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Mardi gras en Franche-Comté

mardi 16 février 2010, par Pivoine

Dans le vestibule étroit du rez-de-chaussée le coucou suisse en bois verni égrenait les douze coups de minuit quand soudain, au premier étage… un cri troua le silence de la nuit.

A MOiiiiiiii…, hurla Pierrette en se dressant tout à coup dans le lit, affolée, la respiration saccadée, le visage blême, les bigoudis en bataille, le cœur cognant dans sa lourde poitrine.
D’un geste nerveux et rapide, elle rejeta sur le côté les draps rêches en toile de lin offerts par une belle-mère possessive et acariâtre. A présent, de grosses gouttes de sueur suintaient sur son front moite et coulaient doucement sur ses joues joufflues. Elle avait oublié de fermer le radiateur avant de s’endormir, et son pyjama bleu et blanc en pilou lui collait à la peau. Mais elle était finalement ravie de perdre un peu de graisse sans trop d’ efforts.
Elle ressemblait plus en cet instant à Peggy dans le Muppets-show qu’à Audrey Hepburn dans « Vacances Romaines. ». Pourtant, elle avait connu son heure de gloire quand elle était jeune.

Un beau jour, la gourmandise qui est un bien vilain défaut - comme leur serinait naguère le sacristain vieux garçon frustré de la paroisse du Père Colateur, aux enfants rêvant d’embrasser la gourmande profession de pâtissier - eut raison de sa sveltesse. Il faut dire que son premier mari Jacques, cuisinier de son état, n’était pas le dernier à s’adonner aux joies et aux plaisirs de la table.

Ce mari tant aimé, toujours gai, passionné de musique, emplissait l’immeuble à toute heure du jour et de la nuit de sa voix puissante de baryton qui lui avait valu, un matin d’automne, la visite inopinée de la maréchaussée suite à une pétition signée par les locataires exaspérés de l’entendre chanter faux.
Malgré sa corpulence, il évoluait avec une certaine agilité dans sa grande cuisine en inox achetée à crédit, vaquant à ses occupations tout en chantant à tue-tête des airs du barbier de Séville.
Hélas, par un froid et bel après midi ensoleillé de mardi gras il succomba à une crise cardiaque en pleine fleur de l’âge.

Mahmoudi Madhy, son jeune apprenti clandestin, l’avait retrouvé à l’heure du goûter, la tête ébouriffée enfouie dans une assiette creuse contenant une épaisse soupe de gaudes qu’il aimait tant déguster avec des gaufres au sucre, des crêpes aux griottines ou des bugnes au macvin.
Combien de fois l’avait-elle entendu chanter, en le couvant d’un regard humide, béate d’admiration, cette belle chanson de Jacques Brel du temps où il s’appelait Jacky :

Etre une heure, une heure seulement

Etre une heure, une heure quelquefois

Etre une heure, rien qu’une heure durant

Beau, beau… beau et con à la fois.

avant de l’aider, encore tout attendrie, à fouiller dans le réfrigérateur bien garni à la recherche des restes de ragoût de porc, de civet de lapin, de tripes à la mode de chez nous ou de desserts tout comme lui imbibés d’alcool.

Assise dans le noir, le dos appuyé contre le montant du lit, les seins volumineux reposant sur son ventre rebondi et grassouillet, elle jouait machinalement avec les arabesques dessinées sur la couverture par les rais de lumière que diffusait la pleine lune à travers les persiennes cassées. Le cœur gros, le regard embué de larmes, elle se souvint de cet instant de bonheur et d’angoisse partagé sur l’adret d’une colline en ce début d’été prometteur. Son mari, d’un naturel doux, aimait plaisanter, mais à l’approche des repas son caractère avait tendance à changer un tantinet.

Bien que son petit déjeuner ait été très copieux ce matin-là comme à l’accoutumée, il avait senti peu à peu la faim lui tenailler l’estomac. Une heure plus tard, le visage fermé, les traits tirés, il ne riait plus. Très vite, elle avait trouvé un superbe endroit ombragé sous un grand chêne feuillu où, hors d’haleine, épuisés, le visage ruisselant, affamés, ils s’étaient laissés choir lourdement sur l’herbe tendre après avoir garé la voiture d’occasion, à quelques mètres de là, aux abords d’une ferme- auberge momentanément fermée pour avoir servi du gibier avarié à des touristes allemands ravis de savourer enfin la divine cuisine française.
L’eau à la bouche, les narines dilatées, les yeux brillants, ils avaient déballé fébrilement la terrine des Rousses, la saucisse de Morteau briochée, le jambon de Luxeuil, la cancoillotte, la tarte au morbier et le toutché qu’ils avaient amoureusement préparés la veille et soigneusement rangés dans le volumineux panier à pique-nique.

Tout en mangeant et buvant avidement un vin offert par un cousin d’Arbois, en essuyant de temps à autre leurs doigts boudinés et gras sur le vert gazon, ils avaient contemplé, éblouis, de leurs petits yeux bouffis, une partie d’un charmant village verdoyant qui disparaissait en contrebas sous une mer de nuages d’où émergeait le haut d’un beau clocher comtois, tandis que leur parvenait montant de la vallée, le carillonnement sourd des cloches mettant fin au calvaire heu… pardon… à la messe du dimanche.
Un doux zéphyr caressait et rafraîchissait agréablement leur visage rubicond et adipeux. Seuls, le gazouillis des oiseaux et le clapotis d’une source voisine alimentée par la fonte des neiges venaient troubler la sérénité de ce lieu enchanteur.
Ils étaient heureux, seuls au monde avec leur amour, sans enfants, sans chemise, sans pantalon.
Pourtant, ils avaient frôlé le drame lorsque son mari, impatient d’assouvir son insatiable appétit glouton, avait failli s’étouffer en avalant un peu précipitamment son œuf dur.

Complètement réveillée, elle retrouva son calme et s’efforça de chasser le cauchemar récurrent de sa mémoire. Mais quelle personne rondelette, claustrophobe de surcroît, aimerait rester coincée dans une cabine téléphonique en panne à l’heure du crépuscule, dans une rue déserte et dans un quartier où la nuit précédente avaient pris feu une vingtaine de voitures. Hein… je vous le demande ? grommela-t-elle encore perturbée et bouleversée par le songe de cette froide nuit de février.

Elle aurait bien aimé allumer la lumière, mais elle craignait de réveiller son second mari insomniaque qui, après avoir avalé plusieurs somnifères, dormait enfin paisiblement à ses côtés en émettant un bruit désagréable de goret satisfait. Son appareil auditif était posé sur la table de nuit près de la moumoute acrylique et du dentier baignant dans un verre d’eau trouble.
« Il ne manque plus que la jambe de bois » bougonna-t-elle en esquissant un léger sourire, malgré la tristesse qui l’envahissait.
« Je n’aurais pas dû reprendre du poulet à la crème et aux morilles hier soir » gémit-elle dans un soupir de femme qui n’a pas ce qu’elle désire, en se souvenant tout à coup, inquiète, que c’était aujourd’hui mardi gros heu… mardi gras.

Ses yeux s’accoutumant peu à peu à la pénombre de la chambre, elle regarda nostalgique son compagnon dont les bourrelets de peau blanche et molle dépassaient de son pyjama rayé, trop court, tel le pelage du zèbre des savanes africaines.

Quand, quelques années auparavant, après moult efforts et maints sacrifices, elle avait enfin retrouvé sa taille de jeune fille, elle s’était jurée en crachant par mégarde sur le tapis usé du salon de ne plus jamais tomber amoureuse d’un gourmand.
Mais Amour, Amour, quand tu nous tiens… Elle avait rencontré Marcel pour la première fois le jour de la Saint-Jean, dans le pré qui jouxtait sa coquette maisonnette achetée avec l’argent de l’assurance vie.
Dans un décor champêtre digne d’un tableau de Monet, sous un soleil radieux, la fête battait son plein.
A l’ombre du chapiteau campagnard dressé au milieu d’un champ fleuri, l’orchestre déchaîné jouait « Les cigognes sont de retour » son morceau de musique favori.
Elle dansait au son de l’accordéon, resplendissante, le pied léger, la taille fine, la tête vide. Sa courte jupe plissée virevoltait à la grande joie des musiciens et sous le regard lubrique d’un vieux paysan rougeaud coiffé d’un béret enfoncé jusqu’aux oreilles, au sourire édenté qui en disait long.
L’air embaumait le foin coupé. Le ciel était bleu. Le soleil brillait. Les petits oiseaux pépiaient et lui mangeait… mangeait… et finissait d’engloutir un chapelet de saucisses, enjeu d’un concours, sous les applaudissements frénétiques de la foule délirante venue l’encourager.

Quelques instants plus tard, tout en coiffant ses cheveux gominés, d’une main ornée d’une énorme chevalière plaquée or, bombant un torse bronzé qu’on devinait velu sous la chemise, Marcel s’était approché silencieusement de Pierrette et lui avait susurré au creux de l’oreille d’une voix suave un « Alors, heureuse ? » la laissant un court instant pantoise.
L’œil pétillant de malice, caressant ses fines moustaches noires parsemées de miettes de saucisse et d’où perlaient quelques gouttes de vin, Marcel , sûr de son charme, en avait profité une marguerite à la main pour lui proposer un verre de mousseux qui la combla d’aise et qu’elle accepta aussitôt toute rougissante, enchantée de partager avec lui son succès.
Car il avait gagné ! Il serait demain dans la gazette du pays.

« Et bientôt aussi peut-être, soupira-t-elle mélancolique mais lucide, dans le pittoresque cimetière » où reposait déjà son Jacquou, qui lui répétait souvent, pour la consoler de devoir journellement essuyer les sarcasmes des voisins et les quolibets des enfants :
Comme disait Lao Tseu « quand les gros sont maigres, il y a longtemps que les maigres sont morts. »