Vingt Dieux

, par  Jérôme Baverey, Thier

Lors du dernier festival de Cannes, auquel je participe depuis une bonne vingtaine d’années, je parcourais la liste et le titre des nombreux films jalonnant les différentes sélections, lorsqu’un titre attira mon attention : "VINGT DIEUX".
Une expression bien de chez nous me dis-je ! Réalisatrice : Louise Courvoisier ! Ce nom me parle. Apparemment, c’est son premier long métrage mais je suis persuadé d’avoir déjà vu quelques-uns de ses courts métrages au Festival "Entrevues" de Belfort. Bref, je m’étais déjà mis en tête qu’il fallait absolument
que j’assiste à une séance de ce film sans chercher forcément et volontairement à en savoir trop sur le pitch.

Arrive donc le jour de la projection dite "officielle" et je suis bien tombé car l’équipe est là (ce qui n’est pas forcément le cas de toutes les séances pour un même film). A peine installé, j’entends quelques accents franc-comtois dans la salle, cet accent si cher à mon cœur, et je ne me suis pas trompé lorsque j’entends la réalisatrice prendre la parole avec cet accent trainant, même s’il n’est pas "à couper au couteau" chez elle, contrairement à ses comédiens. Pas de doutes, le ton, ou plutôt, l’accent est donné ! On a affaire à un film du pur cru comtois ! Et quel cru !

Le synopsis :
Totone, 18 ans, passe le plus clair de son temps à boire des bières et écumer les bals du Jura avec sa bande de potes. Mais la réalité le rattrape lors du décès accidentel et brutal de son père, éleveur et fromager et seule figure parentale du foyer : il doit s’occuper de sa petite sœur de 7 ans et trouver un moyen de gagner sa vie. Après une expérience de travail chaotique chez un concurrent de son défunt père, il se met alors en tête de faire seul et de fabriquer le meilleur comté de la région, celui avec lequel il remporterait la médaille d’or du concours agricole avec 30 000 euros à la clé.

Derrière ses allures de "feel good movie" au tempo dramatique, c’est avant tout un formidable récit initiatique sur l’apprentissage et la ruralité dans le milieu agricole, trop souvent méprisé bafoué et oublié par nos instances, mais ô combien nécessaire à notre vie quotidienne, sans rentrer dans une discussion de comptoir trop souvent entendue et pourtant si vraie.
VINGT DIEUX, c’est aussi une déclaration d’amour à un type de personnage qu’on appelle en Angleterre "chav", cher à des réalisateurs comme Ken Loach ou Andrea Arnold, terme stéréotypique pour désigner un certain type de jeunes issu des milieux populaires et défavorisés, dont la tenue vestimentaire est composée de vêtements de sport bon marché ou pas , utilisant l’argot et dont l’un des principaux centre d’intérêts est la customisation de voitures. Nos "chavs" jurassiens donc, dont j’ai, soit dit en passant, connu certains "spécimens" lors de mon passage à la fac à besançon, s’adonnent ici à l’oisiveté, au bourrage de gueule, au propre comme au figuré, lors des bals de village et aux courses de stock cars.

Mais ces glandeurs professionnels, en apparence, se montrent d’une dignité et d’un courage exceptionnels quand il s’agit d’assumer des responsabilités pas vraiment attendues et de passer brutalement à l’âge adulte à travers le prisme d’une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres.
Totone, en tête, incarné par Clément Favreau, comédien amateur qui, au départ, ne voulait pas du rôle et qui se révèle d’une justesse dans son interprétation, laquelle est digne voire supérieure à celle qu’aurait fourni un comédien aguerri. Certaines mauvaises langues diront qu’il ne fait que jouer son propre rôle mais c’est justement ceci qui est peut-être le plus difficile au cinema.
Sa petite sœur, Claire, jouée par la lumineuse Luna Garret, est un rôle d’autant plus important qu’il est
l’équilibre conservé de Totone, le garde fou, la bienveillance mature inversée, dans une dramatique où notre personnage principal pourrait largement partir à la dérive.
Quant au personnage de Marie-Lise, interprétée par une authentique apprentie agricultrice, Maïwene Barthelemy, il volerait presque la "vedette" à Totone, tellement il se présente comme un rôle de femme forte, bien supérieure et plus courageuse que les hommes à bien des égards, dans un univers où la femme semble peu présente, voire quasi inexistante et notamment dans les noyaux familiaux, où la figure maternelle est totalement absente et jamais évoquée. Marie-Lise, malgré sa rudeur, lache pourtant prise pour vivre une idylle avec Totone, laissant entrevoir ce besoin d’amour inhérent à tout etre humain et donnant au film un côté épopée sentimentale.

Premier long métrage réussi donc, tourné en scope, reprenant les codes du néo western, comédie (plus que
comédie dramatique) fraiche et fruitée (comme le comté !), sincère et énergique, proche parfois du documentaire où le Comté apparait comme le véritable personnage du film au final. Vingt Dieux a enchanté la Croisette lors de sa présentation et a laissé une trace vivace dans les mémoires des festivaliers conquis et de ceux qui ont eu la chance de le voir avant l’heure et qui ont su cultiver l’attente et le buzz, jusqu’à s’offrir au reste du monde sous forme de cadeau de Noël empli d’amour et de bienveillance lors de sa sortie en décembre dernier.
Pas le film parfait, mais certainement le meilleur de l’année 2024 si on prend en compte l’atout
cœur. De quoi ravir et rendre Fier(e)s tou(te)s les franc-comtois(es) ! Vingt dieux !!!

Jérôme BAVEREY