dans le fauteuil qui me tendait les bras. Les personnes qui avaient prêté l’horloge avaient pris soin d’en remonter le mécanisme et son tic tac lancinant donnait une sorte de vie à la scène. Après tout, immobile comme je l’étais, j’aurais pu être l’un des mannequins, maintenant que je regardais passer les heures.

Sur la table, il y avait une chandelle. Cela ferait encore plus vrai si j’éteignais l’éclairage électrique, me dis-je. Ce que je fis après avoir allumé la chandelle et vérifié qu’il y en avait plusieurs de rechange. Cette fois-ci, c’était parfait. Non, pas tout à fait. Un lampadaire de la place des Tilleuls diffusait un peu de lumière à travers la fenêtre. Je tirai le rideau et l’on put oublier ce dernier vestige du 20e siècle.

C’est plutôt l’ennui que la faim qui me fit aller voir s’il n’y avait pas quelque chose à grignoter et à boire dans la cuisine de l’association. Il n’y avait qu’une bouteille de Côte du Rhône entamée et un plat d’inox, copieusement garni de cubes de Comté, rondelles de saucisse de Montbéliard et portions de toutché bien crémeux, restant du vin d’honneur de l’inauguration. Je rapportai le tout dans l’appartement. Il y avait des verres sur la table et je m’en servis un, que je bus à petites gorgées en picorant sur le plateau. Puis je regagnai le fauteuil et je finis par m’assoupir.

Je fus réveillé en sursaut par une voix de stentor qui me saluait en ces termes :
alors, l’ami, on boit tout seul ?
J’ouvris les yeux et je vis devant moi le spectateur qui m’avait tant intrigué tout à l’heure, le sosie de Jules Viette, aussi ressemblant que celui du portrait. Je décidai de jouer le jeu, puisque nous étions habillés comme à l’époque du ministre. D’un geste large, je lui désignai la bouteille et l’invitai, en prenant le même ton cordial que lui :
c’est à votre service, si vous avez une petite soif.
eh bien volontiers, me répondit-il en s’asseyant.
Je quittai mon fauteuil pour m’asseoir en face de lui et je nous servis deux verres. Puis je lui tendis le plateau avec les reliefs de l’apéritif de la veille et il se laissa tenter.
à la bonne vôtre ! lui dis-je en tendant mon verre.
santé grand bien ! me répondit-il en trinquant.
Puis, piquant un cube de Comté :
il n’a pas été fait ici, ce fromage.
il vient de Trévillers, lui précisai-je.
le vin non plus, ne vient pas d’ici.
vous auriez préféré du vin d’Écurcey ?
ma foi oui, mais celui-ci est bien bon quand même, conclut-il en se reversant un verre. Allez, creusons !
Cette fois, la bouteille était presque vide.

Décidément, mon visiteur avait bien écouté le sketch de tout à l’heure. Il jouait son rôle à la perfection. Dommage que nous ne l’ayons pas rencontré plus tôt, nous lui aurions pu écrire notre saynète avec Jules Viette en personnage principal.
Mais sans doute habitait-il quelque part en France, trop loin pour l’intégrer à nos répétitions. C’est égal, l’équipe des organisateurs avait été bien inspirée de retrouver ce membre de la famille du grand homme et de l’inviter à ce centenaire.
Voulez-vous que j’aille voir s’il y a une autre bouteille ? proposai-je.
Ne vous dérangez pas, cette fois-ci c’est ma tournée, répondit mon visiteur en se levant.
Il ajouta, se tournant vers la porte :
je sais où mon paternel faisait livrer les bouteilles, quand le juge en commandait.
le juge ?
oui, le juge de paix. Il habite ici. Vous n’êtes pas du canton ?
ça ne fait pas longtemps que je suis arrivé, répondis-je prudemment.

Jules – dans mon for intérieur, je décidai l’appeler Jules, ce serait plus commode, même si je savais bien que ce n’était qu’un jeu – se saisit d’une bougie qu’il alluma, s’engagea dans le couloir qui mène à la grande salle des fêtes, et prit la deuxième porte à droite. Les familiers de la Maison pour Tous savent qu’il y a là un vieil escalier de bois qui mène au rez-de-chaussée. Là, il faut courber la tête pour emprunter un autre escalier, de pierre cette fois, qui conduit à une cave voûtée antique et poussiéreuse. Pour ma part, je n’y avais jamais trouvé quoi que ce soit digne d’être bu, mais Jules paraissait sûr de lui.

De fait, j’entendis bientôt les marches de l’escalier du haut grincer sous ses pas. C’était un homme robuste, pas une écrignole venue de la ville, et il avait l’air solide comme un cheval Comtois. Il remontait une bouteille dont je ne pus lire l’étiquette, mais qui semblait plutôt contenir un vin rosé, sans doute du vin d’Arbois. Il restait de quoi grignoter sur le plateau apéritif, j’avais été chercher un tire-bouchon à la cuisine et nous attaquâmes gaillardement le deuxième flacon.

Ce n’était pas du vin d’Arbois. Plus léger, un peu fièret, comme ce que l’on nommait jadis piquette parce que ça piquait un peu. Mais pas mauvais du tout.
du vin d’Écurcey ? demandai-je.
vous y êtes, répondit Jules. Quand je reviens de la capitale, j’en ai autant besoin que du bon air du plateau et de l’odeur du crottin de cheval. Ça sent encore la fumée du train sur mon habit.
Jules vida son verre, m’invita à faire de même et nous resservit largement.
alors, quoi de neuf, à Paris ? demandai-je pour jouer le jeu.

Il se lança dans un pittoresque récit de ses démêlés avec tout ce qui portait soutane ou fleur de lys. Il ne faisait pas bon faire partie du camp adverse quand on parlait avec Jules : sa faconde et son mordant faisaient des ravages dans les rangs des cléricaux et des royalistes. Pour autant que j’aie pu lire à l’exposition, mon invité surprise était parfaitement renseigné sur la vie parlementaire dans les années 1880 et le rôle que le vrai Jules Viette y avait joué.
Même un historien n’aurait sans doute pas pu le prendre en défaut. Et quel acteur ! J’en arrivais presque à y croire. Arrivé à la fin de sa chronique politique, le tribun leva son verre et porta une santé en ces termes :
Vive la République !
et, après avoir bu une gorgée :
Laïque !
puis :
À bas la calotte !

Vous pensez bien que je n’élevai aucune objection. La bouteille était presque vide et Jules regretta de n’en avoir remonté qu’une seule.
Ne bougez pas, je vais chercher sa petite sœur, me dit-il en me faisant signe de rester assis.

J’entendis grincer l’escalier tandis qu’il descendait, puis la porte de la vieille cave. Puis plus rien. Au bout de dix minutes, je décidai d’aller voir s’il ne lui était pas arrivé quelque chose.

Personne. La porte de la cave était bien ouverte, mais pas de Jules. La vieille ampoule pleine de toiles d’araignées qui éclairait la descente était éteinte. J’allumai et descendis. Pas trace de quiconque et, plus surprenant, que des bouteilles vides, et depuis très longtemps, au vu de la couche de poussière qui les recouvrait. Sur la terre battue, je vis une chandelle à demi-consumée qui avait roulé et je la ramassai. Je remontai après avoir éteint et refermé la porte, puis j’explorai les autres pièces dont j’ouvris les portes avec le trousseau de clés que l’on m’avait confié. Toujours pas de Jules. Et dans la grande salle de l’exposition non plus. La porte d’entrée était dûment verrouillée. Je finis par regagner l’appartement et, fatigué, je m’enfilai sous l’édredon ventru qui couvrait le lit, après avoir posé mon chapeau et retiré mes chaussures.
Je fus réveillé par le bruit de plusieurs voix dans le couloir. Je bondis en bas du lit, replaçai l’édredon, et j’étais en train de lacer mes chaussures quand la porte s’ouvrit.
On te réveille, François ? me demanda Jean-Claude en entrant avec deux autres personnes de l’association Loisirs et Culture.

Je ne cherchai pas à nier. Les rideaux qui masquaient les fenêtres répondaient pour moi.
On t’a apporté des croissants. Et un thermos de café. Bigre, tu ne t’es pas laissé mourir de soif !

Sur la table ronde, le plateau, une bouteille vide ainsi que mon verre sale témoignaient de ma fringale nocturne. Mais plus trace de l’autre verre utilisé, ni de la bouteille de vin d’Écurcey. Jules serait-il revenu pour débarrasser pendant mon sommeil ? Je jugeai qu’il n’était pas urgent de raconter sa visite.

En rapportant les tasses à café et mon verre de la veille à la cuisine, je constatai qu’il y avait déjà un autre verre sur la paillasse, lavé, posé le pied en l’air pour s’égoutter. Me penchant au dessus de la poubelle, je vis une bouteille un peu poussiéreuse, sans étiquette. Peut-être, après tout, n’avais-je pas tout rêvé. Ou peut-être n’étais-je pas complètement fou. J’attendis de me trouver seul avec Jean-Claude pour lui poser la question :
Mais où êtes-vous allé le dégotter, ce descendant de Jules Viette, celui qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau ?
De quoi tu parles, François ? Je ne vois vraiment pas. La seule descendante qu’on a trouvée était une arrière-petite-nièce. En fait, je crois bien qu’elle n’est même pas venue. Mais ce que je peux te garantir, c’est qu’elle ne ressemblait pas au portrait.
Et tu sais à qui on a donné des clés ?
Ben il y a les responsables d’activité... Le groupe Histoire, pour qu’il puisse installer les panneaux... la femme de ménage... Pis toi... c’est tout.
On n’en aurait pas prêté à quelqu’un d’autre... Je ne sais pas, moi, un descendant de Viette, justement ?
Sûrement pas. On a déjà eu du mal à les avoir, nous, les clés.

Il aurait été inutile et imprudent d’insister. Dans le meilleur des cas, on m’aurait pris pour un farceur lançant un canular un peu facile. On aurait pensé que je voulais faire mon intéressant. Dans le pire des cas, on aurait dit derrière mon dos que j’avais forcé sur la bouteille pendant ma garde. Cela fait plus de vingt ans que je garde cette histoire pour moi.

Et aujourd’hui, je prends le risque et je vous raconte ce qui est arrivé cette nuit d’hiver à la Maison pour Tous. Mais je ne me fais pas trop d’illusions. Je suis sûr et certain que vous ne me croirez jamais...


Pierrefontaine-lès-Blamont

Le 18 mai 2016